Entretiens Originaux/Interviews/São Paulo

Le Trio Metá Metá au grand complet pour notre entretien

 Metá Metá, l’album de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França est assurément mon coup de cœur de l’année. Une œuvre intense qu’on écoute et réécoute sans se lasser. Après les messages sympas qu’ils m’ont adressé sur Facebook, l’idée de réaliser une interview s’imposait. Juçara et Kiko en avait accordé une très longue à Marcio Bulk, pour son blog Banda Desenhada. Je l’ai traduite car c’était le genre d’interview dont on peut rêver. Alors, je n’ai pas encore eu la chance de les rencontrer et de papoter autour de quelques bières et bolinhos de bacalhau (des accras de morue). A défaut, il y a Skype et c’est déjà très bien.

Nous nous étions donnés rendez-vous lundi 24 octobre, un peu avant minuit heure française. Cette semaine-là, ils lançaient le CD de Metá Metá, alors que sa version digitale était sortie quelques mois plus tôt. Pour l’occasion, ils donnaient un grand concert au SESC Pompeia, une belle salle de São Paulo. Et les extraits postés sur YouTube donnent vraiment des regrets de ne pas avoir pu y assister ! Ce lundi soir, ils s’étaient retrouvés ensemble chez Kiko. Thiago étant un peu en retard, nous avons commencé sans lui.

J’ai commencé par les féliciter. Et les remercier également car leur musique m’enthousiasmait tellement qu’elle m’avait donné l’élan pour sortir de ma réserve et inciter à faire découvrir ici leur musique. C’est ainsi que la chronique de l’album que j’avais publié a été reprise sur le site de Vibrations. Et j’espère que ce n’est qu’un début, qu’ils auront l’occasion de bientôt venir présenter en Europe leur musique, si profondément brésilienne, profonde de la spiritualité afro et ouverte sur le jazz ou l’afrobeat. Faire que la bande à Kiko devienne une révélation sous nos latitudes demandera plus que mes modestes chroniques mais on va commencer comme ça…

O. C. : Le son de Metá Metá est très original. Entièrement acoustique, d’inspiration afro mais sans percussions sur plus de la moitié des titres. A vous trois, vous ne sonnez comme aucune autre formation. Ce son était-il pensé ou improvisé sur le moment ? Car c’est une idée très osée de faire une musique d’inspiration afro d’où les percussions soient le plus souvent absentes ?

Kiko Dinucci : Je pense que la principale caractéristique de Metá Metá, c’est de proposer des chansons presque nues. Les chansons passent avant tout. Les paroles et la mélodie. C’est ce qu’on a voulu faire, un disque avec peu d’instruments et où la chanson serait très peu vêtue. L’inspiration afro se retrouve dans les structures des morceaux, dans la façon de chanter de Juçara.

O. C. : Il y a également la dimension spirituelle, cette influence des religions afro-brésiliennes qui imprègne tout l’album…

Juçara Marçal : Pour nous, cette spiritualité transparaît dans tous nos projets parce que nous en sommes très proches. Que ce soit par rapport à la musique, ou la dimension religieuse également. C’est une proximité qui est même antérieure au fait de faire de la musique. Et, dans les arrangements, les lignes de guitare de Kiko, par exemple, fonctionnent sur une économie de moyens, avec des motifs simples et qui se répètent et se maintiennent durant toute la chanson. Et ça valorise le poème.

O. C. : Avant Metá Metá, tu avais un groupe nommé Bando Afromacarrônico. A l’origine, on parle une langue macaronique est inspirée du latin et sonne comme du latin même sans en être. Voulais-tu montrer l’influence afro où parfois, au Brésil, on utiliserait des mots soi-disants yorubas mais qui n’en sont peut-être pas vraiment ?

