Disques/São Paulo

L’Orí de Douglas Germano (Afro-Sambas de São Paulo, 2/2)

N’allez pas voir une quelconque ironie à aborder, qui plus est en deux parties, les afro-sambas de São Paulo. Les Cariocas peuvent bien ricaner dans leur coin à cette évocation en n’y voyant qu’un penchant contre-nature*, c’est justement parce que la scène samba pauliste est underground qu’elle peut d’autant mieux s’émanciper des contraintes et clichés propre au genre. A l’origine, c’est un coup de cœur pour Orí, l’album de Douglas Germano, qui m’a incité à vous faire découvrir un groupe d’artistes et leurs albums. Après le magnifique Metá Metá de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França, voici une deuxième manifestation du samba de São-Paulo, un style certes marginal de la géante cité du sud, mais qui est tout autant inspiré par l’héritage culturel afro-brésilien que n’importe quelle formation du Recôncavo bahianais. Si ce n’est que cette inspiration est esthétique avant d’être spirituelle.

Si nous avons opté pour la forme du diptyque, hier Kiko Dinucci et aujourd’hui Douglas Germano, c’est aussi parce que les deux hommes sont très liés. Douglas faisait partie de la Banda AfroMacarrônico formé par le premier et, ensemble, ils avaient monté le Duo Moviola. Ces formations ont d’ailleurs toutes deux enregistré un album en 2009. Pastiche Nagô pour les premiers et Retrato do Artista quando Pede pour le duo, de belles réussites** cependant outrepassées par les dernières réalisations de Kiko comme de Douglas.

Douglas+Germano

Douglas Germano a un parcours assez hétéroclite, s’il revendique l’influence de Duke Ellington et de Brahms, il a commencé la musique comme percussionniste dans la bateria d’une école de samba paulistana. Il a également composé pour le théâtre avant de pouvoir enregistrer avec Kiko Dinucci, puis de sortir ce premier album solo. Interrogé par la revue Untuned sur l’éventuelle difficulté à trouver une cohérence au terme de cet itinéraire et ces influences éparses, Douglas Germano répond n’y voir aucun problème : « tout m’aide. Le samba est assez figé et ces autres styles m’aident à sortir de ce carcan. Par ailleurs, il existe des paroliers comme Aldir Blanc, Paulo César Pinheiro ou Cacaso qui ont fait des sambas mais qui sont rarement considérés comme des sambistes parce que la teneur des paroles dépasse les limites du samba. Et ce sont des personnes que j’ai toujours admiré, c’est une incroyable école de paroliers« . Peut-être aussi parce que son parcours n’est pas celui d’un sambiste pur jus, Douglas Germano manifeste une certaine humilité quant au fait d’être ou non un sambiste : « je ne sais pas si je suis un sambiste. Je ne rentre pas dans le stéréotype du sambiste, le cliché du panama et des chaussures bicolores. Je ne suis pas non plus adepte du discours du samba de raiz. Ce qui m’arrive, c’est que le samba est mon support principal. Quand je pense à un thème et que je prends ma guitare ou mon cavaquinho, ce qui sort, c’est du samba. C’est qui sort, c’est du 2/4. Si ça suffit à faire de toi un sambiste, alors j’en suis un« . Que son blog s’appelle Partido Alto devrait être un argument de plus pour l’admettre dans cette vaste confrérie !

Si Kiko Dinucci, Douglas Germano et quelques autres acteurs de cette scène indépendante du samba pauliste, ressourcent leur musique aux racines afros du Brésil, ce n’est nullement pour s’identifier à une expression régionale quelconque. Non, ils s’inscrivent pleinement dans leur terroir mégalopolitain. On sent là un véritable enjeu, établir et démontrer que le samba paulistano a son existence et style propre, quand bien même il n’est que marginal. A ce titre est édifiant le sondage cité par Douglas Germano sur son blog qui, interrogeant en ligne les Paulistes sur leurs plans pour le carnaval, voyait 82% des votants choisir la réponse « Carnaval ? Non merci » . Mais on sait bien que la sève vient toujours d’en bas alors parce qu’il est alternatif, le samba pauliste s’autorise parfois plus de libertés que celui de Rio.

Comme en témoigne cet échange entre Kiko et Douglas :
Kiko : « J’ai l’impression que les gens en ont marre de cette même batida. Le samba utilise la même batida depuis trente ans et ça n’a pas toujours été comme ça. A l’origine, le samba était marqué par une évolution des rythmes mais depuis le Cacique de Ramos, on a l’impression que tout le monde joue pareil ».
Douglas : « Ca donne ce son pasteurisé du samba. Si tu prends les disques de Paulinho da Viola des années soixante-dix, sur Zumbido par exemple, chaque morceau a un arrangement différent, ou un accordage différent du surdo. C’était d’une richesse incroyable. Mais avec cette pasteurisation, tout ça se perd ».

En réaction à cette dilution vers l’insipide du samba le plus commercial, les musiques de Douglas Germano ne sont pas simplement du samba, elles creusent profond vers les racines fondamentales des cultures afro-brésiliennes, là où elles croisent les rituels religieux du candomblé et en ressortent marquées par la pulsation vitale des tambours sacrés, les atabaques. « L’origine du samba est dans le candomblé, c’est intrinsèque. Je ne suis pas religieux mais j’ai cette relation musicale avec le candomblé. Sans compter que j’adore le samba avec des atabaques – s’il n’y a pas d’atabaque, pour moi, ce n’est pas du samba« . Si je ne suis pas aussi intransigeant que lui en la matière, je confierai néanmoins être également très sensible au son brut des peaux de ces tambours, les rum, rumpi et lê, accompagnés des indispensables cloches agogô et du xequerê.

