Entretiens Originaux/France/Interviews/Rio

L’Heure brésilienne d’ici : un entretien avec Aurélie et Verioca

Que deux Françaises soient aussi dingues de musique brésilienne qu’Aurélie et Verioca est déjà en soi intrigant et donne envie d’aller les interroger pour comprendre leur passion, surtout quand on est soi-même touché par la même pathologie. Mais cela ne suffisait pas… Aussi fallait-il que leur disque Além des Nuages et leurs chansons soient à ce point dignes des modèles originaux, un disque que, tout simplement, beaucoup d’artistes brésiliens auraient été fiers de réaliser.

On m’avait dit que Verioca habitait Montpellier mais c’est avec Aurélie que j’avais noué contact par internet, échangeant quelques messages et partageant un même point de vue sur une artiste déjà présentée ici. L’idéal était d’attendre le passage de la Parisienne Aurélie pour les interroger toutes les deux ensemble. Elles se sont retrouvées quelques jours ici pour répéter avant d’enchaîner des concerts à Bruxelles, Paris et… Montpellier. Verioca a bien voulu m’accueillir et une heure de conversation à bâtons rompus pouvait démarrer. Ce fut un moment très chaleureux et une belle rencontre.

C’est à l’automne dernier que j’ai eu envie de réaliser des interviews. Le déclic avait été de découvrir celles que réalisait Márcio Bulk pour son blog Banda Desenhada. Il pratiquait l’exercice dans sa version fleuve auprès de musiciens brésiliens de la nouvelle génération. J’avais même traduit sa rencontre avec Kiko Dinucci et Juçara Marçal. L’ambiance semblait avoir été très détendue : il avait retrouvé les artistes devant quelques bières et des bolinhos de bacalhau, des acras de morue. J’ai pu réaliser quelques interviews de musiciens particulièrement suivis : Kiko et Juçara justement, Lucas Santtana… Mais, à chaque fois, c’était par Skype… A distance. Aussi, cette fois-ci, étais-je ravi que celui-ci se déroule dans une ambiance aussi détendue dans le petit appartement de Verioca… Avec, en guise de bolinhos, encore mieux, une petite eau de vie familiale !

Très vite, on comprend qu’Aurélie Tyszblat et Verioca Lherm forment un duo très complémentaire. Et pas seulement parce que l’une chante et l’autre joue de la guitare, parce que l’une écrit les paroles et l’autre compose les musiques. Elles sont complémentaires par leur caractère.Verioca plus discrète et Aurélie plus fonceuse. Toutes deux passionnées et sachant rire de leur situation, de ce côté décalé d’être ici et de rêver outre-Atlantique. J’aurais pu couper et ne proposer qu’un résumé mais les développements m’ont semblé intéressants et bien traduire la sincérité de ces jeunes femmes.

O. C. : Bonjour à vous, Aurélie et Verioca. Et merci de m’accueillir puisque nous sommes chez toi Verioca, qui est la Montpelliéraine de ce duo. C’est bien de vous trouver ensemble pour parler de votre disque en duo, Além des Nuages, sans attendre votre concert du 10 mars à Montpellier, au JAM. Vous vous êtes retrouvées ici pour répéter quelques jours avant les concerts. Vous faites une tournée pour le lancement de l’album ?

Verioca : On va jouer au Satellit’ Café à Paris…

Aurélie : Oui, c’est une petite tournée. On a joué à Digne-les-Bains, on va jouer à Bruxelles dans dix jours. On a déjà joué à Thiais pour le Festival de Bossa Nova et puis, on part au Brésil au mois de mai. On y fait une petite tournée. Rio, Belo Horizonte et São Paulo. Et peut-être d’autres dates vont se rajouter…

O. C. : Félicitations et ces dates au Brésil sont organisées par qui ?

Verioca : Par quelqu’un qui a réagi au clip de « Reconciliação » sur internet.