Kiko : Quand j’ai pris ce nom, c’était un hommage à Adoniran Barbosa ou Paulo Vanzolini, deux sambistes de São Paulo qui avaient des origines italiennes. Aussi en pensant à Bixiga, un quartier à São Paulo, où on trouve beaucoup de Noirs et de personnes d’origines italiennes. L’idée, c’était de mêler ces deux influences italienne et afro. C’est aussi un jeu de mot à en hommage à ces deux cultures…

O. C. : Dans l’entretien que vous avez accordé à Marcio Bulk pour Banda Desenhada, vous parlez des difficultés de vivre de sa musique dans le schéma actuel. Vous dites aussi la nécessité d’avoir plusieurs projets, voire plusieurs activités. Mais, en même temps, vous semblez très attachés à la liberté d’être indépendant, sans compromis artistiques.

Juçara : Pour les musiciens, c’est une nécessité d’avoir plusieurs projets. On ne peut pas en avoir un seul. Je donne des cours de chant et je chante dans deux autres groupes. Thiago, Marcelo Cabral et les autres jouent dans plusieurs groupes. C’était différent à l’époque. Maintenant, il faut rester ouvert et être réactif.

Kiko : Cette manière de collaborer ensemble d’un projet à l’autre, c’est quelque chose d’assez nouveau. Cela ne se passait pas comme ça il y a quelques années de cela. S’aider dans les projets les uns des autres, c’est la seule façon de faire pour que la machine continue de fonctionner. Parfois, tu seras payé, d’autres fois pas du tout, mais tu t’impliques de la même manière. S’aider les uns les autres permet de maintenir la production.

O. C. : Et la dimension éthique ?

Kiko : Pour la majorité d’entre nous, le fait d’être indépendant n’est pas un choix. Tout le monde aimerait bien être sur un gros label mais au Brésil, les majors sont mourantes. Tout le monde aimerait bien pouvoir enregistrer un disque qui coûte cher mais c’est devenu quelque chose d’irréel. Alors, non, on ne choisit pas vraiment d’être indépendant, mais si on ne l’était pas, on ne ferait plus rien. S’il fallait attendre une major, on ne ferait rien. Ce n’est donc pas un choix éthique. Et les majors se cassent toutes la figure. Au Brésil maintenant, même sur MTV la plupart des musiciens diffusés sont indépendants. Ce n’est plus si difficile de passer sur MTV.

O. C. : Je ne connais pas São Paulo. Je n’y suis passé que pour des escales qui ne me laissaient pas le temps de sortir de l’aéroport. Je l’ai survolée et, même en avion, ça dure déjà une éternité. Dans une ville aussi grande que São Paulo, habitez-vous proches les uns des autres ? Dans un même quartier ?

Kiko : Oui, assez proches, il y a des quartiers où habitent beaucoup de musiciens. Sinon, c’est vrai que c’est très long d’aller parfois voir quelqu’un qui est installé ailleurs… Ca te prend vite des heures.

O. C. : Parce que sans connaître la ville, j’avais une image où les gens de São Paulo passent beaucoup de temps dans les embouteillages, des heures coincés dans leur voiture. Ou dans le métro, les transports en commun. Et j’avais aussi cette image de Los Angeles où les musiciens, bloqués dans heures dans leur voiture, en profitent pour écouter leurs derniers mixes, leurs démos, la musiques des autres. J’avais cette image de Missy Elliott dans son Hummer en train d’écouter ses mixes et je me demandais si c’était également votre cas. Sans le Hummer… (J’avais préparé cette question pour rire un peu mais elle est tombée à plat, ndla)

Kiko : Oui, c’est vrai que quand on doit se déplacer, on écoute de la musique dans le métro, sur nos iPods, en voiture. Mais il y a aussi toujours beaucoup de musique dans la rue à São Paulo, beaucoup de son, la musique des disquaires qui se mélange au bruit des voitures et aux cris des camelots.

O. C. : Dans vos propos, on sent un attachement très fort à São Paulo, comme une revendication, une affirmation de l’influence de la ville sur votre identité et votre musique. Mais on ressent aussi que c’est une revanche. On se souvient de la sentence définitive de Vinícius de Moraes qui avait déclaré que São Paulo était le « tombeau du samba » le « túmulo do samba« , avez-vous quelque chose à prouver pour démentir cette représentation assez répandue ?

