Documentaires/Portrait/Rio

Le Centenaire de Nelson Cavaquinho

Fêter un centenaire est un événement tout à fait anecdotique  si l’intéressé n’est plus là. Ce n’est qu’une date, un bâton coché dans le calendrier. Mais ce qui, dans le cas de Nelson Cavaquinho, est moins anecdotique, c’est que vingt-cinq ans après sa mort, il demeure une référence pour quiconque se réclame du samba au Brésil et figure en son panthéon aux côtés de Cartola et Clementina de Jesus. Son art était celui d’une caresse à rebrousse-poil : Nelson Cavaquinho n’a jamais cherché à plaire, il est bien plus essentiel que ça.

Ce film de Leon Hirszman n’est pas seulement un témoignage précieux sur un sambiste de légende, c’est aussi un grand moment de cinéma… Je l’avais présenté en 2010 et j’en laisse le texte tel quel…

Nelson Cavaquinho, de Leon Hirszman : l’ivresse et la tristesse du samba

En évoquant précédemment le documentaire Partido Alto de Leon Hirszman, j’écrivais qu’il était le pendant d’un autre de ses films dédiés au samba. Il s’agit de son très court portrait d’un sambiste de légende, Nelson Cavaquinho. Là où Partido Alto exalte le plaisir d’être ensemble pour jouer, chanter, boire des coups, Nelson Cavaquinho insiste sur la solitude et la profonde mélancolie qui sont tout aussi consubstantielles au samba que la joie et l’allégresse.

Le contraste entre les deux films est accentué par le noir et blanc de l’un et les chaudes couleurs dorées de l’autre.

« Une samba sans tristesse, c’est comme un vin qui ne donne pas l’ivresse« , chantait Pierre Barouh sur l’air de « Samba da Benção ». La tristesse et l’ivresse ! Nelson Cavaquinho connaît les deux… Le genre de type dont on dira : « il ne triche pas ». En bon sambiste, Nelson Antônio da Silva a mené une vraie vie de bohème. C’est dans les bars du morrro de Mangueira, alors qu’il était policier et effectuait à cheval des rondes nocturnes dans le quartier, qu’il fit la connaissance de Cartola et Carlos Cachaça et se lia à eux et aux autres sambistes du cru. L’appel de la bohème étant plus fort que celui du devoir, son séjour dans la police sera marqué par quelques séjours au mitard, avant d’en être carrément renvoyé.

Comme la dèche était sa plus fidèle compagne, Nelson Cavaquinho prit l’habitude de vendre ses compositions. Afin d’éponger ses dettes. Ainsi, parmi ses « partenaires » d’écriture, on retrouve les patrons des bars où il avait des ardoises, ou César Brasil, le plus souvent crédité, qui n’avait jamais su jouer une note ni écrire une ligne mais qui était le propriétaire de l’hôtel où créchait le plus souvent Nelson Cavaquinho. Le besoin lui retirait ses scrupules. Milton Amaral, un de ses camarades de bamboche, racontait qu’il découvrit avec stupeur, quand il débarqua chez l’éditeur signer son contrat pour un morceau qu’ils avaient composés ensemble quelques jours plus tôt, que Nelson l’avait déjà vendu sous quatorze noms différents !

Si son œuvre est riche d’environ 600 compositions, sa discographie est des plus sommaires. Ce qui est malheureusement la norme pour la plupart des sambistes de sa génération. En 1968, il participa à l’album Fala Mangueira, en compagnie de Cartola, Carlos Cachaça, Clementina de Jesus et Odette Amaral, mais ce n’est qu’en 1970, à l’abord de la soixantaine, qu’il enregistra son premier disque, Depoimento do Poeta. Suivront deux albums éponymes, en 1972 et 1973… Sans oublier Quatro Grandes do Samba, en 1977, enregistré avec Candeia, Guilherme de Brito et Elton Medeiros et As Flores em Vida, son dernier disque auquel ont participé Chico Buarque, Paulinho da Viola, entre autres…

Quand Leon Hirszmanvient le chercher pour tourner ce petit portrait filmé, en 1969 Nelson Cavaquinho n’avait encore rien enregistré sous son nom. On y découvre un homme vivant dans un incroyable dénuement, dans une très humble petite bicoque.

