Bahia/Grandes Traductions/Interviews

Letieres Leite (1/2) : racines afros et fibre optique


Pour le lancement de ce site dédié aux musiques brésiliennes et à leur matrice, les afro-sambas, j’avais prévu de publier la traduction d’une interview de Letieres Leite, maestro bahianais à la tête du formidable big band Orkestra Rumpilezz, et me disant qu’on ne pouvait rêver plus à propos. C’était en janvier, le lancement prit du retard et l’interview remisée au placard. Avoir évoqué Letieres Leite deux jours de suite, à propos de ses arrangements pour Márcia Castro et de la couverture que la revue Bequadro lui avait consacré, nous donne l’occasion de publier enfin ses propos recueillis par Guilherme Xavier Ribeiro pour MTV Brésil.

Dans cette interview, il analyse la place des musiques afros au Brésil, leur nouvelle vague, tout en s’attardant sur les contextes sociaux de leur développement, d’après lui très distincts selon que l’on soit dans le Nord ou le Sud du pays. Nous avions déjà souligné que l’afrobeat longtemps ignoré (ou inconnu ?) au Brésil commençait à faire naître des vocations. Les albums de Metá-Metá, Bixiga 70 ou Pipo Pegoraro figurent même parmi les plus réussis de 2011. Mais on retrouve clairement cette influence sur certains morceaux de CéU, Anelis, Bruno Morais, Romulo Fróes, etc… La réflexion de Letieres Leite embrasse plus large et profond que ce phénomène récent, elle se fait même prophétique, imaginant avec sagesse le futur prochain de la musique mondiale. Je me suis donc empressé de traduire ses propos car, sur un tel sujet, l’avis de Letieres Leite fait référence.

Mais tout n’est pas si simple et cet entretien a d’ailleurs été abondamment commenté. Quand je l’ai publié sur l’Elixir, Kiko Dinucci a bien voulu me signaler que lui et ses collègues de São Paulo ont eu l’impression que le journaliste avait incité Letieres Leite à se positionner contre eux, à savoir les musiciens du sud du pays. Par ailleurs, soulignait-il, le public de l’Orkestra Rumpilezz est le même que le leur. Si je suis bien entendu reconnaissant à Kiko Dinucci d’avoir pris la peine de m’apporter cette précision car j’avais moi-même été intrigué par le fait qu’aucune question n’ait été clairement posée. Nulle question, que des réponses. Letieres Leite s’exprime de manière avisée mais on ne sait pas ce qui lui est exactement demandé. Ce qui est un procédé assez grossier pour déformer les propos de quelqu’un. C’est d’ailleurs ce qu’avait finement illustré les Cahiers du Football à propos d’une interview accordée par Javier Pastore à une radio italienne : les mêmes propos peuvent prendre un sens radicalement opposé selon l’orientation des questions*. Ceci posé, je n’avais pas eu l’impression que Letieres Leite ait spécialement cherché à opposer Bahia et São Paulo, seulement à distinguer le contexte social… Une question toutefois : quels sont ces musiciens de la périphérie de Salvador qui jouent de l’afrobeat depuis la fin des années soixante-dix ? S’agit-il d’Ilê Aiyê ou d’un autre bloco, auquel cas, ce n’est pas vraiment de l’afrobeat…

Maestro, c’est à vous…

L’afrobeat au Brésil, en temps que musique afro et ses conditions d’émergence :

« C’est un fait, il y a désormais une nouvelle manière de considérer la musique afro-brésilienne. Je me suis rendu compte qu’il y a des gens dans le Sudeste qui cherchent à découvrir la musique ancestrale avec sérieux et beaucoup d’implication et à comprendre ses origines. Des recours à cette musique ont été utilisés sur les disques de Mariana Aydar, dans le projet de Kiko Dinucci, dans celui de Bixiga 70, celui d’Otto et, en quelque sorte, cela finit par constituer un courant au sein duquel on retrouve également des gens du Nordeste, avec les groupes de percussions de Récife ou du Maranhão. Et ce type de recours vaut pour n’importe quel style de musique, ça peut se retrouver dans le rock, l’électro, ou la musique savante.

