Brasil/Portrait/Rio

Elizeth Cardoso : 100 fois une autre fois

Elizeth Cardoso vient de passer le cap des 100 !!! Une annonce qui nécessite quelques précisions mais qui nous offre le prétexte idéal pour évoquer un album historique de la musique brésilienne, Canção do Amor Demais, considéré comme l’album initiateur de la bossa nova.

Aujourd’hui, je remarquais ainsi qu’ « Outra Vez », interprété par Elizeth Cardoso, venait de passer la barre symbolique des 100 écoutes. Un chiffre énorme, qui lui vaut de caracoler une vingtaine d’unités devant le deuxième titre le plus écouté du répertoire. Mais quelle diabolique invention que ce compteur d’écoutes sur mon juke-box digital car, après tout, on s’en fout de savoir quels sont les morceaux de musique que l’on écoute le plus fréquemment ! Non que j’en fasse grand cas de ce compteur mais, parfois, il vient piquer ma curiosité en me révélant des titres ayant été beaucoup écoutés sans que je l’ai soupçonné. Avec le poids de l’objectivité, d’un point de vue quantifiable s’entend, se dessine un Top 50 perso qui révèle ses propres surprises bien qu’issues exclusivement de sa propre discothèque numérique. Et vu que, malgré des piles et des piles de vinyls, des rayonnages entiers de CDs, par commodité je n’écoute quasiment plus de musique que par ce biais, ce classement est bel et bien celui des musiques que j’ai les plus écoutés depuis son installation.

Pour comprendre pourquoi ce titre s’impose, jetez-y une oreille. Nous avons ici en 1 minute et 53 secondes une sorte de quintessence de la musique brésilienne : une voix d’exception accompagnée par l’incomparable batida de João Gilberto à la guitare.

Elizeth Cardoso, « Outra Vez« , Canção do Amor Demais (1958)

Ce morceau est lui-même tiré de cet album historique, Canção do Amor Demais, enregistré en 1958 par Elizeth Cardoso et uniquement composé des chansons écrites par Tom Jobim et Vinícius de Moraes. Cet « Outra Vez » était le seul titre à avoir déjà été enregistré : par Dick Farney, en 1954. Pour le reste, tous les autres morceaux étaient inédits. Et parce que c’était la première fois qu’un album était exclusivement composé de leur répertoire, celui-ci passe en quelque sorte pour l’acte de naissance de la bossa nova, laquelle fêtait son cinquantenaire en même temps que cet album en 2008 (et dont nous rendions compte à cette dans l’émission Goutte de Funk sur Divergence-FM).

Cet album est une borne pour quiconque souhaite comprendre la musique brésilienne contemporaine. Il fait partie de ces sources vers lesquelles il faut remonter. Ainsi, on découvrira déjà présente dans ces œuvres de jeunesse, par exemple sur « As Praias Desertas », une fascination chez le jeune Jobim pour une école classique française, notamment Debussy, fascination qui se fera plus manifeste lors de certains albums de la maturité, comme sur Urubu en 1976. On s’amusera de ce qu’il entend par donner à l’orchestre une « simplicité quasi de chambre » : « seulement » (sic) 12 cordes, 2 trombones, une flûte, une trompette et une section rythmique. Une simplicité toute en baroque profusion. Mais une approche qui dit aussi sa volonté de reconnaissance auprès des classes moyennes et leur goût. La pochette ne dit pas autre chose, montrant Elizeth devant une bibliothèque de vieux livres reliés. Nous sommes loin de l’image d’Epinal de la bossa nova, avec ses insouciantes parties de plage des jeunes gens de bonne famille…

Il n’est pas question de nier que cet album fasse parfois son âge. Il a certes un peu vieilli, mais cela n’alterne en rien son charme. Je l’avais découvert il y a quelques années grâce à cette mine d’or de la musique brésilienne qu’était Loronix, le plus fantastique blog que j’ai jamais vu (abandonné depuis plus de six mois, tout le monde craint le pire pour son fondateur). « Outra Vez » s’étant tout de suite imposé comme un véritable coup de cœur, j’avais aussitôt entrepris à cette même source loronixienne d’approfondir mes connaissances sur cette artiste que je ne connaissais pas jusqu’alors, ô terrible lacune, Elizeth Cardoso.

