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Lucas Tout-Puissant : O Deus que Devasta mas Também Cura

Avec O Deus Que Devasta Mas Também Cura, Lucas Santtana vient de signer une œuvre magistrale, très certainement son disque le plus accompli à ce jour. Il ne s’agit plus d’un exercice de style ou d’une contrainte subvertie mais d’un disque d’une rare densité. Je ne connais rien des habitudes matrimoniales de Lucas Santtana mais on en viendrait à souhaiter qu’il se sépare plus souvent s’il devait à chaque fois composer des albums d’une telle trempe pour sublimer la rupture du sentiment amoureux.

Cet album est, en effet, né d’une séparation. Lucas est parti de chez lui un jour de tempête, la plus grosse tempête que Rio ait connu depuis des années. La pluie mais aussi le sable dans les rues en bloquant la circulation, figèrent Rio quelques jours durant. Il composa les chansons qui figurent sur l’album dans la foulée, à chaud. « 80% des compositions du disque ont été faites en l’espace de deux mois. C’est cet ensemble de chansons-sœurs qui est à l’origine du disque. Par ailleurs, l’autre élément qui lui donne son unité, c’est la présence de couches orchestrales, qu’elles soient jouées ou samplées », expliquait-il au journal de Salvador A Tarde.

Interrogé à l’automne dernier quand il venait jouer son disque précédent en Europe, il nous avait effectivement révélé que l’on trouverait des « samples symphoniques » sur son prochain disque et que celui-ci serait à la fois centré sur le groupe qui joue live et cette texture orchestrale. Parce qu’il a les idées claires et une vision précise de son travail, Lucas Santtana avait bien résumé les choses.

Lucas Santtana est un auteur-compositeur-interprète, ce qui fait de lui un artiste complet. Selon les critères classiques. Or, il est aussi un musicien de son temps et s’ajoute à cette palette un autre talent désormais essentiel, celui de sculpter et mettre en scène les sons, jouer de leur textures. Le premier choc de O Deus… vient de là, de ce fantastique travail sur la matière sonore, l’utilisation de l’espace et des timbres, et en fait un disque d’une incroyable richesse et densité.

On aime aussi ce que l’on est : il est ainsi intéressant de noter que ce que Lucas attribuait à Céu, dans la récente interview qu’elle lui a accordé, se rapporte également à son cas. Lucas Santtana n’ayant pas une voix de chanteur, au sens brésilien du terme, il considère Céu comme une « divisor d’águas » parce que sa voix n’est plus l’instrument premier mais qu’elle est intégrée au son global, démarche qui est également sienne.

Si l’utilisation de samples orchestraux (Beethoven, Ravel, Debussy) a déjà été évoqué, il faut souligner aussi la qualité des arrangements et l’apport des musiciens invités. Le morceau d’introduction qui a donné son titre à l’album, « O Deus Que Devasta mas Também Cura », « le Dieu qui détruit mais aussi guérit« , a été le premier composé : « à l’origine, j’ai fait cette musique pour le disque de Gui Amabis. C’est la musique qui a déclenché toutes les compositions de l’album ». Le titre possède un vrai souffle épique grâce à l’apport du maestro bahianais Letieres Leite et des cuivres de son Orkestra Rumpilezz.

Sur « Vamos Andar Pela Cidade », Lucas Santtana a laissé au trompettiste Guizado toute liberté : « à l’origine, il y a avait des paroles mais les arrangements de cuivres de Guizado étaient si puissants et allaient si bien avec les arrangements d’orchestre du disque que je me suis finalement décidé à laisser le morceau instrumental ».