Aurélie : C’est quelqu’un à Belo Horizonte qui est entré en contact par Facebook parce qu’il avait beaucoup aimé ce qu’il avait entendu et qui nous a mis en relation avec cette productrice qui a très très bien fait les choses jusqu’à présent.

O. C. : Votre histoire, c’est une histoire de passion, on n’est pas du tout dans une logique de carrière. Parce que, pour résumer en deux mots, vous êtes des musiciennes françaises qui êtes passionnées de musique brésilienne au point d’en jouer et de sortir un album sur lequel on en oublierait presque votre origine. En France, la place des musiques brésiliennes est vraiment très restreinte. Donc on est vraiment dans la passion, la sincérité, vous ne faites pas ça parce que vous vous dites que ça va marcher…

Aurélie : Non, ça on se dit pas ça (rires). Et je crois qu’on va continuer à ne pas se le dire. Ce qu’on veut avant tout c’est défendre ce qu’on aime.

Verioca : J’ai décidé de faire cette musique-là depuis les années quatre-vingt, en sortant du conservatoire Donc forcément quand j’ai décidé de commencer à composer, c’était normal que ça sonne brésilien. J’écoute la radio, Divergence, Clapas, France Inter, France Musique, tout ça. Je vais à des concerts de jazz, de funk. Je fais du tango, de la salsa. J’ai écouté beaucoup de hard rock aussi, quand j’étais au conservatoire, mais, bon, ce qui prend toujours le dessus, ce qui me remplit le plus, c’est la musique brésilienne. J’en ai besoin tous les jours et c’est sûr que ce n’est pas par opportunisme.

Aurélie : C’est marrant que tu dises que tu en as besoin tous les jours parce que je pense qu’il doit y avoir une substance addictive dans cette musique-là. Quand on y a goûté, c’est très difficile de s’en passer. On passe son temps à découvrir des merveilles. On se dit, « tiens, il faut jouer ça ». « Pourquoi j’ai pas découvert ça avant ? ». Du coup, au bout d’un moment, on est inspirée par ça naturellement…

Verioca : Et puis, avec cette musique, il y a beaucoup de styles qui sont hyper intéressants. C’est toujours en évolution. Alors on se tient au courant. En y allant aussi. Et à chaque fois, on découvre qu’il y a de nouveaux interprètes, de nouveaux compositeurs… Dans tous les milieux, dans le milieu du choro, de la MPB et dans le milieu du samba. Chaque année, c’est remis en question, est-ce qu’on peut mettre un peu de reggae, quelque chose de Bahia ? Des timbaus ? C’est toujours en mouvement.

Aurélie : Et, du coup, nous, on s’est dit : « est-ce qu’on pourrait pas y mettre un peu de Montpellier, un peu de Paris, un peu de France ? » (rires)…

O. C. : Votre disque est très beau mais justement par rapport à cette richesse et cette complexité de la musique brésilienne, on sent chez vous beaucoup d’humilité. Pourtant, pour se l’approprier comme vous le faites, est-ce qu’il ne faut pas aussi beaucoup de culot ?

Verioca : C’est pour ça que tout à l’heure, j’ai donné des dates même si ça ne me rajeunit pas trop. Mais, par contre, ça ne fait pas longtemps que je me permets de composer. Du culot, oui. Pendant longtemps, je pensais que ce serait très culotté d’essayer de me comparer à des compositeurs déjà existants. C’était « nem pensar », même pas la peine d’y penser ! Puis, petit à petit, en refaisant une intro qui ne convenait pas au groupe avec lequel j’étais, en refaisant une petite coda par-ci par-là, en rajoutant un petit riff par-ci par-là, j’ai réalisé que je pouvais me faire du sur-mesure.

Avec Aurélie, on joue ensemble depuis fin 2007. Et on s’est retrouvé pour interpréter des œuvres de Guinga qui est un de nos compositeurs préférés. Et, après, on a commencé à composer ensemble toutes les deux, elle parolière et moi compositrice. Depuis début 2010. Donc c’est tout récent.

