Bahia/Portrait

Caetano et Gil (2/2) : « Caetano, venha ver o preto que você gosta »

Outre leur musique merveilleuse, ce qui me fascina quand je découvrais Caetano, Gil, Gal, Bethânia et les autres, fut de découvrir combien ils étaient liés. A la musique, s’ajoutait une belle histoire d’amitié.

Caetano Gil

S’ils ont le même âge, Caetano et Gil n’ont pas commencé la musique en même temps. Gil était en avance et depuis ses vingt ans, en 1962, passait déjà à la télévision sur une chaîne locale, TV Itapoan. La première réplique inscrite dans la mythologie de cette amitié fut prononcée par Dona Canô, la mère de Caetano :

« Caetano, venha ver o preto que você gosta »* : la mère appelle son fils pour lui dire qu’à la télé, il y a le Noir qu’il aime bien.

Avant de faire sa connaissance, Caetano pensait qu’ils étaient destinés à se rencontrer tant le monde des amateurs de musique moderne et de bossa nova n’était alors, à Salvador, qu’un tout petit microcosme. C’est Roberto Santana (le père de Lucas Santtana) qui les présenta l’un à l’autre. Ils se trouvèrent : Gil était curieux des expériences théâtrales et expérimentales de Caetano qui était, lui, admiratif devant le talent musical de Gil. A l’époque, Caetano n’envisageait pas un instant de devenir musicien. Sa grande passion était le cinéma et, question musique, il sentait bien qu’il n’était pas au niveau. L’apport de Gil est considérable à ce moment de leur vie : c’est lui qui, sans avoir l’air d’y toucher, montrait à Caetano des accords et comment placer les doigts, comme ça, dans le cours de la conversation, sans en faire tout un plat. « Gil a tiré de moi beaucoup plus de musique que je n’aurais jamais rêvé en engendrer« , écrit Caetano dans son livre Verdade Tropical.

Ce livre autobiographique (Pop Tropicale et Révolution en français), revenant sur ses années de jeunesse, est un témoignage précieux sur leur amitié naissante. C’est le point de vue de Caetano, bien sûr, mais il offre un beau portrait de Gil, comme s’il était fasciné par un grand frère plus mûr et sûr de lui… Comme lorsqu’il évoque leur séjour en prison avant l’exil, en 1969. Alors que lui se terre, pleurniche et perd ses moyens, « dans sa cellule, Gil y voit une opportunité d’exercer une sorte d’ascétisme, il cesse de manger de la viande, s’intéresse aux sagesses orientales qui le conduiront à des études postérieures et à l’alimentation macrobiotique. Laquelle allait, littéralement, changer sa vie : son corps, sa peau, son tempérament changèrent pour le meilleur et pour toujours. Pendant que moi, je découvrais seulement que la souffrance ne sert absolument à rien« .

Avant cet épisode, s’ils vivent ensemble ces années-là jusqu’au Tropicalisme puis l’exil à Londres, Caetano n’oublie pas de rappeler leurs différences de milieu et d’origines. « Gil est un mulâtre suffisamment foncé pour être, même à Salvador, considéré comme noir. Je suis un mulâtre suffisamment clair pour être, même à São Paulo, considéré comme blanc. (…) Par ailleurs, bien que nous soyons tous les deux issus de la classe moyenne, Gil, fils de médecin (et n’ayant qu’une seule sœur), a connu quelques privilèges bourgeois auxquels moi, fils de fonctionnaire (avec sept frères et sœurs), je ne pouvais rêver« .

Comme si leur complicité et la musique qui cimente leur amitié ne suffisaient pas, ils vont se trouver plus proches encore par une coïncidence amoureuse. Elles s’appellent Andreia et Sandra, ce sont les sœurs Gadelha. Dedé et Drão. En 1967, Caetano épouse Dedé et, par la suite, Gil épousera Sandra, après avoir divorcé de sa deuxième femme Nana Caymmi, fille de Dorival. L’apport de sœurs Gadelha est également essentiel à l’histoire du Tropicalisme puisqu’elles présentent à Caetano leur amie d’enfance : Gal Costa.

Gal com Caetano Veloso e Gilberto Gil

En juillet 1969, quand Caetano et Gil seront contraints à l’exil par la dictature militaire et s’envoleront pour Londres, Dedé et Sandra les accompagneront… A leur retour, en 1972, ils signent des albums fantastiques. Le Tropicalisme est mort avec leur départ mais il a semé de belles graines.

De toutes les années soixante-dix, le plus beau témoignage de leur amitié sera de se constituer en super groupe, les Doces Barbaros, eux et les filles : Gal Costa et Maria Bethânia. Un seul album live, une tournée, en 1976, et maintenant un DVD viendront immortaliser l’événement. Dans un de ses textes, Caetano expliquait que, tous les quatre, ils semblaient unis par un curieux mouvement de mimétisme qui les faisait, avec le temps, se ressembler tous alors que ce n’était absolument pas le cas lorsqu’ils étaient plus jeunes. « C’est une nouvelle rare« , concluait-il avec une fière emphase.

Bien sûr, leurs chemins vont leur propre cours. Caetano Veloso et Gilberto Gil sont non seulement parmi les plus importants musiciens brésiliens mais ils sont aussi tous les deux parmi les plus grandes vedettes du pays. S’ils se croisent régulièrement, sur scène, en studio ou dans la vie, leurs véritables retrouvailles ont lieu, en 1993, lorsqu’ils décident d’enregistrer l’album Tropicália 2, puis de faire une tournée ensemble.

Ensuite, à nouveau, leurs chemins suivent leur propre cours. Gil s’est engagé en politique, devenant Monsieur de le Ministre de la Culture du Président Lula. Tandis qu’en matière de politique, Caetano a rarement eu des opinions très avisées, ce qui ne l’empêchait pas, bien sûr, d’en faire étalage.

Gil e Caetano 2000?

Caetano et Gil ne sont pas le Tropicalisme mais sans eux, il n’en serait peut-être rien resté. L’un et l’autre ont suivi leur voie mais toujours curieux et en quête de nouvelles idées, de nouveaux savoirs. Et dans quel autre pays, dites-moi, de telles vedettes de la pop sont aussi de grands intellectuels polyglottes ?

Aujourd’hui, fêtant leurs soixante-dix ans à un mois d’intervalle, on a l’impression de les voir réunis à nouveau, même si c’est simplement dans le souvenir de ces années folles, de ces carrières fantastiques. On a l’impression d’entendre leurs parents. Dona Canô qui appelle : « Caetano, venha ver o preto que você gosta« . Ou le Dr. José Gil Moreira, père de Gil, qui s’exclame en riant : « Tropicalista sou eu ! Que exerço a profissão de especialista em doenças tropicais há décadas« . Le Tropicaliste, c’est lui : il soigne depuis des décennies les maladies tropicales. Certes, mais son fils et son ami auront déclenché une épidémie qui n’en finit pas de contaminer les nouvelles générations, incurables.

A lire :

« Ces Doux Barbares qui se ressemblent tant »

« Caetano et Gil (1/2) : seuls sur scène en 1994 »

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* La phrase a même servi de refrain au morceau « Dona Canô », composé par Neguinho do Samba (Olodum, Didá Banda Feminina) et interprété notamment par Daniel Mercury…

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