Disques/São Paulo

La Confrérie participative d’Instituto et la pollution urbaine…

Quand, après un premier essai fracassant, des artistes attendent douze ans avant de lancer un nouvel album et que celui-ci possède le plus beau casting de l’année, on appelle ça un événement. Cet événement s’appelle Violar. Il est l’œuvre d’Instituto, soit Rica Amabis, Tejo Damasceno et leurs nombreux invités…

Instituto Violar

Coleção Nacional, sorti en 2002, est devenu une borne de l’histoire du hip hop brésilien. À l’époque, Instituto était un trio composé de Rica, Tejo et Daniel Ganjaman. Si ce dernier participe encore à l’aventure sur une paire de morceaux, il y est moins impliqué, peut-être parce qu’il est déjà très occupé avec Criolo. Par contre, Criolo lui-même est présent sur un titre, « Vai Ser Assim » où il a le privilège d’être accompagné par Maître Tony Allen.

Curieusement, après un si long intervalle, Violar reprend les choses où les avait laissées Coleção Nacional. À savoir que l’on retrouve sur les deux albums le même noyau d’invités, à commencer par la bande de Nação Zumbi : Jorge Du Peixe, Pupilo, Dengue et Lúcio Maia et Fred Zero Quatro (du groupe Mundo Livre S/A). Mais aussi BNegão ou Otto. Sans oublier Sabotage revenu d’entre les morts. Mais Rica et Tejo ne sont pas du genre à se dire « on prend les mêmes et on recommence ». La liste des invités reflète également la mise à jour de leur logiciel/carnet d’adresse et reflète également le visage même d’une certaine musique brésilienne du moment (urbaine, électrique, sans concessions…) dans ce qu’elle a de plus enthousiasmant. Ont ainsi rejoint les rangs de l’Instituto, outre Criolo, Curumin, Tulipa Ruiz, Karol Conka et les indispensables Metá Metá !

Rica et Tejo n’ont pas décidé soudainement d’enregistrer un album, ils ont commencé à travailler sur le morceau « Vai Ser Assim » dès 2003. En 2004, ils enregistraient Tony Allen à l’occasion d’un de ses passages au Brésil. Trois ans plus tard, c’est Lanny Gordin, le mythique guitariste psyché-tropicaliste, qui posait sa guitare sur une piste du morceau, alors que Criolo n’y ajoute sa partie qu’en 2013.

Un autre titre attire l’attention : « Alto Zé do Pinho ». Il est hanté par les fantômes de deux légendes  trop tôt disparues puisqu’il s’agit de l’hommage rendu par le rappeur Sabotage à Chico Science ! Celui est décédé en 1997 dans un accident de voiture, entre Récife et Olinda, quand Sabotage fut assassiné en 2003 dans la Zona Sul de São Paulo. Rica et Tejo racontent que Sabotage fut convié à Récife pour recevoir un prix pour sa participation en tant qu’acteur au film O Invasor et qu’il fut fasciné par la ville, qu’il disait « se sentir spécial rien que d’être dans la ville de Chico Science. Quand il est revenu, il a écrit la musique« .

Instituto

La patte d’Instituto est cette capacité à provoquer des rencontres et impliquer chacun dans la création musicale. Les invités ne se contentent pas de jouer ou chanter leur petite partie, ils échangent et participent pour mieux transcender leur apport. Sur le site d’Instituto, Tulipa Ruiz ou Pupillo en témoignent : « le travail collectif est l’épine dorsale de ces gars-là qui, en plus de provoquer de grandes rencontres, synthétisent comme peu savent le faire l’idée d’une musique brésilienne qui aille au-delà des frontières régionales et ne se limite pas à un style donné« .

Violar s’offre plusieurs instrumentaux, comme des respirations dans le cas de « Bossa Chinesa », ou pour donner son sens à l’album dans le cas de « Polugravura » et « Ossário ». Comme la pochette, ces deux titres sont inspirés par le travail d’Alexandre Orion, formidable street artist (voir ici un article du Monde lui étant consacré). On a eu coutume de dire que, pour le hip hop, la rue était à la fois support et matière. Orion en fait sa matière au sens propre. Ou plutôt au sens sale puisque la pollution et la crasse lui inspirent de nouvelles techniques, la polugravura et le reverse graffiti. Le motif de la tête de mort sera dessiné, à travers un pochoir, par les fumées de pots d’échappement des camions, ou avec un chiffon humide sur la crasse d’un tunnel, d’où le concept de reverse graffiti… Orion va même jusqu’à utiliser le jus noir qu’il tire de ces chiffons pour peindre des toiles (poluição sobre tela !) et, en quelque sorte, boucler la boucle !

Orion ossuario

La force de cette démarche pourrait se suffire en elle-même mais une autre réalité vient se greffer sur les expressions urbaines d’Orion : souvent, elles se terminent par une intervention de la police, comme le montre la vidéo dont est tirée la pochette de l’album. Et ce qui s’applique aux artistes de rue s’applique également aux enseignants et, en ce moment même, aux lycéens à São Paulo, sans parler du traitement réservé aux jeunes des favelas !

Architectes du son et démiurges, Rica Amabis et Tejo Damasceno parviennent avec un album conçu en douze ans à saisir l’esprit du temps, ce n’est pas un paradoxe, c’est au contraire la force du projet. Et c’est ce qui en fait un disque marquant d’aujourd’hui, de ces douze dernières années et aussi des prochaines.

Violar est en téléchargement gratuit sur le site d’Instituto ou en suivant le lien officiel ci-dessous :

Instituto, Violar (2015)

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