Mais, là encore, Douglas Germano adopte une posture toute en humilité à l’égard du candomblé : « Je trouve que ce serait prétentieux de dire que je rapproche le samba du candomblé. Le samba est né du candomblé bien avant moi. Ce qui se passe, c’est que je suis opposé à une forme trop rigide de l’instrumentation de mes sambas. Mon samba peut exister sans pandeiro, sans tantã, sans repique de anel, mais il y a deux choses absolument fondamentales : le tamborim et l’atabaque. (…) D’ailleurs, de candomblé, il n’y a vraiment qu’une seule chanson sur l’album, « Obá Iná », qui est une musique dédiée à Xangô qui, d’après les búzios, les coquillages, est mon orixá. Mais, même là, je commets l’outrage de l’interroger ! » . Xangô étant, entre autres, l’orixá de la justice, Douglas se permet en effet l’audace de composer un morceau qui l’interpelle en chantant « il n’y a pas de justice s’il faut souffrir, il n’y a pas de justice s’il y a de la peur » (« Não há justiça se há sofrer, não há justiça se há temor » ).

Sans être directement religieux, le titre même de l’album, a une signification forte en yoruba. Orí signifie en effet tête, aussi entendu comme esprit. « J’aime bien sa sonorité, déclarait Douglas, et je trouvais son sens approprié au discours que je voulais développer au travers de ce répertoire de chansons. Une tête qui va irriguer de ce qu’elle pense une autre, qui en nourrira une autre, qui en nourrira d’autres, comme elles m’ont nourri » .

Douglas+Germano+-+ori

Avec ce premier album solo, Douglas Germano s’impose d’emblée comme un compositeur qui redonne ses lettres de noblesse au samba roots bien afro. Toujours modeste, il déclare que celle-ci est en grand partie redevable à João Marcondes, son producteur, également essentiel aux guitare, piano et mandoline. Dans cette perspective, on peut aussi élargir le mérite à tous les participants du disque, de son fidèle compère Everaldo Efe Silva, en duo sur « Gota a Gota », à Dulce Monteiro, présente sur « Orí », le morceau-titre inaugural, celui qui vraiment fait battre mon cœur, en passant par ses percussions atabaques qui donnent une chaleur inouïe à ces sambas, ou ce chœur omniprésent qui fait dialoguer la terre ferme et les étoiles. Entre l’hommage à son école de samba, le G.R.E.C.S. Nenê de Vila Matilde (« Deixei meu Coração na Vila »), une chronique sur un supporter du Palmeiras (« Seu Ferreira e O Parmera »), une berceuse émotionnante et désenchantée (« Canção do Desmeninar »), « Cordel da Bananeira », qui réunit trois générations de Germano, le père et le fils, et qui, porté par la viola, s’inscrit directement dans les traditions bahianaises du samba-de-roda, ou samba-coco (?), ce premier album est déjà sublime œuvre de maturité. Bon, à tel éloge, le modeste Douglas objecterait sans doute qu’il n’a aucun mérite à cette maturité, vu qu’il est déjà « chauve, moche et vieux » ! A quoi, nous répondrions qu’il a signé là une œuvre intemporelle et que c’est chose particulièrement rare et précieuse.

Celui-ci encore est proposé en téléchargement gratuit par son auteur, ici à la Musicoteca, décidément !

Douglas Germano, Orí (2010)

1. Orí
2. Espolio
3. Obá Iná
4. Damião
5. Gota a gota
6. Falha Humana
7. Canção de Desmeninar
8. Jaci e Maré Cheia
9. Seu Ferreira e o Parmeira
10. Deixei Meu Coração na Vila
11. Cordel da Bananeira

___________________________________

* A ce titre, la récente introduction qu’Augusto (un Mineiro, semble-t-il) du blog Toque Musical au disque de Dani Turcheto qu’il proposait en téléchargement (à la demande de son auteur lui-même) en dit long sur ces préjugés : « Inicialmente, antes de ouví-lo, fiquei pensando na figura que se dizia um sambista. Fiquei me perguntando, oquê que vem por aí? Me aparece um branquelo, de olho azul e paulista. Será que saí samba daí? Não posso negar, foi minha primeira impressão ».
** Puisque Kiko Dinucci, sur son blog, déclarait que Fulano Sicrano (!), l’auteur de l’indispensable Um Que Tenha, ce blog qui offre en téléchargement « pirate » des milliers d’albums de musique brésilienne, mériterait d’être reconnu officiellement pour le service socio-éducatif qu’il offre et qu’il était un activiste de la démocratie digitale, nous vous inviterons à vous tourner vers cette source intarissable qu’est Um Que Tenha pour vous procurer les albums mentionnés !

Sources :

Gil Oliveira, « O Samba que passou na cabeça de Douglas Germano », Viva Viver
Julio de Paula, « Música da cabeça », Radio Klaxon @ Cultura Brasil
« Conversa com Kiko Dinucci e Douglas Germano », Untuned
Daniel Brazil, « O Samba invocado de Douglas Germano », Revista Musica Brasileira

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