Rio

Au-delà du samba ? : la polémique Nei Lopes / João Cavalcanti

 

On a pu lire ces derniers jours dans la presse brésilienne* un article de Nei Lopes qui se montrait assez virulent quant au premier projet solo de João Cavalcanti, le fils de Lenine, en dehors de son groupe Casuarina.
Nei Lopes y réagissait vivement à un autre article de Leonardo Lichote qui présentait le projet du jeune homme, paru quelque temps auparavant (O Globo, 29 août) et intitulé « Seguindo a própria trilha, muito além do samba » . Ce que l’on pourrait traduire par « suivant son propre chemin, bien au-delà du samba« . A quoi il répond par « Além do samba ? Pra quê ?« . Au-delà du samba ? Pourquoi ?
Nei Lopes est quelqu’un qui sait de quoi il parle. Compagnon de route de Candeia, il est en effet un sambiste reconnu, « authentique ». Compositeur mais aussi interprète. Il a ainsi signé quelques albums fantastiques avec Wilson Moreira, dont A Arte Negra de Wilson Moreira e Nei Lopes (1980). Surtout, il présente en outre la caractéristique rare d’être également un écrivain aux ouvrages ambitieux. « Même si, dit-il, chez moi c’est le sambiste qui paie les factures de l’écrivain« … Nei Lopes est l’auteur, entre autres, de Kitábu, o livro do saber e do espírito negro-africanos (2005), Partido-alto, samba de bamba (2005), Enciclopédia Brasileira da Diáspora Africana (2004), Sambeabá: o samba que não se aprende na escola (2003), Novo Dicionário Banto do Brasil (1999), O Negro no Rio de Janeiro e sua tradição musical (1992). Et en parcourant les titres (je n’en ai malheureusement encore lu aucun), on comprend que toute son œuvre, celle d’un essayiste et historien, est axée sur l’étude des cultures afro-brésiliennes.
C’est une longue route et s’il suit lui aussi son propre chemin, celui-ci toujours sera guidé par le samba. Au début des années soixante-dix, Nei Lopes était donc aux côtés de Candeia dans son combat contre la commercialisation des écoles de samba. Le combat de Candeia se traduisit par sa sortie, en 1975, de la Portela et la fondation du GRANES Quilombo, une nouvelle école de samba prônant un retour aux valeurs fondatrices et l’affirmation de la richesse des cultures afro-brésiliennes. Nei Lopes fut ainsi l’auteur, avec Wilson Moreira, du dernier samba-enredo, « Ao povo em forma de arte » auquel assista Candeia avant sa mort, lors du carnaval de 1978. Lecteurs fidèles, notez bien qu’ici-même, cela fera très prochainement le thème d’un article assez développé sur le génial Candeia : j’y travaille…
A lire l’article Nei Lopes, on a ainsi l’impression que se rejoue sous nos yeux, dans le Brésil de 2010, la vieille querelle qui opposait, dans les termes de Candeia, ceux de « dentro » à ceux de « fora« . Ceux du dedans contre ceux du dehors.

« Cet article (celui de Lichote pour Globo, ndla) évoque le lancement pop d’un jeune chanteur qui, durant quelque temps, à la tête d’un groupe de samba originaire du Lapa carioca, vendait sa camelote en tant que sambiste, s’est fait un petit nom et, maintenant, cherche à se détâcher de cette étiquette pour aller ‘du rock au tango’, ces formes tenues comme d’un univers plus ouvert » **.

Détail qui tue : il ne cite même pas son nom !

A sa sortie, nous aurons très probablement l’occasion d’évoquer ce projet de João Cavalcanti, pour ce qui sera probablement un album intéressant. Des invités comme Lucas Santtana, Davi Moraes ou Pedro Miranda laissent en effet présager d’une musique ouverte, brassant les styles. Ce qui est, rappelons-le, devenu une des caractéristiques de nombreuses musiques brésiliennes, digérant en de luxuriantes synthèses ses influences, aussi diverses soient-elles. N’est-ce pas, après tout, le principe de l’Anthropophagie culturel? Et Papa Lenine en est assurément une des plus inspirées incarnations contemporaines.

