Disques/São Paulo

Taxi Imã, où Pipo Pegoraro imagine l’afrobeat tropicaliste

Il était difficile depuis deux semaines de passer à côté de la sortie de Taxi Imã, le deuxième album de Pipo Pegoraro. Pour son lancement, il a bénéficié en effet du soutien conjoint de la Musicoteca et de Um Que Tenha, deux sites brésiliens de téléchargement. Encore fallait-il que le projet soit à la hauteur de ces soutiens. C’est encore mieux que ça. Voici un jeune artiste qui crée une musique résolument personnelle où les influences ne brident jamais l’originalité… En cette saison où l’été n’est plus qu’une notion mentale, Pipo Pegoraro compose une musique légère comme une douce brise, comme une lumière dorée de fin d’après-midi. Et nous offre déjà la musique du printemps prochain.

Après un premier album, Intro, où il jouait de tous les instruments et que l’on qualifiera poliment d’ébauche, Pipo Pegoraro a sacrément haussé son niveau et balance une musique richement orchestrée et particulièrement bien cadencée. Il est rare au Brésil de découvrir un album autant porté par sa rythmique et où celle-ci ne joue pas du samba ou un rythme régional. L’influence de l’afrobeat inventé par Fela a déjà fait naître une multitude de formations au quatre coins du globe mais, au Brésil, le phénomène est encore balbutiant. Pipo Pegoraro n’ira jamais dire, j’imagine, qu’il joue de l’afrobeat. C’est plus subtil que ça. Il y a bel et bien une pulsation afrobeat qui traverse certains titres de son album, comme sur « Ouro Bondali » ou « Sofia », mais elle est comme filtrée à travers un prisme tropicaliste.

Avant d’en percevoir sa facture pop, quand on découvre Taxi Imã, on est d’abord frappé par cette vibe afrobeat, non pas traitée de manière orthodoxe mais intégrée et recrée avec l’innocence d’un Gilberto Gil ou d’un Caetano Veloso quand ils voyageaient au Nigéria, en 1977, et s’inspiraient à leur retour de ce qu’ils y avaient entendu. « Two Naira Fifty Kobo » sur l’album Bicho de Caetano en est peut-être le meilleur exemple. Cette vibe afro sur Taxi Imã,si elle n’est pas interprétée à la lettre, était suffisamment forte pour provoquer dans la foulée la formation de Bixiga 70, groupe instrumental formé de musiciens ayant joué sur les sessions de l’album et, lui, clairement afrobeat. Avec Décio 7 à la batterie, Marcelo Dworecki à la basse, Maurício Fleury aux claviers, Daniel Gralha à la trompette et Emiliano Sampaio au trombone, tous désormais membres de Bixiga 70, Pipo a bénéficié d’une équipe de choc pour densifier ses orchestrations.  Il déclarait d’ailleurs à la Folha de São Paulo, « le disque a de la densité mais il est très léger. L’intention était précisément de chercher la légèreté des choses, les arrangements se faisant de manière collaborative avec tout le monde qui amenait ses idées avec la volonté de les y intégrer ».

Outre cet effectif pléthorique de musiciens ayant participé à l’enregistrement de son album, une vingtaine, Pipo Pegoraro a pu compter avec la présence d’invités de choix. Outre Blubell et quelques copines aux chœurs, on retrouve Luisa Maita sur un titre comme taillé sur mesure pour elle, « Samambaia ». Sur ce morceau assez downtempo, comme un trip hop acoustique et cinématique, elle chante évidemment de façon langoureuse parce que sa voix est langoureuse et que tout ce qu’elle interprète le devient ! Sur « Arapue », c’est Kiko Dinucci qui vient poser sa guitare inimitable. Là encore, voici quelqu’un qui est très influencé par l’afrobeat mais qui ne joue jamais comme un guitariste d’afrobeat, ses motifs à toute vitesse n’appartiennent qu’à lui et ils amènent leur couleur à ce morceau.

Puisque Pipo s’est entouré de nombreux musiciens, l’enregistrement de Taxi Imã a aussi mis en avant leurs parties instrumentales. Avec son co-producteur Bruno Morais, Pipo a privilégié de laisser tourner les bandes, de saisir en prise directe les morceaux, dans leur continuité et sans montage, un vrai parti-pris. C’est joué et ça se sent, c’est même une des richesses de cet album. La plupart des morceaux dépassent les cinq minutes et, même si le groove tourne bien, sur de telles durées, il faut qu’il s’y passe quelque chose. Ici, tant au niveau de de la structure des compositions que de l’orchestration – avec les cuivres en section, les guitares parfois qui fuzzent, les roulements de tambours afrobeat feutrés, voire même, sur « Graveto », des cloches qui rappelleraient presque le gamelan – que , on ne risque pas de s’ennuyer.

Pour dire l’originalité de Taxi Imã sur la scène brésilienne, on aurait plus envie de rapprocher la démarche de Pipo Pegoraro de celles de Vampire Weekend ou Fool’s Gold, que de la plupart de ses compatriotes. Pour cette façon de s’imprégner de la modernité des musiques africaines sans chercher à les reproduire. Pipo se situe quelque part entre l’élan collectif du premier Fool’s Gold et la « ligne claire » de Vampire Weekend. Cette dernière concentrée sur l’écriture de chansons, reste un accomplissement, une exigence plus qu’un modèle. Sans imiter personne, Pipo Pegoraro crée à sa façon une musique qui concilie une facilité pop à une pulsation africaine, voire afrobeat. Dans le paysage musical brésilien, il ouvre des pistes encore inédites et renouvelle ce qui constitue la richesse musicale nationale, l’aisance mélodique et la souplesse rythmique, à partir de ses propres références. Excellent !

Et encore un ! Encore un album qui témoigne de l’insolente créativité musicale de la scène indépendante de São Paulo. Encore un album qui nous est généreusement offert en téléchargement gratuit par son auteur et qui est lancé en exclusivité par la Musicoteca. Un des tous meilleurs de l’année. Au niveau mondial s’entend…

Pipo Pegoraro, Taxi Imã (2011) (mp3 320kbps)

01. Taxi Imã
02. Ouro Bondali
03. Sofia
04. Arapue (avec Kiko Dinucci)
05. Samambaia (avec Luisa Maita)
06. Hoje
07. Beleza
08. Graveto
09. Radinho
10. Rastro

Une réflexion sur “Taxi Imã, où Pipo Pegoraro imagine l’afrobeat tropicaliste

  1. Pingback: Bruno Morais dans l’intimité du Studio A (2/2) « Afro-Sambas

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