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Dois em Um selon sa moitié : une interview de Luis Pereira

Hier, nous avions voulu mettre en valeur l’entretien que m’a accordé Luis Pereira, moitié du duo Dois em Um, par un préambule qui soulignait l’originalité de sa musique, de la bossa indie rock composée et produite à Salvador. Une musique d’une finesse inouïe où la voix de Fernanda Monteiro fait naître l’émotion de sa fragilité, soutenue par son violoncelle et les guitares claires de Luis. Dois em Um, c’est un duo et c’est aussi un couple. La sincérité de leur musique est troublante, elle n’a recours à aucun artifice, à aucune facilité. Mais, comme je l’expliquais hier, une sacrée coïncidence s’est mise de la partie. Tout commença il y a quelques semaines, quand j’eus un jour la surprise de recevoir un message de Luis qui souhaitait me faire connaître leur musique. Je m’apprêtais alors à publier un texte sur Ederaldo Gentil, sambiste bahianais, quand je découvrais qu’il était justement l’oncle de Luizão, le Luis Pereira qui venait de me solliciter !

Pour aller plus loin dans la découverte des musiques brésiliennes, il s’imposait de réaliser des entretiens exclusifs. Voici le premier. Luis essuie les plâtres et je lui en sais gré. Après avoir échangé quelques e-mails, nous avons réalisé cet entretien par le même biais. Je lui ai envoyé mes questions et, très vite, il m’a répondu. Je n’avais plus qu’à traduire ses propos. Il a même été assez gentil pour m’envoyer (à ma demande) une photo de ses archives familiales où il apparaît, tout jeune, aux côtés d’Ederaldo.

Olivier Cathus : Bonjour Luis, merci d’avoir bien voulu répondre à mes questions… Ton oncle est Ederaldo Gentil, une des plus grandes figures du samba de Salvador et tu as dû grandir dans une ambiance où le samba était très présent. Pourtant ta musique en est très éloignée. Est-ce que c’est lié au fait qu’Ederalo ait connu des revers de fortune dans ce milieu et qu’il en soit devenu amer, comme une leçon que tu aurais intégré et qui t’aurais incité à te tenir loin du samba et adopter un autre style de musique ?

Luis Pereira (Dois em Um) : Non, en aucune manière. Et je ne vois pas le présent d’Ederaldo comme un destin de sa musique. C’est pour des raisons de santé qu’il a dû s’écarter de la musique. C’est très différent et cela peut arriver dans n’importe quelle profession. Pour moi, il a toujours été un exemple d’excellence : un compositeur génial, une personne merveilleuse et un oncle super.

La musique pour moi n’a jamais été un choix, c’est quelque chose d’inhérent. Mon enfance a toujours été très peuplée de musique brésilienne. En dehors de mon oncle Ederaldo, le plus âgé de mes frères, Tatau Pereira, est un excellent compositeur. Sur le disque Pequenino (1976) d’Ederaldo, figure une chanson intitulée « Peleja do Bem » qui est de lui. J’habitais à Juazeiro, dans l’intérieur de l’état de Bahia. Et la maison de João Gilberto n’était qu’à trois maisons de la mienne. A cette époque, la maison de ma famille était très fréquentée par les musiciens, depuis João Gilberto lui-même, en passant par les Novos Baianos, Hermeto Pascoal, jusqu’à de nombreux artistes locaux. J’ai eu un coup de foudre pour la guitare électrique en voyant jouer Pepeu Gomes et j’ai décidé d’en jouer quand j’ai vu, à Juazeiro, le génial Luciano Souza, puis en écoutant les disques de Hendrix. Plus tard, quand j’ai eu onze ans, j’ai découvert le punk, le rock et avec eux la rébellion adolescente qui allait contre le courant musical de la maison.

J’ai maintenant quarante ans et je mélange tout ça. Et il y a beaucoup de samba et de bossa nova dans la musique de Dois em Um, il y a presque tout ce que j’ai vécu.

O. C. : La percussion n’est pas mise en avant. A Bahia, c’est presque un manifeste esthétique, une décision artistique forte qui s’affirme et se lance à contre-courant, non ?

Luis Pereira (Dois em Um) : Selon le point de vue, oui. Surtout si nous prenons comme référence ces médias emplâtrés qui sont devenus les principaux véhicules de communication de masse. A Bahia, il y a toujours eu de tout. Ici, c’est bien sûr la terre du rythme mais c’est aussi la terre de la pause et de la respiration. Nous avons Caymmi, nous avons João (Gilberto). Bahia est un Etat très pluriel en matière de création, mais encore monoculturel dans sa diffusion.

O. C. : On sent de fortes influences étrangères. La première fois que j’ai écouté votre musique, j’ai pensé aux Cocteau Twins, à This Mortal Coil, ces groupes new wave du label 4AD, par exemple. A Radiohead aussi, bien sûr. C’est une référence consciente ? Quels sont les autres groupes et artistes internationaux qui vous influencent ?

Luis Pereira (Dois em Um) : Je m’attache toujours beaucoup aux chansons mais je suis toujours mal informé sur leurs origines. Si j’écoute Björk, Gainsbourg, Jean-Pierre Ferland, les Beatles, Chet Baker, Cocorosie ou Jobim, ça ne m’intéresse pas de savoir d’où ils viennent mais plutôt où ils vont. Ce sont des références inconscientes. J’essaie d’écouter tous les styles de musique.