Le motif de la colère de Nei Lopes est pour autant tout à fait justifié. Elle tient à des inquiétudes pour lui bien légitimes quant au futur du samba, inquiétudes qui ont pour cause « la diabolisation de la culture afro-brésilienne par un agressif activisme politico-religieux qui, aujourd’hui, forme des nuages sombres dans le ciel de notre perspective culturelle.
D’où la question : comment sera le futur du samba, à l’écart des iPods et des smarphones, sans accès aux canaux de radiodiffusion, et au cœur d’un feu croisé entre la citoyenneté hip-hop et le fondamentalisme gospel ?« ***.
Ce que décrit Nei Lopes, c’est l’intolérance dont font preuve les églises évangéliques à l’égard des cultures afro-brésiliennes, c’est leur peu de couverture médiatique. C’est, pour élargir le propos, le ressentiment d’une minorité qui a l’impression d’être dépouillée de sa culture. L’histoire du Brésil est très différente de celle des Etats-Unis, pourtant, en filigrane, n’est-ce pas, le manichéisme en moins, le vieux principe du « white boy who stole the soul » qui se dessine à travers les propos de Nei Lopes ? Bien sûr, les choses sont plus complexes dans un pays où, comme le dit Lopes, « le racisme s’est organisé pour nier l’existence du racisme au Brésil » ou, ironie de la chose, c’est Candeia qui a parfois été considéré comme « xénophobe », au sens de raciste anti-blanc !

Dans cette polémique, n’est-ce pas également ce principe de la street-cred’ que fait ressortir Nei Lopes ? La querelle entre Candeia et la direction de l’école de Samba de la Portela portait justement sur ce point, le fameux conflit entre les gens de dedans, dentro, et ceux du dehors, fora. Les premiers sont les acteurs et représentants authentiques du samba, originaires du quartier où est installée l’école. Les autres sont ceux qui viennent simplement s’y encanailler ou se l’approprient à des fins commerciales. Cette distinction sous-entend que seuls les premiers possèdent la légitimité du samba, la légitimité de la « rue », du morro. Concédons que cette distinction, si elle a sa pertinence idéologique, peut cependant être sourde aux purs critères artistico-esthétiques. N’est-ce pas injuste de reprocher à de jeunes gens menant la vie de bohème dans les nuits de Lapa de remettre au goût du jour un patrimoine menacé d’oubli ? Ce d’autant que le « bohème » a toujours eu un rôle sociologique essentiel dans la circulation des formes culturelles d’un milieu à l’autre, véritable charnière à l’intersection de deux mondes. Et, dans le cas du samba, ce serait aller un peu vite en besogne et oublier l’influence considérable, dans les années trente, de Noel Rosa, pour ne citer que lui, dans l’adoption du samba par le pays tout entier. D’ailleurs, João Cavalcanti, « fils de » pas dupe, a toujours pris les devants pour justifier son approche : « il n’est pas nécessaire de naître et grandir dans le morro pour avoir la légitimité de jouer cette musique« .

On pourra ne voir dans cet accrochage qu’une fausse polémique, il révèle néanmoins les tensions d’un pays qui n’a pas exorcisé tous ses démons. On pourra toujours dire de Nei Lopes qu’il est un rabat-joie alors qu’il ne fait que tenir son rôle de gardien du temple, digne héritier de Candeia et de son combat.

Aussi y a-t-il quelque ironie à ainsi entendre notre jeune João Cavalcanti interpréter, pour l’anniversaire de la délicieuse Teresa Cristina, l’emblématique « Dia de Graça » de Candeia. Avec ce samba, Candeia dénonçait l’aliénation du Noir brésilien et invitait celui qui n’était « roi » que le temps d’un éphémère carnaval avant de retourner à sa favela, à s’affirmer le reste de l’année en retrouvant sa fierté.

Sur Casuarina, présentation du groupe et du revival samba dont il est un fer de lance ainsi que chronique de leur concert à Lavérune(juillet 2010)…

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* La Revista Musica Brasileira reprenait le 27 septembre un article publié initialement dans O Estado de São Paulo, le 25.
** « Tal matéria tratava do lançamento pop de um jovem cantor que, durante algum tempo, à frente de um grupo de samba do universo da Lapa carioca, vendeu seu peixe como sambista, fez um nomezinho, e, agora, procura descartar-se do rótulo para ir « do rock ao tango », essas formas tidas como de universo mais amplo« .
*** « Uma outra inquietação sobre o futuro do samba tem por motivo a satanização da cultura afro-brasileira por parte da truculento ativismo político-religioso que hoje forma nuvens sombrias no céu de nossa perspectiva cultural.

Então, a pergunta: como será o amanhã do samba, fora dos Ipods e smartphones, sem acesso à concessão de canais de radiodifusão, e no meio do fogo cruzado entre a cidadania hip-hop e o fundamentalismo gospel ?« .

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