O. C. : Je ne vais pas vous demander comment vous vous êtes rencontrées, parce qu’étant toutes deux à fond dans la musique brésilienne et sachant que ce n’est ici qu’un tout petit milieu, vous alliez forcément vous rencontrer, mais qu’est-ce qui a fait que vous vous êtes dit, « tiens, on va faire un disque ensemble ». Toi, Verioca, tu avais déjà sorti des disques sous ton nom…

Verioca : Oui, j’en avais fait un en 1999 et l’autre en 2005.

Aurélie : Et moi, je les avais écoutés ces deux disques et je les avais adorés. Il y a deux trois ans, à Paris, j’ai été invitée dans une émission de radio pour parler de la musique que j’aimais et j’avais envie de parler du disque de Véro. Parce que c’est vraiment un disque qui m’a accompagné pendant un moment, c’est un disque que j’ai écouté en boucle. Comment ? Pourquoi on a commencé à travailler ensemble ? Moi, j’étais fan de sa musique, je trouvais qu’elle composait vraiment vraiment bien. Et comme c’était le moment où je commençais à écrire des textes et qu’elle, elle composait en onomatopées, on a essayé de mélanger les deux ! 

O. C. : Sur ton premier disque, il y a ce titre que je trouve vraiment très marrant : « Afoxé comme les blés » (rires).

Verioca : Un petit jeu de mot mais c’est « patacoum pack, patacoum pack », c’était mon langage avant de rencontrer Aurélie. Et ce qu’il y a de bien, c’est que je lui envoie ce que j’enregistre avec mon dictaphone, guitare et onomatopées, et elle, elle sait traduire mes onomatopées. Elle arrive à garder les syllabes de mes onomatopées que moi je fais sans réfléchir. Et elle, elle respecte ça, c’est étonnant…

Aurélie : Moi, je n’écris que par rapport à la musique, je ne suis pas poète. Je suis letrista…

Verioca : Elle n’a pas dit qu’elle était triste (rires), elle a dit qu’elle était letrista, parolière…

Aurélie : Donc, pour moi, c’est super. Je trouve qu’il y a toujours quelque chose à extraire de ses musiques. Y’a du sens, une émotion à transcrire. Et quand j’y arrive, je suis contente…

O. C. : (à Verioca) Et tu ne lui dis jamais quand tu envoies le morceau, « tiens, j’ai pensé à ça », « le thème, c’est plutôt ça » ?

Verioca : Déjà, j’ai souvent un titre qui est assez parlant. Et oui, je peux lui dire quelque chose mais il n’y a pas besoin. Et puis, je trouve ça bien qu’elle fasse son décor à elle. Parce que dans notre duo, la plupart des leads, c’est elle qui les chante, donc autant qu’elle se fasse du sur-mesure. Parce ce que ce qui se complète bien, c’est que autant je suis quelqu’un qui est habité par la musique autant je ne suis pas quelqu’un qui investit beaucoup la signification des paroles alors que Aurélie, oui.

Aurélie : Moi, j’aime bien raconter des histoires…

O. C. : Une des choses étonnantes, c’est que, sur le papier, on pourrait s’imaginer que c’est quelque chose de forcé, de pas naturel de chanter en français et en portugais, alors qu’au contraire, vous êtes parvenues à quelque chose de fluide qui va passer d’une langue à l’autre.

Aurélie : Parce que c’est comme ça que l’on pense, il y a des mots qui me viennent plus facilement en portugais maintenant et du coup, ça se traduit forcément dans la façon d’écrire. Il y a des musiques dont on voit qu’elles demandent un texte en français, d’autres en portugais et puis il y a celles où on a envie de passer de l’une à l’autre langue. Et ça, tu le sais assez rapidement. En plus, avec moi ça vient ou ça ne vient pas. C’est difficile d’insister. Mais quand ça vient, ça vient vite. Toutes ces chansons, on les a écrites en deux ou trois mois, pas plus. Et après il y a tout le travail d’arrangement, de production.

