Entretiens Originaux/Interviews/São Paulo

Fabiana Cozza, la grande sambiste, arrive en France : une interview

Voici venir en France une des plus belles représentantes actuelles du samba. Mais, contrairement à ce que l’on imaginerait de prime abord, elle n’arrive pas de Rio mais de São Paulo. Si le samba y a parfois fait figure de parent pauvre, il s’y développe actuellement une scène plus créative peut-être que celle de Rio. Fabiana Cozza est une chanteuse de tempérament qui n’aura eu besoin que de deux albums (et déjà treize ans de carrière) pour s’imposer comme une figure majeure en la matière. Elle a la voix qui porte comme il se doit pour mener le bal. Mais son approche de la musique est plus profonde, elle s’imprègne des cultures afro-brésiliennes, se nourrit de leur spiritualité pour créer une musique autant contemporaine qu’inscrite dans les traditions de son pays.

N’habitant plus Paris, je ne cultive pas le masochisme à surveiller les concerts programmés dans la capitale pour établir la liste de ceux qu’hélas je raterai, mais c’est Jean-Claude, un ami de Juçaral Marçal, qui m’a averti de la venue de Fabiana en France. Ce mois-ci, elle donnera plusieurs concerts et cours de chant. Depuis Le Pradet dans le Var jusqu’à Paris, pour deux soirs, en passant par Grenoble où elle donnera également un cours de chant.

Alors qu’elle s’apprête à sortir un nouvel album, Fabiana a bien voulu nous accorder quelques instants alors même qu’elle s’apprêtait à embarquer pour Paris et ce séjour de deux semaines en France.

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Olivier Cathus. : Tu as un certain succès en France où tu t’es déjà produite plusieurs fois, et déjà plus tôt cette année. L’ambiance de tes concerts est-elle différente ici ? Le public y est peut-être plus passif et froid ? Il doit falloir s’y habituer ?

Fabiana Cozza : Je n’ai jamais rencontré la froideur du public français. Au contraire, c’est un sentiment très fort de chanter en France. En plus d’être réceptif, le public français est très curieux de découvrir la culture brésilienne et en est très amoureux.

O. C. : Tu es une des figures les plus marquantes du samba d’aujourd’hui, pas seulement de São Paulo mais du pays tout entier. Que penses-tu des artistes brésiliens qui rencontrent un succès international mais qui, d’une manière générale, ne sont pas spécialement liés au samba ? Des chanteuses qui n’ont pas toujours beaucoup de voix ?

Fabiana Cozza : La musique brésilienne est très variée et a plusieurs accents. Le samba est devenu un répertoire presque obligatoire pour beaucoup de chanteuses. Ou plutôt : à un moment de leur carrière, elles s’approchent du samba. Je pense surtout qu’il est important de montrer au monde la diversité brésilienne même si ce n’est pas forcément du samba.

O. C. : Tu as grandi dans une ambiance de samba puisque ton père Osvaldo dos Santos appartenait à l’école de samba pauliste Camisa Verde e Branco, est-ce la plus belle expérience dont puisse rêver un enfant brésilien ?

Fabiana Cozza : Je ne sais pas, peut-être pas. C’est seulement mon histoire personnelle. Il y en a beaucoup qui sont aussi belles, et il y a en aussi beaucoup qui sont tristes. J’ai eu beaucoup de chance de grandir dans un environnement qui valorisait la culture nationale et l’éducation au sens large, où la connaissance et le respect de l’autre et des différences – ethniques, sociales, culturelles, religieuses – étaient les conditions nécessaires pour comprendre le monde et en devenir citoyenne.

O. C. : Parmi les historiques, quelles sont tes références féminines ? Clementina de Jesus (tu chantais « Valeu Clementina » sur son premier album) ? D’ailleurs, qui pourrait surpasser Clementina ?

Fabiana Cozza : Elizeth Cardoso, Clara Nunes, Leny Andrade, Milton Nascimento, Celia, Nana Caymmi, Maria Bethânia, Elis Regina, entre autres. Mais Clementina est toujours une matrice noire d’une importance inégalée pour le Brésil.

O. C. : Tu chantes Edith Piaf, une autre voix incroyable. Tu la chantes seulement en France ou aussi au Brésil ? Es-tu d’accord pour dire que l’émotion qui passe dans sa voix est universelle ?

Fabiana Cozza : Piaf est une chanteuse universelle parce qu’elle chante son peuple, sa terre, son histoire. C’est comme ça que l’on acquiert cette portée universelle. J’ai été invitée à participer à un spectacle qui rendait un hommage à Edith Piaf avec l’Orchestre Symphonique de São Paulo et ça a été un succès. Mais je n’ai jamais interprété Piaf en France. Qui sait, peut-être un jour…

O. C. : A l’occasion de ce séjour français, tu vas donner des cours de chant populaire brésilien. Quel serait le premier conseil, la première leçon, que tu donnerais à tes élèves français ?

Fabiana Cozza : La musique, c’est l’âme, le cœur, et la voix est très transparente, elle révèle qui nous sommes au fond de nous. Mon ambition dans les cours que je donne, c’est dans le sens d’aider l’autre, et moi-même, à se découvrir et se réinventer par la chanson.