Kiko : Si tu prends la musique pop, c’est une nouveauté qu’il y ait une musique paulistana pop. São Paulo a toujours été cosmopolite et absorbait les autres cultures mais il lui manquait sa culture propre. Aujourd’hui, tout à coup, on commence à montrer au Brésil notre propre musique. Dans les années quatre-vingt-dix, la musique du Nordeste était présente ici avec Lenine, Chico César, Chico Science. Maintenant, c’est une nouveauté, on peut exister avec notre propre style.

Autrefois, dans les années cinquante, un des rares musiciens paulistes à être connu dans tout le pays était le sambiste Adoniran Barbosa, on pouvait l’entendre à la radio n’importe où dans le pays. Après il y eut la Jovem Guarda, et ici Os Mutantes. Le rock dans les années soixante-dix. Dans les années quatre-vingt, il y eut ce qu’on a appelé la Vanguarda Paulistana : Arrigo Barnabé, Itamar Assumpção… C’était une musique qui était considérée difficile et n’a donc pas eu beaucoup de succès populaire. Mais c’était bien une musique faite à São Paulo, qui avait l’accent de São Paulo, le style de São Paulo.

O. C. : Aujourd’hui, vous faites partie d’une scène indépendante très active, très emblématique de São Paulo. On a vraiment l’impression qu’il se passe quelque chose de fort et de très particulier ici. Par exemple, vu d’Europe, on peut être étonné que vous lanciez vos albums en téléchargement gratuit. Parce que vous vivez de la scène ?

Thiago França : Les choses sont très variables. Hier, j’ai joué gratuitement, aujourd’hui, j’ai eu un cachet. Toutes les situations sont possibles. Parfois, je vais toucher 50, 100, 200 ou d’autres fois 1000 R$. Le truc, c’est qu’on est toujours en train de jouer. Et proposer le disque gratuitement est finalement une avancée. Parce qu’à l’époque, dans les années quatre-vingt-dix par exemple, à l’ère des labels, tu devais presque payer pour jouer. En rendant ton disque disponible, tu multiplies les opportunités de jouer…

O. C. : Dans ce marché de la musique en pleine crise, on a l’impression que vous êtes vraiment en train d’inventer un nouveau modèle…

Thiago : C’est la nécessité, oui ! Parce que la réalité, c’est qu’on vit mal, que la situation est difficile. Il y a finalement peu de musiciens qui peuvent vivre de leur musique sans avoir une autre activité. C’est mon cas, c’est super, mais c’est toujours difficile. Ce qui est bien, c’est qu’en ce moment, on se retrouve nombreux à partager la même approche pour faire de la musique ensemble…

O. C. : Après avoir sorti la version digitale il y a quelques mois, vous vous apprêtez à lancer le CD de Metá Metá. Est-ce pour la satisfaction de voir se concrétiser le projet par l’objet physique, avoir le support matériel dans les mains ? Ou parce que vous espérez quand en vendre quelques uns ?

Juçara : Les choses se sont inversées. Auparavant, les gens se préoccupaient d’abord de faire un album et de le sortir en CD et, ensuite, ils pensaient à faire des concerts. Maintenant, c’est seulement à partir des concerts que l’on peut penser à vendre des CDs. On a bien compris qu’on ne pourrait pas gagner d’argent avec des CDs, que ce c’était fini. Donc, il est plus intéressant que les gens connaissent notre musique. C’est beaucoup plus avantageux pour nous. Les gens téléchargent, connaissent notre musique, s’y intéressent et viennent assister à un concert. Alors, bien sûr, nous sommes obligés de faire beaucoup plus de concerts mais c’est possible. Et les gens qui viennent au concert, après seulement ont envie d’acheter le CD. Le processus s’est inversé.

O. C. : Kiko, tu écrivais sur un de tes blogs que Fulano Sicrano œuvrait pour la démocratie digitale. Derrière ce mystérieux Fulano Sicrano (« machintruc » en français ?) se cache le créateur du site Um Que Tenha où tous les jours des albums de musique brésilienne en téléchargement gratuit et pirate. Même s’il ne demande pas l’autorisation des artistes pour mettre en ligne leurs albums, tu défends sa démarche ?

