Bahia/Disques/Portrait

« Fricote », la Nega do Cabelo Duro (30 ans de l’Axé Music)

La musique axé fête ses trente ans. « Fricote », plus connu sous le titre de « Nega do Cabelo Duro », sorti en 1985, est son premier tube. D’une simplicité désarmante et d’une efficacité redoutable, il a fait de Luiz Caldas la première vedette d’un genre aujourd’hui symbole des pires dérives commerciales de la musique bahianaise et de la privatisation du carnaval de Salvador.

En plus, cet été, comme il y a trente ans, vous l’aurez certainement remarqué,  les t-shirts à fleurs sont à la mode et devenus une composante essentielle du vestiaire masculin …

luiz-caldas-magia

Le nouveau rythme de Bahia

Dans les années quatre-vingt, l’axé music a soufflé un vent nouveau sur le carnaval. Si le terme axé est une salutation yoruba qui signifie « énergie positive« , la musique va combiner plusieurs influences, du reggae au merengue en passant par le rock, le samba, le frevo ou l‘ijexá.  Musique de danse, elle met les percussions en avant et pourrait se présenter comme un portrait fidèle de la Bahia de l’époque, très noire mais aussi métissée. Un portrait fidèle de Bahia également parce qu’avec le temps, l’axé music va une fois de plus exacerber les inégalités frappantes d’une société encore structurée comme au temps de l’esclavage.

Le développement de l’axé, la manière dont elle deviendra une industrie de loisir et touristique, la façon qu’elle aura de s’accaparer durant le carnaval l’espace public caractéristique des sociétés néo-libérales, est une autre histoire : aujourd’hui, nous sommes en 1985, le terme axé music n’existe pas encore (il n’est apparu qu’en 1987, sous la plume moqueuse du rock-critic Hagamenon Brito*) et un type qui se promène pieds nus vient de lancer « Fricote ». À une époque où le Brésil ignorait tout de ce qui se passait à Bahia, Luiz Caldas vendra en quelques semaines 400 000 exemplaires de son album Magia dans tout le pays.

Né en 1963 à Feira de Santana, dans l’intérieur de Bahia, Luiz César Pereira Caldas a commencé très jeune à vivre dans le monde de la musique. À Salvador, il intègre le Trio Elétrico Tapajós puis l’équipe de musiciens du studio WR, le principal studio de la capitale, fondé par Wesley Rangel, là où enregistrent tous les artistes qui comptent à Bahia, là où tout va se passer. Avec les musiciens de WR, il fonde le groupe Acordes Verdes. Parmi les membres du groupe, figurent notamment Alfredo Moura (claviers, arrangements), Tony Mola (percussions) et un certain… Carlinhos Brown… Ce sont eux qui vont inventer un nouveau rythme, le deboche, qui deviendra la matrice de l’axé music à venir… « Fricote » en sera la première illustration.

Banda Acordes Verdes

Banda Acordes Verdes, où Carlinhos Brown n’a pas encore ses dreads…

Interrogé sur le sujet, Gilberto Gil précise : « est-ce que « Fricote » est la marque inaugurale de l’axé ? C’en est la conséquence, c’est une chanson sur la périphérie, la Baixa do Tubo, dont la classe moyenne n’avait jamais entendu parler, une zone qui a surgi de l’extension urbaine des années soixante et soixante-dix. Il a décrit les personnages et leurs modes de relations. Tout ça dans un langage très intéressant. La chanson a cartonné et fait surgir Luiz Caldas et tout ce qui est là maintenant. Et qui aujourd’hui fait partie de l’histoire« .

Observateur privilégié de la musique bahianaise, Hagamenon Brito a bien senti l’impact du morceau : « moi, en tant que jeune rockeur, je n’aimais pas ce type de son mais, en tant que journaliste de la culture pop, ça m’intéressait forcément. Sinon, il aurait mieux valu que je change de profession. Tant au niveau du rythme que des paroles, « Fricote » était innovateur. C’était une chanson qui captait la pulsation de la rue, que mêlait le balanço caribbéen à la guitare et qui avait de la malice, cette malice du peuple bahianais, du peuple noir. C’était la bonne chanson au bon moment« .

Un tube raciste ?

S’il est son premier succès, « Fricote » est également une bonne synthèse de l’axé music et des ambigüités qu’elle portait en germe dès ses origines. Car aujourd’hui « Fricote » a mauvaise presse, il est accusé d’être raciste ! En 2011, Luiz Caldas a été contraint de restituer une partie de son cachet à la municipalité de Camaçari (Bahia) qui l’avait inviter à donner un concert car selon Luiza Maia (deputée estadual du PT), les paroles de « Fricote » « sont de nature raciste et dépréciatives à l’égard des femmes noires« . Cette année, dans une fête à Rio, le DJ a dû interrompre la diffusion du morceau car une partie des invités s’est sentie offensée par les paroles « racistes et machistes« …

Alors, c’est quoi cette histoire ?