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O. C. : J’ai l’impression que tu es très liée à Bahia. Le titre de ton dernier album, Quando o Céu  clarear, était celui d’une composition de Roque Ferreira qui y figurait. Sur cet album, tu reprenais également « Agradecer e Abraçar », une chanson de Gerônimo, une figure historique des musiques afros de Bahia. Et, à ton retour, tu vas donner plusieurs concerts avec Roberto Mendes, autre sambiste d’exception du Recôncavo. Est-ce que Bahia est une source pour n’importe quel artiste brésilien qui se préoccupe de tradition ?

Fabiana Cozza : Bahia a été la première capitale du Brésil et c’est la matrice du samba, la mère du samba. Avant qu’il ne s’installe à Rio, c’est là que le samba s’est développé. C’est pour ça qu’il est fondamental de se plonger dans l’univers historique de cet Etat, où il n’y a pas seulement le samba, mais aussi le chula et une infinité de rythmes afro-brésiliens qui sont nés dans les terreiros du candomblé.

O. C. : Le titre de ton premier disque, O Samba é meu dom, est une samba inoubliable de Wilson das Neves, un maître, presque une légende vivante. Est-ce qu’il te semble important que ta génération honore les maîtres du samba ? Est-ce une manière d’entretenir la mémoire du pays, de garder bien vivante la culture populaire ?

Fabiana Cozza : Oui, je crois qu’il est fondamental de se souvenir des maîtres et de revisiter leur musique. Ils sont le pont et la source (ponte e fonte, ndt) pour que ce que nous faisons aujourd’hui aille de l’avant.

O. C. : On retrouve l’influence des religions afro-brésiliennes très présente dans ta musique. Est-ce que tu es impliquée dans le culte ou est-ce plutôt la dimension esthétique qui t’a séduite ?

Fabiana Cozza : La danse, les vêtements, la nourriture, les tambours et la musiques afro-religieuse brésilienne m’ont toujours séduite. Je suis devenue pratiquante après avoir déjà interprété des chansons dont la thématique renvoyait à cet univers merveilleux.

O. C. : J’ai l’impression que tu es très profondément impliquée dans une recherche sur le côté afro de la culture brésilienne. Est-ce qu’il y a une dimension politique à cette quête ou est-ce seulement pour la dimension artistique ? Ou filiale ?

Fabiana Cozza : Tout choix est aussi politique. J’ai coutume de dire que mon nom de famille, Cozza, est un visa pour n’importe quelle partie du monde. Il vient de mes origines italiennes, de la famille blanche de ma mère. Le nom Dos Santos vient de racines angolaises, il vient de mon père noir et de sa famille, et il ne m’offre pas les mêmes garanties. Cela résume la passion que j’ai pour les tambours – qui ont aussi une fonction thérapeutique – et ce qui m’amène à être une représentante de la culture noire brésilienne.

O. C. : Tu es également liée aux compositeurs de ta génération, là à São Paulo, à quelqu’un comme Kiko Dinucci. Cette scène pauliste est très intéressante parce qu’elle a un pied dans le samba et l’autre dans la culture indie, expérimentale. Aujourd’hui, le samba de São Paulo est plus créatif que celui de Rio, est-ce une fierté pour les Paulistes alors que leur ville a longtemps été considérée comme le « tombeau du samba » ?

Fabiana Cozza : São Paulo n’a jamais été le tombeau du samba. Ce qui se passe, c’est que c’est une question d’origine, d’accent. C’est ça qui change. Notre samba était rural, caipira, venait de la rocaille. Le samba do morro de Rio de Janeiro venait des Bahianaises noires et prit ensuite les traits urbains de Rio. Je trouve qu’il y a en ce moment une génération très intéressante de nouveaux compositeurs qui ne viennent pas seulement de Rio mais aussi du Minas Gerais avec Sergio Pererê, de Bahia avec Tiganá Santana, du Pará avec Leandro Medina, et d’autres encore. Il est indispensable d’élargir notre regard au delà de l’axe Rio-São Paulo pour que nous puissions redécouvrir le Brésil.

O. C. : Ton prochain album devrait sortir le mois prochain, en novembre. Quels sont les compositeurs que tu as sollicité, les reprises que tu as choisi, les invités qui y participent ? Quel type de son et de musique as-tu cherché à développer ?

Fabiana Cozza : Il s’agit d’un disque classique de samba. Classique dans le sens où il s’inscrit dans la tradition noble du samba brésilien en reprenant des chansons de Nei Lopes, Wilson Moreira, Wilson das Neves, Delcio Carvalho ou Elton Medeiros. Pour autant, il comporte aussi des des morceaux de mes contemporains, comme Kiko Dinucci. La direction musicale et la production sont de mestre Paulão 7 Cordas et le disque compte sur la participation d’une équipe exceptionnelle de musiciens, dont les participations spéciales de Nailor Proveta au saxophone, et de Bebê Kramer à l’accordéon.

O. C. : A l’occasion de tes concerts français, est-ce que l’on va découvrir quelques unes de ces nouvelles chansons ?

Fabiana Cozza : Oui, deux ou trois.

Vous l’aurez compris, la venue d’artistes brésiliens de la trempe de Fabiana Cazzo n’est pas courante. Si vous êtes dans les parages, ce qui n’est hélas pas mon cas, précipitez-vous !

14/10/2011 : Espace des Arts, Le Pradet (83)
20/10/2011 : Stage de Chant Populaire Brésilien, Grenoble
21/10/2011 : Le Fitzcarraldo, Grenoble
22/10/2011 : Le Cabaret Sauvage, Paris
24/10/2011 : Comedy Club, Paris

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