Quelquefois les commémorations ont du bon, elles auront ainsi permis la réédition de cette œuvre patrimoniale de la musique brésilienne. C’est Biscoito Fino, un label indépendant, qui a ainsi donné une nouvelle vie à Canção do Amor Demais. Ce qui me permet de l’avoir désormais entre les mains et de lire avec curiosité les notes de pochette revenant sur la genèse de ce projet. Ou y découvrir les souvenirs de Vinícius griffonnés de sa main.

Il y insiste sur l’amitié qui les unissait tous les trois, Tom Jobim, Elizeth et lui. Et sur le fait que ce n’est pas seulement cette amitié qui conduisit le duo d’auteurs-compositeurs à la choisir elle plutôt qu’une autre interprète. « La diversité des sambas et des chansons exigeait une voix particulièrement juste ; qui possède un timbre populaire brésilien mais capable de s’élever au-dessus du strictement populaire; avec un registre ample et naturel dans les graves et les aigus et, principalement, une voix d’expérience, avec la force et l’âcreté de ceux qui ont aimé et souffert, affûtée par la patine de la vie. Et c’est ainsi que la Divina s’est imposée comme la Lune par une nuit de sérénade ».

Quelques années plus tard, en 1963, Elizeth enregistrait un autre album consacré exclusivement aux chansons de Vinícius de Moraes. On constatait encore une fois avec quel talent elle s’appropriait ce répertoire. Sa version de l’ultra-rabaché « Consolação » est à classer parmi les toutes meilleures. Il faut voir avec quelle autorité elle empoigne ce standard ! Pour mieux l’incarner en mettant à jour la fragilité de qui à déjà connu ces blessures d’amour, cette voix d’expérience que recherchait Vinícius chez son interprète.

Jobim est l’homme qui a composé ce qui allait devenir la plupart des standards de la bossa nova. Notamment en collaborant avec Vinícius de Moraes, qui était jusqu’alors poète et diplomate. C’est donc en 1958 que leurs chansons étaient pour la première fois enregistrées sur un album leur étant exclusivement consacré : ce chef d’oeuvre d’Elizeth Cardoso, Canção do Amor Demais.

Celle que les Brésiliens surnommaient la « Divina » rassembla à cette occasion 13 titres du répertoire de Jobim et Vinícius de Moraes. Plus encore que sa propre sa carrière d’interprète qui allait suivre, Vinícius confessait que cette période de l’enregistrement de l’album par Elizeth Cardoso restait un des moments forts de sa vie, notamment par la complicité qui le liait à Jobim, comme il en témoignait dans la chanson « Carta ao Tom 74 », écrite avec Toquinho : « Rua Nascimento Silva 107, voce ensinando pra Elizete as canções de Canção do Amor Demais/Lembra que tempo feliz ai, que saudade/Ipanema era só felicidade/era como se o amor morresse em paz« .

Jobim était également en charge des arrangements et la guitare était confiée à João Gilberto sur 2 titres, « Chega de saudade » et « Outra vez ». C’est d’ailleurs l’apparition de ce dernier qui rend l’album historique. Luis Americo Jr. rapporte que pendant les séances d’enregistrement, encore tout jeune mais déjà acariâtre, il se permit ainsi de suggérer à la Divina d’interpréter « Chega de Saudade » sur un ton plus intimiste. La grande dame préféra le faire à son idée, « à l’ancienne » dira-t-on rétrospectivement. Et Dieu sait que finalement elle a bien fait. « Outra Vez », le titre que nous écoutons ce soir l’illustre, tant elle y fait la démonstration d’un chant parfait, 1 minute 53 qui contiennent déjà une forme de quintessence de tout ce qui fait l’incroyable richesse de la musique brésilienne. On préférera même sa version à l’interprétation qu’en donne João Gilberto lui-même, tout à son murmure magnifique. Et signalons à ce propos que la grande dame ne lui tint pas rigueur de ces commentaires puisque, comme le rappelle fort à propos Zeca Louro de Loronix, João Gilberto accompagnait toujours Elizeth Cardoso sur son album  Naturalmente, l’année suivante.

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