Kiko : C’est un peu comme une réforme agraire. Les gens ici au Brésil ont un tel déficit d’éducation que le moyen de leur donner accès à la culture musicale par ce biais est très rapide. Par exemple, en mettant les disques en téléchargement, cela permettra par exemple à un gamin à l’autre bout du pays, dans le Natal. Ce gamin pourra le télécharger, connaître et étudiera musique. Je ne connais aucun programme du gouvernement qui fasse la même chose que Um Que Tenha. Ce qu’il fait est considéré comme criminel seulement parce qu’il enfreint la loi sur les droits d’auteur et qui est une loi vieille de deux cent ans et qui est complètement dépassée.

Thiago : Le piratage est une question délicate. Car si tu analyses le texte de loi, Fulano, le type qui organise Um Que Tenha, n’est pas un pirate. Car il facilite seulement l’accès aux œuvres mais ne gagne rien, il n’y a pas de commerce là-dedans, rien de lucratif.

O. C. : Metá Metá a reçu un accueil très enthousiaste, la critique est unanime. Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter ?

Kiko, Juçara et Thiago (en chœur) : Jouer !

Kiko : Oui, jouer. Jouer beaucoup. Parce qu’on peut mettre notre disque en téléchargement gratuit, mais ici à São Paulo, pour survivre il faut jouer, jouer beaucoup. Chaque chose alimente l’autre : parce que les gens qui téléchargent vont venir assister à nos concerts. Et que ça nous donnera plus d’occasions de jouer. Mais ce qui se passe ici, avec cette nouvelle scène pauliste, c’est que tu dois jouer. C’est un impératif. Si tu t’arrêtes quelques mois, tu disparais, on t’oublie. C’est comme ça, on joue, on compose, on improvise des concerts. Nous sommes dans un rythme de production constant et donnons beaucoup de concerts.

O. C. : Alors, vous ne pouvez même pas prendre de vacances ?

Kiko, Juçara : Non ! (rires) A São Paulo, ça ne s’arrête jamais. Personne ne s’arrête. Ici, même le lundi soir à minuit, le métro est bondé. On a bien intégré ce schéma de ne jamais s’arrêter. C’est comme ça que l’on vit alors, je ne sais pas si c’est bien, si on n’est pas déjà devenus dingues mais c’est comme ça, c’est comme être vivant.

O. C. : Est-ce que vous attachez de l’importance à la reconnaissance internationale ? Aimeriez-vous avoir l’opportunité de venir jouer en Europe ?

Le pouce levé de Thiago apparaît à l’écran ! (rires)

Thiago : En vérité, bien sûr. Toute reconnaissance est la bienvenue. Mais notre grande victoire, c’est d’être reconnus au supermarché (rires). Le plus important demeure de faire des concerts ici. Il y a encore beaucoup de zones de São Paulo où on ne joue pas encore. Il y a encore des coins où on ne nous connaît pas.

Kiko : J’aimerais beaucoup voyager. Celui qui dit qu’il perd de l’argent en jouant à l’étranger a dû aller aux Etats-Unis parce que là-bas, c’est . Mais je suis allé déjà en Europe où j’ai joué en Allemagne et en Italie. En deux semaines, j’ai gagné ce que je touche ici en trois mois. Alors, je trouve ça bien (rires).


5 réflexions sur “Le Trio Metá Metá au grand complet pour notre entretien

  1. Merci pour le commentaire. Comment ça, un grand amateur de musiques brésiliennes comme toi, tu ne connaissais pas UQT ? Alors, bienvenue (selon Kiko) dans la "démocratie digitale" ! Tu y trouveras par exemple tous ses albums. Je te conseille Bando AfroMacarrônico et son Pastiche Nagô. Ou aussi l'album où ses compositions sont chantées par d'autres, trés varié. Mais Padê, avec Juçara est aussi très bien… En attendant, bien sûr, de parler ici même du petit dernier : Passo Torto…

  2. Merci, très sympa l'interview ! Et je le lis en écoutant pour la énième fois le nouveau projet collectif de Kiko, "passo torto", qui rejoint direct avec Meta Meta mes coups de coeur 2011 ! Un régal. Charles

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