L’afrobeat est une musique qui ne correspond pas à ses clichés : l’idée qu’il s’agit d’une musique intuitive. C’est une musique qui exige une véritable science, qui est organisée, qui a de la rigueur, de la complexité, au contraire de ce que les gens peuvent imaginer. C’est une musique qui a une conscience totale de ce qui se passe mais parce qu’elle n’a pas été reconnue au sein du monde académique et par la systématisation rigoureuse de la vision européenne, a toujours cette image de musique mineure. Mais les gens commencent à se rendre compte de sa richesse.

Le Brésil possède une prétendue démocratie raciale qui n’existe pas. Culturellement il y a de très sérieux problèmes de l’acceptation de la culture noire comme culture élaborée. C’est un vrai problème d’identité d’accepter le métissage des personnes. Le Brésil est noir, il n’est pas blanc.

Que des Noirs soient loin de l’afrobeat, c’est un fait, cela mérite d’être discuté. Cela se produit à Rio et à São Paulo mais moins à Salvador. Les gens qui font de l’afrobeat à Salvador vivent à la périphérie. C’est un phénomène qui date de la fin des années soixante-dix, dans le quartier de Liberdade, à Salvador, où il y avait quelques musiciens. C’est le contraire à São Paulo où seule la classe moyenne y avait accès parce que les informations circulaient à l’intérieur d’un univers virtuel, donc les personnes qui avaient un accès privilégié à internet les découvraient en premier. Mais à Bahia, c’est le contraire. C’était produit à la périphérie et c’est le capitalisme oligarchique qui l’a usurpé de façon asservissante, en utilisant la créativité de la musique produite à la périphérie pour faire de l’argent.

J’ai l’impression que ce mouvement venu du Sudeste qui a commencé dans un milieu virtuel, dans la mesure où il va s’étendre, va rencontrer un écho à la périphérie. Parce que tu vas difficilement trouver un lieu de prédominance noire au Brésil où il n’y ait pas des gens qui s’identifient à ces rythmes à cause de la religion, comme le candomblé, qui est la matrice de ces rythmes, et du samba. Parfois, les gens l’oublient mais le samba est un rythme afro-brésilien. Son ADN est arrivé amarré dans la cale d’un navire négrier« .

Les musiques afro peuvent-elles devenir des musiques de masse ?

« Le risque, c’est que la conception de ces médias de masse consiste à extraire, sans replanter. On prend quelque chose pour en tirer des bénéfices exorbitants et ensuite le jeter à la poubelle. Mais je crois peu probable que cette musique soit absorbée de la sorte. Tout d’abord en raison de ses origines et, ensuite, parce que ces systèmes de mass-médias gigantesques s’effondrent. Aujourd’hui, il n’y a pas de grands arbres, pas de grandes plantations. Les grands conglomérats de production musicale de l’industrie du disque ne font plus aussi peur qu’il y a vingt ans. Auparavant, un artiste restait dans l’ombre de cet arbre gigantesque dans l’espoir d’un jour pouvoir en croquer le fruit. Aujourd’hui, tu parviens, de diverses manières, à faire que ton travail soit diffusé. Je trouve que l’afro est bien engagé sur ces nouvelles voies. La tendance, c’est que la musique ancestrale chemine par la fibre optique. Elle vient de l’argile pour circuler par la fibre optique« .

Le futur ?

« La tendance est que la musique ait de moins en moins en elle de traces régionales, car le grand nom de la musique dans le futur sera musique universelle. Je me rend compte que la production équilibre de plus en plus ses divers éléments, plus rien n’est vraiment exacerbé, très technologique ou très acoustique. Tout est utilisé de manière plus intelligente. Et c’est ce qui se passe partout dans le monde, je le vois aussi bien à Istanbul, Buenos Aires ou au Nigéria. Avec moins de notions individualistes et en se soumettant plus au collectif, par le biais de collaborations« .

« Negros estão longe desse afrobeat », l’interview intégrale en version originale (06/01/2012)

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* Oui, je sais, il y aurait foultitude d’exemples moins dérisoires que ceux du football. Mais, pour ceux qui l’ignoreraient encore, les Cahiers du Football, c’est l’ACRIMED du ballon rond. Avec plus d’humour !

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