O. C. : Et dans ce processus, avec l’une qui fait les textes, l’autre les paroles, est-ce que c’est bien d’être éloignées, toi ici, et toi à Paris. Ou est-ce que c’est bien de vous retrouver ?

Aurélie : Ah oui, c’est bien de se retrouver ! Dans ce processus, il y a un moment où on se retrouve. Les arrangements, les structures, ça ce sont des choses qu’on fait ensemble. On travaille vraiment ensemble. De temps en temps, y’a des bouts de paroles que Vero n’aime pas trop et elle me le dit. Ou, moi, parfois, je trouve qu’un bout de coda peut être retravaillé… Mais ça ne va pas plus loin, ce sont vraiment nos parties séparées.

O. C. : Além des Nuages, pour ceux qui s’intéressent aux musiques brésiliennes, est un disque qui a vraiment des invités prestigieux : Guinga, Marcelo Pretto, Casuarina. Ce sont vraiment de sacrées références et ça donne une caution incroyable à ce que vous faites. Ca paraît presque incroyable même…

Verioca : Mais ça ne s’est pas fait du jour au lendemain. Guinga, on l’avait déjà rencontré en 2009. Moi, je l’avais vu sur scène en 2005.

Aurélie : Moi, j’avais écrit en 2005 un texte sur un instrumental à lui, « Nó na garganta », et je lui avais écrit un mail via son site où je lui disais, « voilà, je suis une Française, je viens à Rio dans deux mois et j’aimerais vous rencontrer ». Et la magie du Brésil, c’est qu’on peut faire ça et c’est possible. Et sa femme m’avait répondu : « vem em casa, pode chegar ». Ils m’avaient accueilli les bras ouverts. J’avais assisté à une séance de studio où il enregistrait et j’étais comme au paradis. Et du coup, les liens se sont maintenus au fur et à mesure des années. Et sur le disque, au départ, le morceau sur lequel il a joué, on n’avait pas prévu de l’enregistrer. Et puis, on lui a demandé, il a accepté et ça s’est fait. Et ça s’est un peu passé comme ça pour tous. Marcelo (Pretto), comme on a la possibilité d’avoir un lieu et lui faire profiter de notre réseau pour qu’il fasse des stages de percussions corporelles, on l’avait déjà accueilli à Paris. Et Casuarina, on les avait rencontrés quand ils étaient venus au festival Radio France à Montpellier, à Lattes.

Verioca : Une fois, il y avait eu une fête dans la maison où ils étaient hébergés. Et après, en février, Aurélie au eu le culot de les relancer, chose que je n’aurais pas osé faire…

O. C. : Ah, c’est toi qui…

Aurélie : Oui, c’est moi.

O. C. : Vous êtes vraiment très complémentaires alors !

Aurélie : Je pars du principe qu’on ne perd rien à demander. Et là, on a vécu de magnifiques moments. Les séances de studio avec eux, notamment. Ce sont des gens qui ont une exigence de travail et une simplicité dans les rapports humains, dans leur manière d’être ensemble, qui est merveilleuse. Après, il y a aussi des gens comme Pierrick Hardy qui jouent sur le disque. Osman Martins qui a fait un joli cavaquinho sur « Reconciliação ». En fait, ce qu’on a voulu faire, c’est appeler certains musiciens pour un morceau, ou deux morceaux mais, à chaque fois, il fallait que ce soit juste. Ce n’était pas aller chercher des gens pour aller chercher des gens. Ce sont des amis qui se sont trouvés sur notre parcours, qui nous touchent et qui ont été touchés par ce qu’on faisait. Et  au final, ça s’est fait avec beaucoup d’amitié. Du coup, j’y retournerais bien (rires) !

O. C. : Et les parties avec Guinga, Casuarina, ont été enregistrées au Brésil, mais est-ce que vous étiez là ou est-ce qu’ils ont fait ça tous seuls ?