En voyant ce court métrage, on mesure également l’influence du Néo-Réalisme italien sur le Cinema Novo brésilien, courant auquel Leon Hirszman fut associé. Un cinéma en rupture avec les habituelles productions brésiliennes qui étaient le plus souvent des mélos ou des comédies musicales, les chanchadas. Car, comme le Néo-Réalisme, le Cinema Novo témoigne de la volonté d’une génération de jeunes cinéastes de montrer la réalité sociale de leur pays et ses incroyables injustices et inégalités. Dans le cas précis du film Nelson Cavaquinho, cette impression d’une influence néo-réaliste est bien sûr renforcée par le noir et blanc.

Il ne s’agit pas d’un film à thèse, d’une quelconque approche démonstrative, juste saisir au vol quelques instants de la vie de cette homme, ses errances, ses moments de solitude. Ce film permettra aussi à tous ceux qui connaissent mal la musique brésilienne de se défaire de leurs préjugés sur le samba. Non, ce n’est pas juste une musique pour danser pendant le carnaval. C’est beaucoup plus que cela. C’est l’âme d’un peuple, sa poésie. Nelson Cavaquinho disait : « je n’ai jamais fait de samba sur commande, c’est pour ça que je ne composerais jamais de samba-enredo. Je trouve horrible que tu doives glisser quelques lá-lá-lá et oba-oba obligatoires dans la ligne mélodique des écoles de samba. Je fais des musiques pour sortir des choses du fond du cœur. Et c’est ainsi depuis que j’ai composé mon premier samba« .

Leon Hirszman filme ainsi quelques magnifiques moments de cinéma. Bien aidé par Nelson Cavaquinho lui-même qui semble se complaire dans l’exercice. On se demande même quelle part tient le naturel et si quelques effets de pose ne viennent s’y greffer. Ainsi cette scène absolument ahurissante où, assis à sa table, il empoigne sa bouteille de bière et commence à boire au goulot, juste secoué de petits hoquets. Et de constater, dans un mouvement de caméra, que des gamins sont sur le seuil de la porte, probablement attirés par la présence d’une caméra. Et de voir un père tendre la bouteille à son bébé qu’il tient au bras, puis à un autre enfant, hébété, d’à peine deux ou trois ans. Et Nelson, l’air vague de celui qui est déjà bien ivre, de s’amuser avec un petit oiseau qu’il pose devant lui sur la table. En fond sonore, on entend une musique complètement déchirée, un samba où Nelson Cavaquinho joue de la guitare ans son style caractéristique, avec seulement deux doigts à la main droite, mais guitare qui ici sonne complètement destroy, rock’n’roll, pour accompagner la voix rauquissime de celui qui est complètement bourré. Impressionnant.

Le film se clôt sur une autre scène bouleversante. Nelson est assis dans un bar, avec sa guitare et bien entouré. Il joue « Vou partir ». Il n’est accompagné que par une légère batida marquée sur une bouteille vide. La chanson parle de l’appel de la nuit, de quelqu’un qui déserte le foyer pour aller faire le carnaval. « Vou partir não sei se voltarei« … Je vais partir mais je ne sais pas si je vais revenir. Mais Dieu sait qu’ici le sens dépasse largement celui de la simple absence en quête de fête carnavalesque. Puis d’autres voix se joignent à la sienne pour murmurer le refrain en même temps que la caméra s’éloigne. S’éloigne et sort de ce petit bar, lumière dans la nuit.

Les films de Leon Hirszman ont récemment bénéficié d’une restauration digitale et ont été, pour la plupart, édités en DVD. J’ignore cependant s’il en existe une édition européenne.

O. C.

(11 septembre 2010)

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