Disques/Pernambouc/São Paulo

La Trilogie du corps d’Alessandra Leão (2 et 3)

Alessandra Leão avait lancé la première partie de sa trilogie du corps à la fin de l’an dernier. L’œuvre est maintenant complète. Pedra de Sal était bien la première étape de la mue opérée. Aço et Língua, les deux derniers EP sortis en 2015, s’inscrivent dans le même processus. Une mise à nu pour mieux endosser une nouvelle peau.

Aço

Cette artiste majeure du Pernambouc, aujourd’hui partagée entre Récife et São Paulo, s’est faite connaître par son travail de recherches sur les musiques régionales, notamment au sein du groupe Comadre Fulozinha. Chanteuse et percussionniste, compositrice, sa musique s’affranchit d’autant mieux de cette matrice qu’elle en garde l’accent.

À l’époque de Dois Cordões, son deuxième album en 2009, l’orchestration de ses chansons était construite autour du tambour ilú dont elle joue et de la guitare polyphonique de son mari Caçapa. Aujourd’hui, le son s’est durci : basse, batterie, MPC, guitares plus « rock » aux motifs simplifiés. Les graves sont plus marquées comme pour mieux ancrer ce corps dans son inscription terrestre, les pieds dans le sol, la tête droite et la voix claire. Parfois aussi, le corps plongé dans l’eau, élément récurrent de cette trilogie.

Il serait simpliste de décrire ce son comme plus « urbain » et d’y voir un lien de cause à effet avec son implantation à São Paulo. C’est aussi une affaire de rencontres. Guilherme Kastrup n’a pas seulement joué de la batterie sur cette trilogie, il a contribué à en définir le son. Alessandra et Caçapa disent avoir aussi laissé plus d’espace aux musiciens du groupe, Rafa Barreto aux guitares, Missionário José à la basse et Mestre Nico aux percussions, et les morceaux se sont construits sur la participation de chacun. Leur vieil ami Kiko Dinucci a également participé à chacun des trois EP.

Pedra de Sal se terminait sur « Devora o Lobo » comme si l’artiste terminait la première phase de sa métamorphose par un accès de lycanthropie. Aço, le deuxième EP, reprend les choses où le premier s’était fini. Il s’ouvre  sur cette phrase : « cortei a carne até sangrar / E o que sai de dentro dela é aço, é aço » (« j’ai coupé la chair jusqu’à ce qu’elle saigne / et ce qui en est sorti est de l’acier, de l’acier« ). Aço est aussi le plus dur des trois. C’est le corps de chair, d’organes et de viscères qui est chanté.

On comprend aussi à quel point cette trilogie est une introspection d’une sincérité absolue pour aller chercher au fond de son être. Alessandra Leão a dit que cette plongée en elle-même venait d’un travail de thérapie. En associant deux mots forts des paroles de ce deuxième EP, aço et , l’acier et la laine, l’image de la paille de fer s’impose pour le décrire. Cette laine d’acier, tant abrasive, desquame et adoucit pour révéler cette nouvelle peau.

Le processus est une épreuve douloureuse d’où surgissent des visions fortes : un cheval qui cavale sans selle, des mains qui deviennent pattes, un plongeon où les vagues sont si fortes que même une sirène n’y nagerait pas. Courir, nager. Comme si le corps revivait dans son animalité…

Lingua

Língua est déjà sur la voie de l’apaisement, parce qu’il est l’élément féminin et maternel. C’est « o corpo todo leve numa dança de mar« , le corps léger dans une danse de mer… « Pássaros, Mulheres e Peixes », le premier titre, est chanté par Alessandra et Ná Ozzetti en est une belle illustration. « Para entender como bate o coração de uma mulher, é preciso ter sentido algum dia na vida um pássaro preso entre as mãos (…) É preciso ter cuidado com pássaros, mulheres e peixes » (« pour comprendre comment bat le cœur d’une femme, il faut avoir senti une fois dans sa vie un oiseau prisonnier de ses mains (…) / Il faut faire attention avec  les oiseaux, les femmes et les poissons« ).

Pour boucler la boucle, la trilogie se clôt sur une « Doutrina de Oxum », une toada traditionnelle du Tambor de Mina du Maranhão. Elle s’était ouverte, sur Pedra de Sal, par une « Doutrina e Toque de Yemanjá », la combinaison d’une toada traditionnelle du Babassuê de Belém du Pará et d’une toada traditionnelle du Xangô de Recife. Car c’est aussi une constante du travail d’Alessandra Leão que cette dimension spirituelle qui la relie à la religiosité afro-brésilienne. Ici, le rapport au corps s’inscrit également dans un rapport à la nature et ses énergies. Et chaque volume de sa trilogie est dédié à l’orixá correspondant. Pedra de Sal était associé à Iemanjá. Aço à Ogum, orixá du fer et de la force et Língua à Oxum, pour le plaisir et le bonheur.

Si c’est en puisant au fond d’eux mêmes que les artistes réalisent leurs œuvres les plus sincères, rares sont ceux qui semblent s’y investir autant qu’Alessandra Leão ici. L’ambition personnelle était élevée puisqu’elle en disait la nécessité. Elle a eu besoin de cette immersion pour remonter prendre l’air à la surface, une image qu’elle a fréquemment utilisé dans le processus, et donner un nouveau souffle à sa musique.

Tous les disques sont en téléchargement gratuit sur le site d’Alessandra Leão ou, en suivant le lien officiel, ci-dessous :

Aço (2015)

Língua (2015)

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