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De 78 à 320 : l’Afro-Brésil de Goma-Laca

Passer des tours à la minute (78 rpm) aux kilobits à la seconde (mp3 320 kbps) n’est rien de plus qu’une façon d’envisager l’évolution technologique des moyens de reproduction sonore. Mais c’est aussi une façon de souligner combien le projet Goma-Laca s’inscrit dans une perspective historique de défense du patrimoine musical afro-brésilien.

Goma Laca 78

L’album Afrobrasilidades em 78rpm sorti récemment sous la direction de Letieres Leite, vient donner chair au projet Goma-Laca. Mais, pour garder la métaphore végétale souvent utilisée pour parler des musiques brésiliennes, il n’est que le fruit qui permet de valoriser la force des racines, à savoir les premiers enregistrements de musiques afro-brésiliennes pendant la première moitié du XXe siècle.

Avant qu’elle soit remplacée par le bakélite et la vinylite, les premiers disques en 78 Tours étaient gravés sur une rondelle à base de gomme-laque, laquelle est une résine sécrétée par une variété de cochenilles élevées à ces fins. D’où le nom Goma-Laca car, à l’origine de ce projet initié par les journalistes Biancamaria Binazzi et Ronaldo Evangelista, on trouve deux formidables sources de documentation, les collections de disques de Mário de Andrade et d’Almirante : des milliers de 78 Tours en gomme-laque…

Kerria-Lacca

C’est en 1935 que l’écrivain Mário de Andrade, l’auteur notamment de Macunaima, développe en véritable ethnomusicologue son projet de discothèque afin que les musiciens brésiliens découvrent et aient accès aux folklores du pays. Rattachée au Centre Cultural São Paulo, elle prendra par la suite le nom de sa directrice : Discoteca Oneyda Alvarenga. Outre les enregistrements, Biancamaria Binazzi et Ronaldo Evangelista ont également pu consulter les commentaires que notait, pour chacun d’entre eux, l’écrivain sur une fiche cartonnée.

La collection d’Almirante est également impressionnante, enrichie de nombreuses photos d’enregistrement et de témoignages. S’il a connu le succès dans les années trente comme chanteur, c’est comme en tant qu’homme de radio qu’il fait carrière. Son émission Curiosidades Musicais sur la Rádio Nacional a été la première, en 1938, à faire entendre au pays entier le son du berimbau en l’accompagnant d’un commentaire encore empreint des préjugés de l’époque puisqu’il le décrit comme un « rudimentaire et barbare instrument afro-brésilien » !

Ce sont justement ces préjugés qui ont incité les curateurs du projet à limiter leur quête aux musiques noires du Brésil, celles qui encore aujourd’hui sont trop souvent ostracisées. Et encore ont-ils laissé de côté les sambas et marchinhas pour privilégier, parmi les archives, des témoignages plus roots : les pontos de candomblé, chants de travail et autres toques de capoeira. Non pas tant pour la valeur ethnographique de ces documents sonores mais bel et bien pour en révéler la richesse et la modernité.

Devenu un véritable centre de recherches, Goma-Laca s’est d’abord donné pour mission de faire découvrir ces trésors cachés et permettre de les écouter, par le biais d’émissions de radio ou directement sur le site. L’étape suivante a été de solliciter des musiciens pour interpréter ce répertoire. Avant l’album Afrobrasilidades em 78 rpm sorti cette année, il y eut, en 2011, un Volume 1 même si celui-ci ne s’est pas traduit par un album mais seulement par un concert (dont on peut voir les vidéos sur le site). La direction musicale en avait été confiée à Thiago França, accompagné de sa formation Sambanzo. Les morceaux sélectionnés étaient interprétés par, entre autres : Juçara Marçal, Bruno Morais, Emicida.

Cette fois-ci, c’est Letieres Leite, le maestro bahianais fondateur de l’Orkestra Rumpilezz, qui dirige les sessions organisées autour d’une formation resserrée : Hercules Gomes au Fender Rhodes, Sérgio Machado à la batterie, Marcos Paiva à la contrebasse et Gabi Guedes aux percussions et atabaques, pour accompagner, à tour de rôle : Juçara Marçal, Russo Passapusso, Karina Buhr et Lucas Santtana. Rien que des habitués de ce blog !

Dès l’origine du projet Goma-Laca, ses initiateurs sont convaincus de la contemporanéité intacte de ces musiques. Ils pensent également que la meilleure façon de la révéler est d’en proposer une relecture moderne. À l’écoute de ce formidable album, on attribuera une partie de la réussite du projet à Letieres Leite. Point n’est besoin d’artifices technologiques, son parti-pris organique souligne d’autant mieux la force intemporelle de ces musiques.

Goma-Laca semble aussi s’amuser à relier les générations, ainsi imagine-t-on la reprise de « Cala Boca Menino » en duo par Juçara Marçal et Russo Passapusso, comme un clin d’œil et un hommage à João Donato : c’est lui qui a donné ses lettres de noblesse brésiliennes à ce piano Fender Rhodes qui donne sa couleur si particulière à l’album et lui encore qui a repris le morceau qu’il tenait lui-même de Dorival Caymmi, en l’occurrence un thème de capoeira…

Si les musiciens donnent une cohérence instrumentale aux enregistrements, l’inspiration des interprètes, tous excellents, fait le reste. Si Juçara Marçal est ici en terrain connu tant l’étude des musiques religieuses afro-brésilienne a été au cœur de sa carrière depuis de longues années, on sera, par contre, surpris par un Lucas Santtana versatile et léger, à l’aise jusque dans l’embolada « proto-rap » (dixit le livret). Quant à Russo Passapusso, il impulse sa fougue de MC aux morceaux qu’il vient chanter ici.

Puisque Goma-Laca plonge un pied dans le passé pour mieux planter l’autre dans son époque, il est intéressant de comparer les versions.

Ici, « Batuque », interprété en 1929 par Stefana de Macedo, aujourd’hui par Russo Passapusso avec une intro au Rhodes d’Hercules Gomes qui évoquerait presque les beats en furie d’un morceau de drum’n’bass !

Le disque est en téléchargement gratuit sur le site Goma-Laca. On y trouve même bien plus que ça : les enregistrements originaux en 78 Tours, des articles, de nombreuses vidéos. Une véritable mine d’or… Que demander de plus ?

Goma-Laca – Afrobrasilidades em 78 RPM (2014) mp3 320 kbps

01. Juçara Marçal, « Exu »
02. Russo Passapusso, « Batuque »
03. Karina Buhr, « Minervina »
04. Karina Burh, « Do Pilá »
05. Lucas Santtana, « Passarinho Bateu Aza »
06. Lucas Santtana, « Vou Vender Meu Barco »
07. Juçara Marçal, « Ogum »
08. Russo Passapusso, « Babaô Miloquê »
09. Karina Buhr, « Guriatã »
10. Lucas Santtana, « Não Tenho Medo Não »
11 Juçara Marçal & Russo Passapusso, « Cala Boca Menino »

 

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