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Lucas Santtana, Sem Nostalgia, ou la contrainte sublimée

 Sorti il y a déjà deux ans au Brésil, Sem Nostalgia, le quatrième album de Lucas Santtana, vient enfin de trouver un label qui lui offre une diffusion internationale. Comme nous l’expliquions hier, il s’agit de Mais Um Discos, minuscule label londonien dédié aux musiques brésiliennes contemporaines. On est ravi de constater que la critique semble d’emblée enthousiaste et on ne s’étonnera qu’à moitié qu’un plumitif britannique qualifie son approche de folktronic (alors que la décrire simplement comme électro-acoustique serait plus juste et moins mariolle).

Lucas Santtana est un artiste que nous suivons de près depuis son premier album, Eletro Ben Dodô, sorti en 2000 et que nous avions classé sans hésitation aucune parmi les dix disques majeurs sortis en ce début de troisième millénaire. Aussi, dès la sortie de Sem Nostalgia, nous sommes nous empressés de le chroniquer pour dire tout le bien qu’on en pensait. Je reproduis donc ce texte, enrichi de nouvelles illustrations et simplement expurgé de quelques considérations sur un gecko, redoutable prédateur, qui essayait de bouffer un papillon de nuit sur le plafond de ma terrasse pendant que j’écrivais  :

Sem Nostalgia, le nouvel album de Lucas Santtana 

Lucas Santtana est probablement un des secrets les mieux gardés de la musique brésilienne contemporaine. Espérons que Sem Nostalgia, son quatrième album sorti il y a quelques semaines, trouve enfin un public à la mesure du talent de son auteur. Lequel choisit ici de se confronter au format le plus exigeant de la musique brésilienne : voix et guitare, voz e violão.

Lucas+Santtana+-+sem+nostalgia

Manifeste Afro-Tropicaliste du Troisième Millénaire

Quelqu’un qui explique qu’en tant que guitariste, James Brown et Jorge Ben ont eu la plus « grande importance dans la formation groovesque de ma main droite« , a déjà tout compris. Bahianais devenu Carioca d’adoption, Lucas Santtana est un musicien complet, alliant formation classique et pratique pop. En 2000, Eletro Ben Dodô, son premier album, avait mis la barre très haut. Placé sur la liste des 10 meilleurs albums indépendants de l’année par le New York Times, les débuts de Lucas Santtana permettaient, selon l’anthropologue de la musique Hermano Vianna, de « repositionner la musique pop de Salvador dans la ronde océanique de l’Atlantique Noir, à laquelle tous les nouveaux batuques digitaux sont connectés »*. Vianna allait même plus loin dans le dithyrambe en écrivant que « Eletro Ben Dodô est le meilleur disque de pop africaine jamais enregistré au Brésil (le Africa-Brasil de Jorge Ben étant évidemment hors-concours) et pourrait devenir une référence par la pop contemporaine de nombreux pays d’Afrique, à commencer par sa version yoruba de James Brown (qui est digne de Fela live au Shrine) »** . N’en jetez plus ! Pourtant Eletro Ben Dodô est bel et bien tout ça.

Un coup d’essai, coup de maître qui projetait les germes du Tropicalisme (à savoir la capacité à tout digérer pour produire une synthèse cohérente) en plein dans notre troisième Millénaire. Par son histoire familiale, Lucas Santtana est d’ailleurs intimement lié à ce mouvement artistique des années soixante. Lucas Santtana n’est pas un « fils de », comme peuvent l’être ses copains Moreno ou Davi Moraes, mais c’est tout de même son père, Roberto, qui présenta Gilberto Gil à Caetano Veloso dans les années soixante, rien moins que la recontre initiatrice du mouvement. Et s’il n’est pas « fils de », il est le neveu de Tom Zé, l’autre figure essentielle du Tropicalisme (un lien de parenté qu’il ne découvrit cependant que sur le tard).

Plus encore, dans la lignée de cet autre grand post-tropicaliste, Carlinhos Brown, Lucas Santtana avait choisi de mettre l’accent rythmique sur sa musique, s’appuyant sur la riche tradition percussive bahianaise. Eletro Ben Dodô reste encore aujourd’hui un véritable manifeste.

Exercice de style et subversion de la contrainte

Sem Nostalgia est un disque construit exclusivement autour de la voix et de la guitare-nylon. Le lexique de base de la musique brésilienne, un exercice qui aura laissé les plus grandes œuvres, de Dorival Caymmi à João Gilberto. S’attaquer à ce format, s’est se confronter directement à tout un pan du patrimoine, de la même façon qu’en jazz on impose son style personnel à l’épreuve des standards.