Aurélie : Non, non, on était là…

O. C. : Parce que maintenant, c’est assez courant de faire chacun les trucs dans son coin sans vraiment se rencontrer…

Verioca : On était là à chaque fois sauf pour l’intervention d’Osman Martins qui a enregistré le cavaquinho de « Reconciliação » depuis Bruxelles et qui nous l’a envoyé. Mais pour Guinga, on était dans le studio quand il a enregistré sa guitare à Rio. 

Aurélie : Sur ta guitare à toi d’ailleurs

Verioca : … Oui, sur ma guitare, parce qu’il adore ma guitare, et puis qui a chanté avec Paula Santoro. Et avec Marcelo Pretto, c’était pareil. On a eu quatre séances en studio à Rio. Une avec Casuarina, une avec Guinga, une avec Marcelo Pretto et une avec Aline Gonçalves qui est flûtiste. Et puis moi, j’en ai profité pour enregistrer des percussions là-bas. Notamment le surdo qui est un tambour grave. Ici, c’est très délicat pour l’équaliser, de trouver des preneurs de son qui sachent l’enregistrer. Ils ont toujours peur de rajouter des graves alors qu’au contraire, il en faut. Justement, je voulais absolument faire ça là-bas parce qu’ils connaissent ça par cœur. L’instrument lui-même, le surdo, ne sonnait pas terrible dans le studio mais le mec derrière les manettes, il a fait ça très bien en deux secondes. Dans le studio de Carlos Fuchs, ils ont un piano et un surdo qu’ils connaissent par cœur. Ils ont mis les micros là où il fallait, étouffé les harmoniques là où il fallait…

Aurélie : D’ailleurs,  sur le disque, on a également deux pianistes Raphaël Vernet et Philippe Baden Powell. 

O. C. : Justement, il y a une adaptation d’un afro-sambas de Vinícius de Moraes et Baden et vous jouez avec un de ses fils. Je crois me souvenir d’avoir lu quelque part que la famille avait donné son accord pour ton adaptation, c’est vrai ?

Aurélie : En fait j’ai fait une adaptation qui n’est pas une traduction de « Canto de Ossanha ». À force d’écouter ce morceau que j’adore,  je me suis dit, « c’est pas possible, il y a un texte en français là-dessus ». Ensuite, on a obtenu leur accord parce que je pense qu’ils trouvaient que ça sonnait bien. Et puis avec Philippe, on avait déjà eu une collaboration sur un autre morceau qui est sur le disque aussi, qui s’appelle « L’acordeuse ». Tout ça, ce sont des liens qui se tissent et on est assez fières que ce soit sur le disque. Et on a rencontré sa mère à Rio, la veuve de Baden.

Verioca : Au début, elle était un peu réticente à la lecture du texte. Mais en l’écoutant, elle a été séduite. En tout, on a passé cinq semaines à Rio en février dernier et tout a été échelonné et assez fluide mais il a toujours fallu qu’on se voie plusieurs fois. Ca ne s’est pas fait d’un coup.

Aurélie : Parce qu’après, il faut l’organiser, que tout le monde soit disponible…

Verioca : Que les gens te prennent en sympathie, y’a tout ça !

O. C. : Quand on écoute votre disque, on se dit que c’est le début de quelque chose. C’est le premier que vous faites ensemble, vous pensez en faire d’autres ?

Aurélie : Ben, on va continuer, hein ? (rires) Je crois qu’il y a quelque chose d’un peu magique qui s’est passé sur ce disque. On a bien sûr fait ce qu’il fallait pour mais c’était assez fluide. Et, du coup, ben si ça peut continuer aussi fluide, on sera ravies ! Après, il faut qu’on fasse des concerts et que le public suive… 

Verioca : Et puis savoir qu’au mois de mai, il y a des gens qui nous attendent là-bas, au Brésil, c’est quand même énorme. Pour moi, c’est une forme de consécration. En sortant du conservatoire, j’ai choisi cette musique brésilienne en me disant que j’avais envie de faire une musique vivante avec des compositeurs vivants. Parce que j’en avais un peu de marre de jouer des compositeurs morts. C’est du concret. Et puis, tu peux aller dans ce pays, écouter ces musiques… C’est quand même plus fun, c’est quelque chose d’unique. 

