Bahia/Portrait/São Paulo

Jazz-Candomblé (1/2) : Guga Stroeter avec Sapopemba et Aloísio Menezes

 Alors que sortait cette année Xirê Reverb, j’ai beaucoup réécouté depuis quelques mois un autre album de Guga Stroeter et de son Orquestra HB, qui cultivait le même propos : proposer une orchestration et des arrangements inspirés du jazz aux musiques religieuses afro-brésiliennes (ou dans le cas de Agô!, également afro-cubaines). Agô! est sans conteste le disque que j’ai le plus écouté cet été. Nous en avons déjà évoqué ici un morceau, une composition de Gerônimo interprétée par lui-même, « Agradecer e Abraçar ». Avant de retrouver dans une deuxième partie, Letieres Leite et son Orkestra Rumpilezz qui, lui aussi, invente une lecture jazz des rythmes ancestraux du candomblé, nous commencerons aujourd’hui par présenter les superbes albums réalisés par Guga Stroeter.

Sur cette thématique des musiques religieuses afro-américaines, nous sommes forcément devant une lecture moins ésotérique que celle de Steve Coleman revisitant la Santeria cubaine sur son album The Sign and The Seal, en 1997. En commun toutefois, on retrouve dans la musique de Coleman comme dans celle de Guga Stroeter ou Leiteres Leite, un formidable travail sur les rythmes, ces rythmes sacrés qui guident les cérémonies du Candomblé ou de la Santeria. Cette complexité rythmique est un formidable outil de travail pour les musiciens cherchant la maîtrise la plus profonde de leur art. C’est d’ailleurs Gene Lake, qui était le batteur de Steve Coleman lors de ces sessions cubaines, qui racontait alors l’incroyable difficulté qu’il éprouvait à saisir toutes les subtilités de ces rythmes.

Originaire de São Paulo, Guga Stroeter est un brillant musicien qui s’est fait connaître aux côtés de Mauricio Tagliari au sein du groupe Nouvelle Cuisine. Leur approche originale du jazz leur valut un statut presque culte. S’il faut préciser que ses instruments de prédilection sont les vibraphone et marimbas, il faudrait aussi présenter le romancier, l’historien de la musique brésilienne qui lui a consacré un livre, Uma Arvore Genealógica da Música Brasileira, l’auteur de nombreux articles, le dramaturge, le conservateur du Museu da Imagem e do Som, le directeur de l’association et label Sambata, le producteur de nombreux disques et d’événements culturels, et, bien sûr, le leader de l’Orquestra HB (pour Heart Breakers) et du trio HBTronix, etc… Ce diplômé de psychologie développe un travail au long cours avec sa formation HB. Il approfondit ses recherches musicales toujours au croisement de trois grands univers, celui du jazz, de la rumba cubaine et du samba brésilien. Parce que, dit-il, il s’agit là des « meilleures musiques du XXe siècle, parce qu’elles mêlent la tradition harmonique de la musique européenne avec la polyrythmie africaine. Nous avons donc le meilleur de deux mondes qui s’unissent pour faire la meilleure musique qui soit ».

A dix ans d’intervalle, Agô! Cantos Sagrados de Brasil e Cuba, enregistré en 2001 entre Brésil et Cuba (mais sorti seulement en 2003), et Xirê Reverb, paru en 2011, sont donc de libres interprétations de musiques religieuses où, curieusement, le répertoire est en grande partie le même d’un album à l’autre. Pour expliquer sa démarche, Guga Stroeter écrivait à l’époque de la sortie de Agô! : « les récentes découvertes paléontologiques confirment qu’Homo Sapiens a migré d’Afrique. En conséquence, nous sommes tous, sans exception, afro-descendants. Nous savons également que les religions occidentales actuelles sont récentes. Le Christianisme a 2000 ans, l’Islam 1400, alors que les religions africaines sont beaucoup plus anciennes. Par conséquent, la culture des orixás est un chaînon très ancien entre l’Homme et la Nature, et devrait être envisager au minimum comme quelque chose de culturellement intéressant au lieu d’être diabolisé et réduit à la pratique de la magie noire.