Mais quelqu’un d’aussi brillant que Lucas Santtana n’allait pas se contenter de sortir un banal disque acoustique. Son exercice de style a de plus hautes ambitions. Il lui faut subvertir la contrainte. Effectivement, outre le chant de Lucas, tous les sons sur ce disque ont bel et bien été joués sur une guitare : point de basse mais des lignes de basse jouées sur la 6 cordes, point de batterie ni tambours mais des percussions sur le corps de l’instrument. Mais pas seulement. La guitare, ce sont aussi des sons samplés et retriturés, à l’image de ce « Super Violão Mashup », en ouverture de l’album, qui malaxe des bribes instrumentales de Dorival Caymmi, Baden Powell, João Gilberto, Jorge Ben ou Gilberto Gil. Si les oreilles fines peuvent s’amuser à les essayer de les reconnaître dans ce jeu de collage, le sens d’une telle démonstration de mashup semble plutôt être de se placer sous les meilleurs auspices tout en brouillant les pistes, se les approprier pour mieux les détourner. Humble mais qui ne s’en laisse pas compter.

Lucas+Santtana-

Sur l’album, les seules exceptions à la guitare sont quelques sons d’insectes, captés sur le terrain et, parfois, ré-arrangés par la suite. Sons de la nature, sons d’ambiance. A la façon du très serein « Natureza n°1 em Mi Maior » qui clôt le voyage. L’ambition est de créer une texture sonore complexe, où l’on retrouvera quelques échos du dub qui avait donné sa direction à l’album précédent de Lucas Santtana, Three Sessions in a Greenhouse.

On retrouve également sur l’album le goût de Lucas Santtana pour l’univers des jeux vidéo. Cela pourrait sembler anecdotique si ce n’était au contraire significatif, ludique mais pas gratuit. De la même façon que sur Parada de Lucas, son deuxième album, on retrouvait un morceau intitulé « Teclado Casio Vulgar ». Ici, il s’agit de « O Violão de Mario Bros », rappelant que la richesse de la musique brésilienne tient aussi dans son habilité à sophistiquer des éléments populaires ou, inversement, rendre populaire des complexités savantes.

Enfin, tout conceptuel qu’il soit, ce Sem Nostalgia n’oublie pas pour autant l’émotion en chemin, comme en témoigne par exemple le doux « Ripple of the Water », ou les 3 titres co-signés avec Arto Lindsay. Qu’il s’agisse de ses propres compositions, ou de la belle reprise du « Amor em Jacumã », de Dom Um Romão, par sa concentration sur l’essentiel, sa cohérence, Sem Nostalgia est l’œuvre de la maturité pour son auteur.

Artiste de son temps, adepte du Do It Yourself, Lucas Santtana a bien intégré les problématiques de la diffusion de la musique à l’époque du www. Aussi son précédent album était-il (et est toujours) disponible en libre téléchargement sur le propre site de l’artiste, Diginois. En outre, il s’y exprime en authentique blogueur, l’alimentant quotidiennement. De même, Sem Nostalgiasort sur la toile avant d’être en magasin. Son auteur semble avoir compris que l’essentiel est d’atteindre à la notoriété. Car, comme bien souvent quand un musicien reçoit les éloges de la critique et de ses pairs, cela est souvent synonyme d’un manque de reconnaissance publique. Lucas Santtana est ainsi un grand espoir confiné à une relative confidentialité.

O.C. (20 juillet 2009)

J’avais oublié dans ce texte de souligner que le charme de la musique de Lucas Santtana tient aussi à son indolence, sa façon très loose de se poser sur le rythme, oublié de préciser que, quand il ne part pas dans des délires saccadés à la « Super Violão Mashup » ou « O Violão de Mario Bros », c’est son album le plus apaisé. Oublié aussi d’indiquer que près de la moitié des morceaux sont en anglais, ce qui rétrospectivement prend une résonance particulière avec sa signature sur Mais Um Discos. S’il chante en anglais, il n’y perd pas son âme et cela devrait au moins lui permettre de toucher plus aisément le public international. Depuis la mise en ligne de cette chronique, il y a deux ans, une vidéo réalisée par Emílio Domingos et Gregório Mariz est venue illustrer un des titres les plus accessibles de l’album, « Cira, Regina e Nana ». Si l’édition anglaise de Sem Nostalgia est présentée avec une pochette différente, elle possède en outre l’intérêt d’offrir en bonus « Voices and Guitars », un mix de morceaux ayant influencé l’album.

Enfin, bonne nouvelle, Sem Nostalgia figure déjà en tête des World Music Charts Europe. Un grand album qui devrait permettre à son brillant auteur d’obtenir la reconnaissance qu’il mérite.

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* « Eletro Ben Dodô reposiciona a música pop de Salvador na roda oceânica do Atlãntico Negro, à qual todos os novos batuques de computador estão conectados ».

** « E o melhor disco de pop africano jamais gravado no Brasil (Africa Brasil, de Jorge Ben, o « Ben » de « Eletro Ben Dodô », é obviamente hors-concours) e poderia tornar-se referência para o pop contemporâneo de muitos países da Africa, começando pela versão iorubá de James Brown (que é digna de Fela Kuti ao vivo no Shrine) ». La version yoruba de James Brown est une allusion à la reprise de « Doin » it to Death » par Lucas Santtana, reprise où Ramiro Musotto met le feu au berimbau.

Une réflexion sur “Lucas Santtana, Sem Nostalgia, ou la contrainte sublimée

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