Portrait/Rio

« Carinhoso » (2/2) : éternel « Carinhoso »

« Carinhoso », encore une fois. Après l’avoir présenté interprété par Marisa Monte et Paulinho da Viola, aujourd’hui, c’est à travers trois artistes essentiels de la musique brésilienne, Pixinguinha, Orlando Silva et Elizeth Cardoso, que l’on reviendra vers cette chanson sublime. « Carinhoso » ? Eternel ! J’exagère peut-être un peu mais je maintiens : éternel ! « Carinhoso » est un morceau qui traverse les années et garde toujours son même éclat. Même si on peut aussi considérer que son charme est… rétro, que sa sentimentalité est vieillotte. Je veux bien l’admettre. Il n’empêche, ça me touche toujours autant. Le temps s’écoule différemment avec un standard de cette trempe.

pixinguinha banda détail

Si « Carinhoso » a été composé il y a près d’un siècle, sa genèse elle-même illustre ce défi au temps, une vraie patience de Pénélope. Pixinguinha l’a composé en 1917, mais ce n’est que dix ans plus tard qu’il l’enregistrera. Dix ans de plus s’écouleront même avant, qu’en 1937, des paroles lui soient ajoutées. Ces paroles, certes sans prétention, contribueront alors à en faire un des morceaux les plus populaires et appréciés du riche patrimoine musical brésilien. La première version chantée  l’immortalisera d’emblée. C’est celle d’Orlando Silva, encore considéré par certains comme le plus grand chanteur brésilien de tous les temps. Depuis, on recense au moins 200 enregistrements de « Carinhoso » !

Pixinguinha n’était âgé que d’une vingtaine d’années quand il composa « Carinhoso ». Il garda le titre pour lui car, expliquait-il en 1968, « à cette époque, on n’admettait pas de choro comme celui-là qui n’avait que deux parties, au lieu de trois comme il était de rigueur. Donc, j’ai fait « Carinhoso » et je l’ai mis de côté. Jouer « Carinhoso » dans cet environnement ! Je ne le jouais pas, personne ne l’aurait accepté« .Si aujourd’hui « Carinhoso » est considéré comme un choro, ou un samba-choro, à l’époque de sa composition, en 1917, il était décrit par Pixinguinha lui-même comme une polka, une polka lente. Que cela ne surprenne personne : le choro est né en ajoutant des syncopes aux danses européennes, et en y introduisant un sens de l’improvisation virtuose.

C’est à ce point de rencontre que Pixinguinha pose son empreinte, empreinte qui va marquer durablement l’histoire de la musique brésilienne. Car Pixinghuinha parvient à créer une musique où l’on retrouve la lointaine influence de sa formation classique, l’héritage afro-brésilien et une curiosité pour une musique neuve venue des Etats-Unis, le jazz.

C’est Ary Vasconcelos, son biographe qui a trouvé la formule pour illustrer l’importance de cette homme, il écrivait ainsi dans sa préface à Panorama da música popular brasileira : « si vous avez quinze tomes pour présenter la musique brésilienne, soyez certain que cela ne sera jamais assez. Mais, par contre, si vous ne disposez que d’un seul mot, tout ira bien, il vous suffira d’écrire Pixinguinha« .

Pixinguinha+rocking+chair

Né dans une famille de musiciens à Rio, en 1897, Alfredo da Rocha Viana Filho, surnommé Pixinguinha depuis l’enfance, a commencé par jouer de la clarinette. Avant que son père, flûtiste lui-même, ne lui propose de passer à la flûte. Pareil environnement familial était propice pour que s’épanouisse la vocation du jeune garçon. Sans compter qu’il bénéficiait de l’enseignement du prestigieux Irineu de Almeida. Son père, impressionné par la rapidité de ses progrès, lui offrit même une flûte Balacina Biloro en argent : le top du top à l’époque. A quatorze, il était déjà un musicien professionnel. Après avoir déjà écumé quelques orchestres, en 1919, avec son frère China et Donga, il fondait Os Oito Batutas en recrutant des membres du Grupo de Caxangá, ensemble de carnaval.

