Bahia/Entretiens Originaux/Interviews

Mes trois questions à Caetano Veloso

En 1998, j’ai pu interroger brièvement Caetano Veloso lors de la conférence de presse qui assurait la promotion de son album Livro. Une trentaine de journalistes venus de toute l’Europe était réunie. J’étais là pour représenter la confidentielle revue fondée par feu Armand Touati,  Cultures en Mouvement.  J’ai pu lui poser quelques questions (non pas trois d’ailleurs, mais six…) et je vous présente donc cette interview exclusive, quasiment inédite jusqu’alors puisque seulement mise en ligne sur le site du Gredin.fr*

Caetano chemise

Dernière chose, je pouvais moquer hier l’intervieweur qui essayait d’établir une connivence factice, je dois bien reconnaître que mon entrée en matière fut bien ampoulée. A ma décharge, elle traduit l’ambiance dans laquelle avait baigné mes années de thèse à la Sorbonne, entouré de nombreux chercheurs brésiliens…

O.C. : Récemment, deux sociologues brésiliens se querellaient. L’un (il s’agit de Juremir Machado da Silva) regrettait l’absence d’une philosophie brésilienne. Des philosophes brésiliens venaient bien étudier la philosophie en France pour l’enseigner au Brésil, disait-il, mais il n’existait pas une philosophie brésilienne. L’autre (Wellington je ne sais plus comment) lui répondit alors vivement ‘mais comment peux tu dire qu’il y a pas de philosophie brésilienne alors que nous avons Caetano !’… Que vous inspire cette polémique ?

Caetano Veloso : Mais que voulaient-il dire ? Que c’est de ma faute s’il n’y a pas de philosophie brésilienne ou si elle est mauvaise ?

O.C. : Ah, non, pour lui, c’était très positif, c’était le signe justement qu’il existait une philosophie brésilienne.

Caetano Veloso : Alors, c’est très flatteur ! En fait, j’ai composé et enregistré Livro en même temps que je finissais mon livre Verdade tropical et j’étais très accaparé par ce projet. Appeler le disque Livro était donc un clin d’œil, une blague adressée à ceux qui disent que c’est l’énorme popularité des chanteurs au Brésil qui tue la véritable pensée.

O.C. : Et de quoi parle votre livre ?

Caetano Veloso : Il parle du Tropicalisme, du Brésil, de notre regard sur cette époque. Et aussi beaucoup de souvenirs…

O.C. : Bien entendu, la pensée ne passe pas uniquement par le livre. Dans Livro, la musique elle-même n’est-elle pas une réflexion, un regard sur le monde fait du mélange de l’oral (les percussions) et de l’écrit (les partitions pour l’orchestre et les arrangements) ? N’est-ce pas une synthèse de ces deux mondes là ?

Caetano Veloso : C’est effectivement une synthèse dans ce sens-là, mais aussi une synthèse de l’ancien et du nouveau. Le nouveau, ce sont ces percussions bahianaises inspirées du reggae dans les années quatre-vingt, devenues par la suite samba-reggae, et qui correspondent aujourd’hui à une espèce de pulsation universelle. Le vieux, c’est ce que j’écoutais quand j’étais jeune, à savoir surtout du jazz cool et de la bossa-nova. Les arrangements de Livro par exemple, sont influencés pas Gil Evans.

O.C. : Est-ce que cette synthèse de l’ancien et du nouveau va dans le sens de ce que vous avez dit un jour, « j’aime bien les racines mais je préfère les fruits »** ?

Caetano Veloso : C’est vrai, j’ai dit ça. C’était il y a très très longtemps. En 79, je crois. C’était d’ailleurs dans un entretien avec un journaliste français, Rémy Kolpa Kopoul. Mais, tout à fait, oui…

O. C. : On sent dans Livro à la fois une certaine continuité avec Fina Estampa, votre précédent album en studio, mais aussi beaucoup de différences, comme une nouvelle orientation, quelle place tient-il donc dans votre discographie ? Est-ce l’amorce d’une nouvelle piste ou une fin de cycle ?

Caetano Veloso : C’est une nouvelle piste. Il y a effectivement quelque chose de Fina Estampa, un certain raffinement, mais aussi quelque chose de Tieta do Brasil, la musique du film que j’ai composé et qui avait cette même force avec l’orchestre et aussi et surtout avec les percussions. Mais c’est vraiment une ouverture vers ce qui va suivre, vers d’autres fruits !

Quoi de mieux que s’approcher au plus près de la bête pour conclure cet hommage ? Ressortir cette interview m’a du même coup incité à réécouter Livro. Je l’avais beaucoup aimé à sa sortie, me demandant même s’il n’était pas un de ses tout meilleur disque… En 2012, je confirme : à mon sens, Livro est peut-être le meilleur album de Caetano Veloso. Un véritable chef d’œuvre.

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* Site lancé en 1999 avec des amis et émanation « pata » du G.R.E.D.I.N. (Groupe de Recherche sur l’Effervescence et les Identités Nouvelles), ce rassemblement de sociologues qui, notamment, tenaient séminaire à la Sorbonne-Paris V (1991-1997) et dont j’étais un des co-fondateurs.
** Des propos recueillis et cités par Rémy Kolpa Kopoul dans le texte de présentation d’une compilation de Caetano Veloso parue au début des années quatre-vingt-dix…

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