Quant à « Músico », une reprise de Tom Zé, on y retrouve une formation serrée. « Pour moi, ses paroles sont parmi les plus belles de toute l’histoire de la MPB, explique-t-il. On retrouve les participations de Céu, Curumin à la MPC, Marcos Gerez (Hurtmold) à la basse, Gustavo Ruiz aux guitares, Mauricio Fleury (Bixiga 70) au synthé, Rica Amabis (Instituto) aux samples et Bruno Buarque à la batterie. Comme le morceau s’appelle « Músico », J’avais envie d’inviter des musiciens que j’admire pour jouer avec eux. J’ai également samplé Beethoven ». Un des sommets du disque.

Une fois de plus, en bon gamer, Lucas Santtana glisse une allusion aux jeux vidéos. Après « O Violão de Mario Bros » sur Sem Nostalgia, on retrouve aussi un morceau qui leur est consacré, « Jogos Madrugais ». Son rapport à la console semble si passionnel que ses musiciens ont cru, en découvrant les paroles, que la chanson était consacrée à la débauche !

« Pupilas que dilatam / Enquanto o corpo aquece / O coração bombeia / Os glóbulos se perdem / As minhas mãos não param / Meu dedos se alimentam / Sentidos que explodem / Para que outros adormecem ». 

« J’ai fait cette musique au terme d’une nuit blanche passée sur ma console de jeux vidéos. Mais quand j’ai montré les paroles au groupe, ils ont tous cru qu’il s’agissait d’une nuit de drogue et de sexe (rires). Le refrain en anglais est inspiré d’un documentaire sur les neurosciences. Et franchement, c’est une musique pour les pistes de danse ! J’ai utilisé des batteries électroniques vintage et j’ai samplé un quatuor à cordes de Ravel ». Faudrait-il être lacanien pour supposer que si cet homme en rupture amoureuse s’est ainsi abandonné une nuit entière et frénétique aux jeux vidéos, c’est peut-être parce qu’une console, comme son nom l’indique… console ?

Sur cet album, Lucas semble s’être régalé à balancer de bons gros batuques digitaux. Comme sur « Ela é Belém ». C’est, paraît-il, la première fois qu’un artiste de tecnobrega (Waldo Squash en l’occurence) est samplé (par quelqu’un qui n’est pas originaire du Pará, précisons). Tout comme le titre qui clôt l’album. « Une reprise que j’ai faite d’un morceau du groupe anglais My Tiger My Timing. Buguinha Dub dit que c’est un kuduro mais je n’en sais rien. Je sais seulement qu’il a été pas mal influencé par ma collection de disques de Global Guettotech ».

Dans le genre léger, il s’autorise un ska réjouissant, avec guitare surf (œuvre de Morotó Slim du groupe de rock bahianais Retrofoguetes) et cuivres énergiques (arrangés par lui-même) pour dire le rapport très fort qui le lie à São Paulo, ville où il compte de nombreux amis, « Se Pá Ska. S.P. ».

En père débordant d’amour et de fierté, il signe un titre avec son fils Josué, lequel vient à neuf ans à peine de sortir son livre ABC do Josué, mazette ! « Dia de Furar Onda no Mar ». « J’ai fait cette musique pour mon fils Josué et mes deux neveux Joaquim et Mateus. Dans le processus, j’ai utilisé des extraits du livre ABC do Josué qui sera lancé cette année par Editora Dantes. Josué y donne ses propres définitions de mots de notre quotidien. J’ai enregistré les voix de ses amis et je les ai invités à la fin du morceau« .

Si O Deus… sait être ludique, tout en restant brillant, il porte aussi l’émotion qui a déclenché sa création, une rupture. Le morceau le plus émouvant, et qu’on imagine refléter au mieux ce contexte dans lequel Lucas Santtana a conçu et réalisé cet album, est sans conteste « É Sempre Bom Se Lembrar ». « La ballade sœur de « O Deus… », dit-il. On retrouve la participation de Gui Amabis aux samples d’orchestre, du maestro Luca Raele (Nouvelle Cuisine) à la clarinette, de Kassin à la basse acoustique et de Marcelo Lobato (O Rappa) au vibraphone) ». Surtout, c’est une élégante manière de clore un amour que de dire qu’il « est toujours bon de se souvenir » : « É sempre bom se lembrar /daquela estrela guia / que là no céu não está / mesmo que ainda há brilhar« .