Os+Batutas
C’est avec cette formation, qu’en 1922, il se produisait à Paris. Enfin, pour l’occasion, les Batutas n’étaient plus que sept à embarquer, et se présentaient simplement sous le nom Os Batutas, voire Les Batutas. Leur engagement au Shéhérazade devait ne durer qu’un mois. Devant le succès de leur spectacle, ils y restèrent six mois, passant d’un cabaret à l’autre.

C’est en 1928 qu’avec sa nouvelle formation, l’Orquestra Típica Pixinguinha-Donga, il gravait pour la première fois « Carinhoso ». Le morceau connut même deux autres enregistrements, toujours des versions instrumentales…

Pixinguinha, « Carinhoso » (1928)

Ci-dessous, une version non datée et plus récente, mais qui offre le mérite de retrouver Pixinguinha en images…

Heloisa+Helenall fallut attendre 1936 pour que « Carinhoso » se voit offrir des paroles. Elles furent écrites dans l’urgence et sans prétention. En effet, Heloísa Helena, une jeune actrice qui devait participer à un concert de bienfaisance, souhaitait avoir un morceau original qui puisse attirer l’attention sur sa prestation. Elle demanda à Braguinha (Carlos Alberto Ferreira Braga) s’il pouvait trouver des paroles à « Carinhoso ». Celui-ci ne fit ni une ni deux et appela Pixinguinha afin qu’il lui enseigne la mélodie. Le lendemain, il présentait ses paroles à Heloísa qui en fut si ravie qu’elle lui offrit une cravate italienne (décidément, nous ne reculons devant aucun détail insignifiant). Le jeune Braguinha qui avait entrepris des études d’architecture et dont le père ne voulait pas voir son nom associé à une histoire de musicien, les signa João de Barro, du nom d’un oiseau… « architecte ».

C’est alors qu’est entré dans la ronde celui qui allait changer le destin de « Carinhoso », Orlando Silva. Ironie de l’histoire, son père, José Celestino da Silva, avait joué comme guitariste au sein des Oito Batutas de Pixinguinha. Seulement, il ne les accompagnait pas en tournée car il déjà trois enfants et préférait rester à demeure. Il fut hélas emporté par la grippe espagnole alors que le petit Orlando n’avait que trois ans.

Enfant, le petit Orlando chantait déjà, jouissant d’une petite notoriété dans son quartier. C’était bien beau mais il lui fallut travailler jeune. Il était encore adolescent et exerçait le métier de coursier quand il eut ce fameux accident de tramway. En voulant monter dans une rame en marche, il fut blessé et amputé de quatre orteils. De là, vient sa démarche claudiquante et, selon certains commentaires, de là datait aussi sa consommation de morphine.

Orlando Silva jeune et nœud pap'
Ne perdons pas le fil, Orlando Silva n’est pas Cosette et le succès ne se fit guère attendre. Dès 1936, Orlando Silva avait son propre programme hebdomadaire à la Radio Nacional. Il y chantait et recevait chaque semaine un invité. Ainsi, Jean Sablon, notre grand crooner national, participa-t-il à une émission d’Orlando Silva. Jean Sablon, un grand chanteur qui mériterait plus de considération, et pas seulement parce qu’il a été accompagné par Django !

Bénéficiant de cette exposition radiophonique, enregistrant quelques disques, Orlando Silva, vingt ans à peine, était déjà surnommé le Cantor das multidões. En 1937, il confia à Pixinguinha lui-même le soin d’arranger « Carinhoso » et la valse « Rosa » (ah, « Rosa », encore une merveille signée Pixinguinha) pour les enregistrer accompagné de l’orchestre Regional RCA-Victor.

C’est cette première version chantée qui est, aujourd’hui encore, considérée comme son interprétation historique et indépassable. « Carinhoso », immortalisé par Orlando Silva. Les reprises fleurirent pourtant comme la bignone dans mon jardin. Orlando Silva lui-même y revint. En 1959, il enregistra un album intitulé Carinhoso où figure donc cet hymne sentimental, ainsi que « Rosa ».