« Nega do cabelo duro
Que não gosta de pentear
Quando passa na baixa do tubo
O negão começa a gritar
Pega ela aí pega ela aí
Pra que ? Pra passar batom
De que cor?
De violeta Na boca e na bochecha
Pra que? Pra passar batom
De que cor?
De cor azul Na boca e na porta do céu »

« La Noire aux cheveux crépus
qui n’aime pas se peigner
Quand elle passe par Baixa do Tubo (un quartier périphérique et populaire de Salvador),
le gars commence à crier :
Attrape-là, attrape-là
Pourquoi ? Pour qu’elle mette du rouge à lèvres
De quelle couleur ?
Violet Sur la bouche et les joues
Pourquoi ? Pour qu’elle mette du rouge à lèvres
De quelle couleur ?
Bleu Sur la bouche et la porte du ciel »

Comme en témoigne Gerônimo, autre pionnier de l’axé, « à l’époque, le Movimento Negro voulait sacrifier Luiz Caldas à cause de « Fricote ». Et j’ai souvent pris la défense de Luiz partout où il y avait débat sur le sujet. C’est sa musique et celle de Paulinho Camafeu qui est noir. Moi, je ne suis pas noir, je suis mulâtre mais, pour moi, cette expression de « nega do cabelo duro » n’est pas offensante. La Noire a, de fait, les cheveux crépus. S’ils avaient dit  « nega do cabelo liso », peut-être que là, oui, ça aurait eu une connotation offensante. Les paroles sont puériles : « attrape-là pour passer du rouge à lèvres », c’est une expression d’argot qu’on utilisait à l’époque pour n’importe qui, qu’il s’agisse d’un homme ou d’un femme. Si un type dans la rue était un peu perdu, quelqu’un disait : « Eh, attrape-le pour mettre du rouge à lèvres ». Ça ne voulait rien dire, c’était une blague, rien de sérieux« .

Les Cabelos duros, de l’affirmation à l’offense ?

L’ironie de la chose, c’est que « Fricote » a été composé par Luiz Caldas et… Paulinho Camafeu. Ce dernier est également l’auteur de l’hymne identitaire du bloco Ilê Aiyê, devenu symbole de toute la cause noire du Brésil, « Que Bloco é esse ».

On y trouve ces paroles : « Temos cabelos duros e somos Black Power » ! Quelques années plus tard, la « nega do cabelo duro qui n’aime pas se peigner » a semble-t-il prêté à confusion. Paulinho Camafeu s’en désole : « les gens ont compris de travers. Au contraire, nous, on voulait dire aux femmes noires de ne pas se défriser les cheveux« .

Caetano Veloso, dans un hommage à Paulinho Camafeu soulignait l’importance de celui-ci dans la réussite du morceau, « Fricote », écrit-il, « avec son langage photographique et dénué de jugement de valeur, comme si celui qui chantait était la propre Baixa do Tubo et non quelqu’un qui observe et commente, est l’œuvre de Paulinho Camafeu (en partenariat avec Luiz Caldas)« .

Aujourd’hui, Camafeu ne jouit pas de la reconnaissance qu’il mérite et se bat avec des problèmes de santé. Il ne garde cependant aucune rancœur à l’égard de Luiz Caldas : « ma collaboration avec Luiz Caldas est transcendentale. C’est un monstre de la musique. Les gens disent qu’il m’a oublié mais ça n’a jamais été le cas. C’est lui l’interprète. C’est les médias : celui qu’on voit, c’est celui qui chante« .

De son côté, Luiz Caldas a certes reçu un hommage pendant le Carnaval 2015 de Salvador mais il poursuit désormais sa carrière à l’écart des modes, préférant sortir des albums à la pelle sur son propre site plutôt que de modérer ou canaliser une créativité en roue libre…

L’histoire de « Fricote » est celle d’une génération de musiciens qui a l’oreille de la rue et s’amuse en lançant un nouveau rythme festif. L’histoire de l’axé music ressemble à celle de tant d’autres musiques populaires, à l’origine reflétant l’esprit d’un lieu, le plus souvent périphérique, avant de s’affadir à mesure qu’elles touchent un public plus large. Et les divas actuelles de l’axé ne risquent pas d’être des negas do cabelo duro mais plus vraisemblablement de fausses blondes aux cheveux lisses…

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* Comme Hagamenon Brito l’explique : « Luiz Caldas et les autres artistes carnavalesques de sa génération disaient que leur musique avait le potentiel pour conquérir jusqu’au marché international. Je n’y croyais pas et je trouvais que, du son de leur musique jusqu’à leurs vêtement, tout était brega, d’un goût plus que douteux. À l’époque, nous, les rockers de Salvador, utilisions le terme « axé » comme synonyme de brega. Donc, pour moquer les prétentions internationales de ces artistes, j’ai rajouté le suffixe « music » et créé le terme axé music. Le terme a été créé de manière péjorative, en 1987, pour désigner cette scène musicale« .

 

 

 

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