Si j’ai bien un faible pour Eletro Ben Dodô, son premier album, parce que c’est une évocation de Bahia et de son univers musical de percussions, O Deus… est sans conteste le meilleur album de Lucas Santtana à ce jour. Œuvre de la maturité, elle désamorce le risque de l’étalage ou de la froide démonstration d’un talent en étant profondément incarnée dans le vécu de son auteur.

S’il fallait comparer O Deus… à un autre album de Lucas, c’est à Parada de Lucas qu’on penserait spontanément. Ces deux disques se distinguent par la différence qui existe entre une œuvre de jeunesse et celle de la maturité, entre l’esquisse et la toile. Après la césure de 3 Sessions in a Greenhouse, exercice de dub, et de Sem Nostalgia, qui revisitait cinquante ans de voz-violão, Lucas Santtana peut revenir à un album libéré des contraintes. Dix ans après Parada de Lucas, il retrouve les batuques digitaux et s’en amuse, toujours accompagné du fidèle Chico Neves à la production, mais désormais leur confère plus de sens.

Œuvre envoûtante qui appelle l’immersion et s’écoute en boucle, O Deus Que Devasta Mas Também Cura devrait résolument installer son auteur parmi les musiciens essentiels de l’époque. Lucas démontre ici combien ses références sont larges, aussi à l’aise avec la tradition symphonique occidentale qu’à l’autre bout de la chaîne, avec les nouveaux rythmes des ghettos globalisés.

Enfin, parce qu’il est résolument de son temps, Lucas Santtana lance son album en téléchargement gratuit. Ayant bénéficié d’une subvention de la Municipalité de Rio pour l’enregistrer, il se sent même redevable et, dit-il, « après tout, c’est de l’argent public« … Vous pouvez le trouver sur son site officiel ou ici : peu importe, le lien est le même. D’un simple clic, voici déjà un des meilleurs albums de l’année.

Lucas Santtana, O Deus Que Devasta Mas Também Cura (2012) (mp3 320 kbps)

1. « O Deus que Devasta mas Também Cura »
2. « Músico »
3. « Jogos Madrugais »
4. « É Sempre Bom se Lembrar »
5. « Se Pá Ska. S.P. »
6. « Ela é Bélem »
7. « Vamos Andar pela Cidade »
8. ‘Para Onde Irá esta Noite »
9. « Dia de Furar Onda no Mar »
10. « O Paladino e seu Cavalo Altar »

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Toutes les citations de Lucas Santtana sont extraites et traduites de ses commentaires pour l’article de Lucas Cunha, « Faixa a faixa do novo disco de Lucas Santtana », publié dans le supplément du journal A Tarde, Caderno 2+.

2 réflexions sur “Lucas Tout-Puissant : O Deus que Devasta mas Também Cura

  1. Bonjour Olivier,
    Je suis un fidèle lecteur de « l’elixir… » et maintenant de « Afro-sambas » et je vous remercie pour les découvertes (comme Kiko Dinucci et sa bande, …) et aussi pour les re-découvertes (comme Jorge Ben) que j’y fais régulièrement.
    Etant « bahianais par alliance », je suis en effet « branché » musiques brésiliennes et toujours ravi de pouvoir découvrir des nouveaux artistes.
    J’ai eu la chance de voir le concert de Lucas Santtana à Paris samedi dernier (et même de papoter quelques instants avec lui) et je me suis dit que vous seriez peut-être intéressé de lire le billet que je lui ai consacré dans mon blog.
    http://blogdomolu.blogspot.fr/2012/04/lucas-santtana-la-bellevilloise-140412.html.

    Amicalement
    Sobrinho

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