O. C. : Et parmi les musiciens brésiliens, quelles sont vont références ? On peut retrouver quelque chose de Nara Leão dans la voix de Fernanda ?

Luis Pereira (Dois em Um) : Oui. Malgré le fait qu’elle soit une violoncelliste renommée et très sollicitée pour travailler en studio, sur l’enregistrement du premier disque de Dois em Um, ce fut la première fois que Fernanda posait sa voix devant un micro. Elle est très timide, réservée et cela se reflète dans son interprétation. Cette douceur de la timidité rappelle les maîtres Nara, Chet, João…

Et, concernant le Brésil, en plus de ceux que j’ai cité au début, j’aime beaucoup les classiques : Caetano, Gil, Chico Buarque, (Jards) Macalé, Cartola, Nelson Cavaquinho, Cartola, Dolores Duran, en passant par le rock de Mutantes, Paralamas, Titãs et Legião (Urbana), jusqu’à la génération plus récente de Los Hermanos, Nação Zumbi et les jeunes Tulipa Ruiz, Jeneci, Kassin, Domenico, Retrofoguetes, Rumpilezz, Ronei Jorge, Cidadão Instigado, Lucas Santtana…

O. C. : La distinction qui est souvent faite au Brésil entre musique populaire et savante te semble-t-elle encore pertinente ? Fernanda Monteiro a reçu une formation classique. Et toi, comment as-tu appris ou étudié la musique ?

Luis Pereira (Dois em Um) : Fernanda, c’est la technique, la théorie, la connaissance académique. Moi, je n’ai jamais pris un cours de musique. Ce que j’ai appris, ça a été en observant les autres et par moi-même.

O. C. : Depuis vos débuts, votre musique touche un public international et pas seulement brésilien, déjà sur votre page Myspace, avant même d’avoir sorti le moindre disque. Votre album est d’ailleurs sorti sur un label américain, Souvenir Records. Les artistes brésiliens qui rencontrent un succès en dehors de leur pays, comme par exemple Céu, on retrouve une dimension déjà « internationale » dans leur musique. La musique de Dois em Um également, par son côté indie rock, pensez-vous parce biais toucher un public qui ignore, ou n’aime pas spécialement la musique brésilienne ? Pensez-vous être cette « MPB para exportação, na versão 2.0″, comme l’écrivait dans un article pour Globo Leonardo Lichote ?

Luis Pereira (Dois em Um) : De 1996 a 2004, j’ai joué dans Pénélope, un groupe de rock qui obtenait un relatif succès ici, au Brésil. J’étais alors limité à un seul style, une seule esthétique. Après que le groupe se soit séparé, je suis retourné vivre à Bahia et j’ai commencé à composer de façon viscérale. Les onze chansons du premier album de Dois em Um ont ainsi été composées dans une totale liberté, sans la prétention d’en faire un disque. Tout ça était d’une profonde sincérité, c’était comme une méditation. Nous n’avons jamais pensé faire de la « música tipo exportação », mais oui, le monde est 2.0. Nous avons désormais accès à tout grâce à internet, et ce n’est pas la moindre des choses que nous soyons ainsi en train de converser, toi en France, moi au Brésil.

O. C. : Votre premier disque a été enregistré à la maison. Etait-ce plus facile ainsi de faire une musique intimiste ? Vous êtes un duo et aussi un couple. Dans un tel projet, on peut se dire que l’inspiration allait renforcer votre couple mais aviez-vous également conscience de vous mettre en danger si l’inspiration n’avait pas été au rendez-vous ? Ce risque a-t-il stimulé votre inspiration ?

Luis Pereira (Dois em Um) : Cet album est le journal de ce que l’on vivait durant cette période. Deux musiciens dans la même maison et l’un d’entre eux qui ne peut pas rester sans composer ! Les instruments étaient à portée de main, et l’ordinateur, et aussi les idées. C’est tellement bon d’enregistrer quand tu te tapes une insomnie ou quand tu es tellement heureux que tu en oublis de dormir. Et c’est là qu’intervient cette sincérité dont je te parlais : nous ne sommes pas parvenus à nous défaire du « couple » pour devenir Dois em Um, c’était Luis et Fernanda dans toute leur essence, avec le bon et le moins bon aussi.

O. C. : Avez-vous déjà enregistré un nouvel album ? Sera-t-il différent ? Avec des invités ? Toujours intimiste ?

Luis Pereira (Dois em Um) : Nous sommes en phase de pré-production. Nous entrerons en studio durant le premier semestre de 2012. A la différence du premier, que j’ai produit et où je jouais de tous les instruments à l’exception du violoncelle, cette fois-ci nous avons envie de respirer un peu et nous allons inviter d’autres musiciens pour enregistrer avec nous. C’est déjà ce que nous faisons sur scène, comme on peut le constater sur cette vidéo…

Pour information, il s’agit d’une version de « Florália », titre qui figure sur leur premier album. A Fernanda et Luis, se sont joints Tadeu Mascarenhas (basse et claviers) et Felipe Dieder (batterie). Cette version a été enregistrée au studio Casa das Máquinas, à Salvador. Enfin, pour être tout à fait complet, les photos de Dois em Um sont de Mayra Lins.

Je remercie Luis sincèrement de m’avoir accordé son attention, d’avoir pris le temps de répondre à mes questions pour essayer, à notre humble échelle, de faire connaître la musique de Dois em Um au public francophone. Et nous risquons fort d’en entendre encore parler ici quand sortira le prochain album…

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