Même sans entrer dans des considérations religieuses, qui ne sont peut-être pas le but de nos recherches, nous avons là une grande musique qui, en soi, justifierait notre implication. Cette musique reçoit un traitement inédit parce que nous avons pris les chants et les toques tels quels (les voix non-tempérées et les tambours polyrythmiques) et nous les avons traités avec le plus sophistiqué des langages d’arrangements de la musique populaire influencée par le jazz. Ainsi, cette musique n’a plus seulement une valeur de témoignage anthropologique pour devenir une musique très bonne à simplement écouter ou pour danser en dehors d’un quelconque rituel« .

Ces tambours polyrythmiques sont ceux du culte, principalement les trois atabaques, rum, rumpi et . Les musiques sont des saluts aux orixas, des saudações, joués sur des rythmes consacrés ijexá, aguerê, opanijé, cha cha lo kue fun, bravum etc… Ces voix non-tempérées se devaient d’être exceptionnelles. Ce sont celles de Sapopemba sur Agô! et d’Aloísio Menezes sur Xirê Reverb. Tous deux authentiques ogans, c’est-à-dire dignitaires du candomblé. Sapopemba est originaire du Cearà mais est depuis longtemps installé à São Paulo. Guga Stroeter l’a invité à enregistrer un album sous son nom où il pouvait interpréter ladainhas, chulas, boi-bumbás et autres congos das Gerais. Aloísio est Bahianais, Luiz Melodia n’y est pas allé avec le dos de la cuiller et l’a décrit comme le « Louis Armstrong brésilien ». Tous deux ont appris à chanter sur les terreiros. Leur passage dans un studio d’enregistrement est un accident, heureux et tardif. Ils y introduisent une intensité peu commune.

Pour l’anecdote, encore une fois, une coïncidence vient se glisser à l’improviste, donnant à l’enchaînement de nos publications un air de « marabout d’ficelle ». Alors que nous je cherchais des images de Sapopemba, la voix fantastique présente sur la plupart des titres d’Agô!, je découvre un article qui lui est consacré et dont l’auteur n’est autre que… Fabiana Cozza qui vient de nous accorder une interview ! Je vous jure donc que cet enchaînement, c’est même pas fait exprès, pure coïncidence, je vous dis.

Sur Agô!, on croisera un Rhodes, on s’offrira une virée choro à partir d’un rythme de quebra-prato. Sur Xirê Reverb, la basse électrique est plus présente et les amateurs éclairés d’un funk ouvert devrait y apprécier quelques passages, mais, dans les deux cas, il y a toujours ce chœur féminin qui soutient les grosses voix de Sapoemba et Aloísio Menezes, ce chœur qui est indispensable à tout chant construit sur le mode appel-réponse.

On n’oubliera pas non plus de signaler que c’est sur Agô! que Carlinhos Brown a commencé à vraiment travailler sur les musiques de candomblé. On se souvient que quelques années plus tard, en 2005, il avait sorti l’album Candombless, sa propre relecture de toques à base de percus et d’électro. Convié par Guga Stroeter, il produit les trois titres qui concluent l’album : « Saudação a Oxossi », « Saudação a Omulu » et « Saudação a Ogum » et cette même approche y est déjà à l’œuvre.

Une fois de plus, on mesurera la richesse musicale du Brésil où des albums comme ces deux-là ne sont sortis que sur un petit label indépendant, Sambata, fondé par Guga lui-même (Agô! n’avait été pressé qu’à 1000 exemplaires !). Certes, on peut aujourd’hui les trouver sur certaines plateformes de téléchargement mais ils auraient mérité une distribution internationale. Les amateurs de musique brésilienne sophistiquée et profonde auraient su y reconnaître le degré de raffinement qu’y ont acquis les musiciens brésiliens dans l’exploration des traditions populaires de leur pays. De ces chants et rythmes ancestraux, leur virtuosité et leur érudition les amènent à jouer une musique résolument moderne, pure de toute sa bâtarsité.

Pour illustrer ces projets de Guga Stroeter, je n’ai pas trouvé mieux que cette vidéo où le célèbre danseur et chorégraphe Irineu Nogueira l’interprète au côté des musiciens. L’interprétation y manque malheureusement de conviction alors que sur Agô!, c’est le percussionniste Ari Colares qui chante « Oxaguian » et c’est magique, un moment de respiration recueillie au milieu d’une tempête incantatoire.

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