Orlando Silva, « Carinhoso » (1937)

Orlando Silva, « Carinhoso » (1959)

Il est intéressant de comparer les deux interprétations de « Carinhoso » proposées par Orlando Silva. Elles symbolisent finalement sa propre carrière. Après avoir atteint la gloire, à partir des années quarante, il ne fera plus que répéter ce qu’il avait déjà fait. Ré-enregistrant des morceaux qu’il avait interprété avec le brillant de sa jeunesse. Ainsi, en 1959, ce n’est pas le même homme qui chante. Sa voix a changé. Elle est devenue beaucoup plus grave. Elle a perdu, disent de nombreux admirateurs. Pourtant, on pourrait aussi dire qu’il n’était qu’un jeune gommeux quand il chantait « Carinhoso » en 1937. Gommeux peut-être mais qui a tracé si finement la mélodie quand son aîné aura besoin de grossir le trait.

Oui, en 1959, Orlando Silva n’a pas fait autre chose que grossir le trait. Sa voix, il est vrai, était abîmée par trop de morphine, trop d’alcool. Mais, bon sang, c’est encore cette version, avec tout son pathos, que je préfère. Oui, Orlando Silva en fait des tonnes, oui, il a définitivement banni la sobriété de son répertoire mais il est encore immense. Sur son blog, Flabbergastfaisait à juste titre remarquer qu’à voir les photos des années cinquante, on peine à croire qu’il ait alors tout juste une quarantaine d’années, tant on lui donnerait facilement dix ou quinze ans de plus que son âge.

Cette version de 1959 est un chant de la maturité qui donne une nouvelle dimension à « Carinhoso ». Si vous lisez les paroles, vous penserez probablement que, passé un certain âge, il faudrait être bien nigaud pour se languir ainsi d’une personne qui sans cesse vous échappe. Admettons. Pourtant, le cœur s’enflamme à tout âge. Et peut-être ces interprètes d’expérience, marqués par les hauts et les bas de la vie, peuvent-ils insuffler plus d’émotion, de gravité. Mais Orlando Silva croyait-il encore à ce genre de romance en 1959 ? Ne forçait-il pas le trait parce que c’est tout ce qui lui restait. Avec toujours une sacrée classe. Et l’émotion, malgré la démesure, les effets, finalement pointe le bout de son nez…

Une interprète d’expérience, c’est ainsi qu’en 1967, on pourrait décrire Elizeth Cardoso. Car une évocation de « Carinhoso » serait fatalement incomplète si nous n’évoquions pas la Divina, Elizeth qui, elle aussi, a donné plusieurs interprétations du classique de Pixinguinha. Là encore, nous sommes face à une artiste qui donne de la voix. Vous comprenez mieux pourquoi j’insistais dans la première partie sur la sobriété de l’interprétation de Marisa Monte… Bien sûr, nous aurions aussi pu citer João Gilberto ou Caetano Veloso, eux aussi interprètes feutrés, mais la liste des artistes s’étant essayé à « Carinhoso » est trop longue. C’est donc à Marisa que revenait la tâche d’incarner la sobriété. Une notion qui semble parfois étrangère à  notre Elizeth, tragédienne en diable, encore une fois magnifique. Sur cette version, elle est accompagnée par Pixinguinha lui-même, cinquante ans après qu’il ait composé le morceau. Histoire de boucler la boucle…

Elizeth Cardoso, « Carinhoso » (1967)

Pour ceux qui ne se lassent pas de cette mélodie en cascade, en veulent encore et ont l’âme sentimentale :

 Carinhoso

Une réflexion sur “« Carinhoso » (2/2) : éternel « Carinhoso »

  1. Très drôle de voir le même matin apparaître un article sur Carinhoso ici et un billet sur Carinhoso / Pixinguinha sur BossanovaBrasil 🙂 La différence du traitement illustre bien la complémentarité de nos sites.En passant, je te conseille de faire ouvrir les liens sortants dans une nouvelle fenêtre (target="blank"), ce qui évitera de perdre tes lecteurs (d'autant que ta PF de téléchargements demande 60 secondes d'attente).

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