Portrait/Rio

Gabriel O Pensador et les livres : un symptôme…

Il y a quelques mois, Gabriel o Pensador déclencha une polémique alors qu’il devait participer à la Feira do Livro de Bento Gonçalves, dans le Rio Grande do Sul. Ce n’est pas la première de sa carrière, après tout, c’est bien avec un morceau polémique qu’il s’est fait connaître, même si la polémique en question n’était pas de la même teneur…

Gabriel livro

Il y a vingt ans, en 1992, le jeune Gabriel Contino est encore un étudiant en communication à la PUC de Rio (l’université pontificale catholique). Sous le nom de Gabriel o Pensador, il décide de lâcher sa petite bombe en prenant pour cible le président Fernando Collor de Mello. Le morceau s’appelle « Tô Feliz (Matei o Presidente)» : « je suis content, j’ai tué le président« . Si la chanson fut, paraît-il, censurée, Collor avait alors d’autres chats à fouetter que se soucier des diatribes d’un rappeur de bonne famille. Et pour cause, il dût démissionner de sa charge de président de la République le 8 octobre 1992 pour éviter d’être destitué, croulant sous les affaires de corruption…

La polémique fut par contre profitable au jeune Gabriel o Pensador : il signait dans la foulée chez Sony et sortait son premier album l’année suivante, en 1993. A cette époque, avec mes amis brésiliens, on se présentait réciproquement les mérites et talents de nos rappeurs nationaux. Et quand je disais mon enthousiasme pour NTM ou Solaar, on me répondait Gabriel o Pensador en citant justement le morceau « Tô Feliz ». J’ai d’ailleurs acheté le CD mais j’avoue ne pas l’avoir sorti de son étagère depuis des années. De même, je n’avais guère suivi la carrière du Penseur.

Avant de découvrir, ces derniers jours, « Surfista Solitário », son duo avec Jorge Ben, c’est mon ami Juremir Machado da Silva, inlassable polémiste et pourfendeur de ridicule, qui évoqua Gabriel o Pensador dans sa chronique pour le Correio do Povo, quotidien de Porto Alegre. Le 24 avril dernier, il révélait le montant faramineux du cachet que devait percevoir Gabriel pour sa participation à la Foire du Livre de Bento Gonçalves, ville du Rio Grande do Sul.

Juremir ironisait férocement sur le caractère disproportionné de ce cachet, comparé à celui des auteurs invités : 170 000 R$ pour Gabriel o Pensador, 1000 R$ pour les autres. Cette somme couvrait l’achat de 2000 exemplaires d’un livre de l’artiste et d’une prestation sur scène. Fabrício Carpinejar et l’association des écrivains de l’état en firent un scandale au point que Gabriel déclare renoncer à son cachet et être déjà honoré d’être le parrain de la manifestation…

Dans son article, Juremir y voit la fin d’une époque et un symptome, « le symptome d’une époque où même celui qui aime les livres valorisera plus le monde des images, de la musique, de la télévision, des médias et de ce qu’on appelle la culture du spectacle. Bento Gonçalves a promis 1 000 R$ à chaque auteur  gaúcho. Et 170 000
 R$ pour Gabriel. Vaut-il 170 fois plus que n’importe quel gaúcho invité ?« . Alors, oui, même les lieux et les événements dédiés à la littérature éprouvent désormais le besoin d’invité une vedette médiatique. C’est exactement pareil ici, on a même une de nos vedettes médiatiques qui, même pas peur, s’imaginait déjà entrer à l’Académie Français et y porter l’habit vert. La présence de Gabriel à Bento Gonçalves est, écrit Juremir, « le symptôme de la fin d’une époque, celle du livre ».

Certes, Gabriel o Pensador est aussi écrivain : Um Garoto Chamado Roberto a même reçu, en 2005, le Prêmio Jabuti du livre de jeunesse, mais sa participation à Bento Gonçalves n’est qu’un coup médiatique, l’illusion de provinciaux qui rêvent de voir leur ville gagner une notoriété nationale par le seul biais de sa présence.

A ce stade de l’histoire, on peut considérer qu’il s’est comporté dignement en renonçant à ce cachet. N’allez pas croire, plutôt que grand seigneur, il s’est montré mauvais joueur. Sa réponse ne tarda pas à fuser sur YouTube. Il y mit en ligne un morceau « Linhas Tortas » où il règle ses comptes.

Et comme bon nombre de rappeur, il adopte le ton de l’ego trip, à ceci près qu’il semble n’y avoir aucun second degré dans sa diatribe. Jugez plutôt… Sa ligne de défense consiste à souligner qu’il aime écrire, « eu gosto de escrever« , depuis l’enfance… Il déroule les épisodes, comme sa gêne lorsque la prof lisait à voix haute devant toute la classe sa copie à lui… Et ose un refrain expliquant qu’il écrit en prose et en vers et ose même un refrain… quantitatif :

« Na feira eu vendo livro, no show eu vendo ingresso
Na loja eu vendo disco, já vendi mais de um milhão
Se isso for um crime, quero ir logo pra prisão »

Soit : « à la foire, je vends des livres, au concert des entrées, au magasin des disques et j’en ai déjà vendu plus d’un million. Si c’était un crime, je veux aller de suite en prison« . Autrement, il se livre à un concours de pipi loin avec les écrivains gaúchos qui évidemment n’ont droit qu’à des pressages confidentiels de leurs ouvrages. Mais parce qu’il a quand même conscience que l’argument n’est pas très fair play, il insiste également sur son rôle de petite graine qui fait naître les vocations.

« E vicia os estudantes quando eu entro nas escolas
Até os professores às vezes se contaminam
Copiam minhas letras e textos e disseminam
Sementes do que eu faço, já não sei se é bom ou mau
Mas sei que muito aluno começa a fazer igual
Escrevendo poemas, escrevendo redações
Dazendo até uns raps e umas apresentações »

Il contamine les élèves mais même les profs sont touchés, eux qui recopient ses textes pour les disséminer. Et, grâce à lui, des jeunes commencent à écrire, des poèmes, des rédactions et même des raps. Merci, Gabriel… Car cet homme à une mission et c’est par les mots qu’il l’accomplira. Pour illustrer son rôle, il choisit une belle métaphore et se décrit comme un cardiologue :

« Escuto os corações, como um cardiologista
Traduzo o que eles dizem como faz qualquer artista
Que ganha o seu cachê, que é fruto do trabalho »

« J’écoute les cœurs, comme un cardiologue
Et je traduis ce qu’ils disent comme le fait n’importe quel artiste
Qui gagne son cachet, qui est le fruit de son travail »

Pourquoi en pareille circonstance ne pas avoir laisser courir, pourquoi simplement ne pas se taire. Nous mettrons donc ce rap de « lettré » sur le compte du mouvement d’humeur. Et conseillerons aux musiciens de ne pas se mêler de littérature si trop d’argent entre en jeu. On se souvient en effet la polémique qu’avait provoqué l’annonce du cachet que toucherait Maria Bethânia pour lancer un site dédié à la poésie, un site où elle devait publier des vidéos la montrant déclamer les œuvres majeures de la littérature lusophone…

Gabriel o Pensador est un type qui a l’air bien sympatoche mais qui se la pète d’une force ! Alors, plutôt que ses « Linhas Tortas » aigries, on va réécouter « Surfista Solitário », son en duo avec Jorge Ben, non ?

A lire :

l’entretien que m’a accordé Juremir, on y parle de Michel Houellebcq et, entre autres de musique gaúcha, pour la première et unique fois, d’ailleurs…

– les paroles intégrales de « Linhas Tortas »

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