Disques/Rio

Jonas Sá : Blam ! Blam ! et tout ça

Le vieux proverbe chinois dit que quand le sage montre la lune du doigt, l’imbécile regarde le doigt. Ici, l’imbécile regarde la paire de lunes. Et s’en offusque. Mais Jonas Sá n’a pas besoin de polémiques pour signer avec Blam ! Blam ! un des album les plus fous du moment, à la fois sensuel et aventureux.

Jonas Sa blamblam

Si on a récemment pu apprécier le talent de producteur de Jonas Sá sur le complexe et touffu Ava Patrya Yndia Yracema, l’album d’Ava Rocha, on aurait dû découvrir son propre album bien plus tôt. Car si Blam ! Blam ! ne sort que cette année, il a été enregistré en 2012. Depuis, quelques péripéties révélatrices de la montée du fondamentalisme évangélique au Brésil ont contrarié son lancement. Plusieurs fabricants ont tout simplement refusé de presser le CD en raison de sa pochette. De peur de perdre leurs clients évangéliques si jamais leur regard venait à croiser cet affolant corps dénudé. Comme a pu le constater Jonas, « dans un monde où tout le monde s’assume capitaliste, la censure est basée sur l’argent. Les fabriques qui ont refusé de presser le disque ne l’ont pas fait par moralisme mais parce qu’elles avaient peur de perdre l’argent de leur public évangélique« .

Pour Jonas Sá, plutôt que de chercher à provoquer, cette illustration est profondément brésilienne et évoque le corps qui danse le samba. Avec une esthétique disco (ou soul jazz) très 70’s et 80’s, elle est aussi un hommage au vinyle et aux pochettes usées où la forme du disque finit par se dessiner par un cercle d’usure sur l’image. (Par contre, s’il dit ne pas avoir cherché la provoc’ pour la pochette, il s’est quand même bien lâché pour les illustrations intérieures de l’album, truffé de collages de seins et de bites ! Heureusement que les évangéliques ne risquent pas d’ouvrir le livret !).

Mais que cela ne vienne pas nous distraire de l’essentiel : les quatorze morceaux qui composent Blam ! Blam ! et qu’il a tous signés (certains en collaboration). La diversité des styles ne vient jamais rompre la cohérence du projet et vient défier les velléités d’étiquettes : pop destructurée ? disco moroderisé ? ballades avant-gardistes ?… Le principe même semble être d’introduire des ruptures dans les morceaux, d’y ouvrir des pistes sans jamais perdre le fil…

Pour mettre de telles visions en pratique, des orchestrations riches et luxuriantes s’imposent. L’impressionnante liste de musiciens qui participent à l’album donne une idée des vertiges qui saisira l’auditeur : la Banda Cê de Caetano Veloso au complet, dont son grand frère Pedro Sá, Donatinho (fils de João Donato), Stéphane San Juan, Alberto Continentino, Thalma de Freitas, Domenico Lancellotti et même Arto Lindsay !

D’où parfois la difficulté de mettre en mots une telle exubérance. « Não Vai Rolar », par exemple, se pose sur un thème joué à la kalimba, tranquille, pour mieux balancer un gros riff de guitare bien kiffant !

Sur les morceaux plus « disco » (« Gigolô », « Sexy Savannah »), Jonas chante en falsetto, ajoute des cordes, évoque une femme ayant des « chantilly boobs« . Toujours chanté en falsetto, « Perdidos na Noite », dans le registre de la ballade, ressemble à un morceau de M (Matthieu Chédid) dans ses plus belles heures, si ce n’est que Jonas semble prendre un malin plaisir à y saborder (ou sublimer) l’émotion par des déchirures sous forme de bruits et des cris.

jonas-sa

Pourtant, derrière les mille-et-une ruptures, les guitares et claviers en folie, l’outrance et les déguisements, la nonchalance de son chant, se révèle le versant plus intimiste et sans faux-semblants de Jonas Sá. Comme quand il croque l’époque hyper-connectée avec ironie : « tenho mais de mil amigos online mas o mais assiduo é a solidão » (« j’ai plus de mille amis en ligne mais le plus assidu est la solitude« ), ou qu’en hédoniste tourmenté il exacerbe le désir qui toujours anime nos vies.

Blam ! Blam ! est l’œuvre brillante d’un artiste versatile qui refuse pourtant de se prendre au sérieux. Le dernier morceau, « Não é Adeus », résume-t-il sa pensée ? « Não é Adeus, eu vou voltar, é só pra rir, não pra chorar » : c’est juste pour rire, pas pour pleurer !

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