Aurélie : Il y a un truc profondément joyeux dans cette musique qui rend le quotidien plus agréable, quelque chose de positif…

Verioca : Parce que j’avais fait du tango à un moment et si tu traduis les paroles, c’est quand même à se flinguer alors que c’est une musique que j’adore, qui est magnifique mais, au niveau de l’esprit, j’avais pas envie de me suicider ! (rires)

O. C. : Si les paroles du tango sont à se flinguer, certains sambas aussi, non ?

Aurélie : J’allais le dire. Mais ce n’est jamais tragique.

O. C. : Parce que la saudade, c’est aussi, le plaisir de l’absence ?

Aurélie : Oui, le plaisir de se sentir vivant même dans la souffrance. C’est vraiment une musique qui a de la vie. Il y a une telle diversité, je n’en connais pas d’autre comme ça.

O. C. : J’ai remarqué que, souvent, quand je rencontrais des passionnés de musique brésilienne…

Aurélie : …Parce qu’on se reconnaît entre nous, on est comme une secte ! (rires)

O. C. : Oui, mais on n’aimait jamais la même chose !

Verioca : Ben oui, c’est tellement vaste.

Aurélie : Entre nous, on est souvent assez d’accord, même si je dois bien admettre que c’est Véro qui est la plus souple de caractère. 

Verioca : Parce qu’au final, on choisit par rapport au thème. Moi, je choisis des belles mélodies, de belles harmonies et Aurélie, il faut que les paroles lui plaisent.

O. C. : Dans le morceau « Será que eu sou francesa », il y a toute une énumération de noms d’artistes mais c’est assez connoté MPB. C’est délibéré ?

Verioca : Là, tu es tombé sur celle où j’ai fait les trois-quarts des paroles. J’ai d’abord fait des paroles en portugais puis j’ai demandé à Flavia Perez d’en faire une adaptation avec des paroles en français. Et moi, je tenais absolument à faire cette énumération de tous ces compositeurs pour envoyer des informations aux gens. Parce que ce sont des artistes qui m’ont vraiment nourrie. Et j’avais envie dans une chanson d’attiser la curiosité des gens qui m’écoutent.

O. C. : Mais c’est un morceau qui aborde le fait d’être ici et de jouer une musique de là-bas. C’est aussi le thème du morceau « Além des Nuages ». Et, en même temps, peut-être qu’avec internet on est plus facilement en immersion ?

Aurélie : C’est sûr, qu’on est très au courant.

O. C. : Et pour toi, Verioca, qui dit jouer cette musique depuis les années quatre-vingt, est-ce que tu as pu ressentir qu’internet te rapproche du Brésil ?

Verioca : Ah oui, avant, l’information, il fallait vraiment aller la chercher. Je passais mon temps chez les disquaires à éplucher les disques et les acheter comme une furax. Et puis, dès qu’il y avait un concert de musique brésilienne, je traversais la France en bagnole. Parce qu’il n’y avait pas le choix.

O. C. : Ah oui… Mais, du coup, est-ce qu’internet change les choses ?

Aurélie : C’est sûr, mais en même temps, ça ne suffit pas. Si je n’étais pas allée à Rio, je n’aurais pas rencontré Guinga, parce que malheureusement, il ne vient jamais jouer en France. En 2007 j’ai dû aller jusqu’en Italie pour l’écouter !… 

O. C. : Il a joué au Festival Europalia (en Belgique, ndla) récemment.

Aurélie : Et on a pris le train pour aller l’écouter à Bruxelles, comme deux groupies ! Parce que les choix des programmateurs en France sont parfois limités… Gilberto Gil, c’est génial, mais on le voit beaucoup et on aimerait aussi pouvoir en découvrir d’autres. Du coup, quand il y a des gens qu’on admire, on n’hésite pas à faire des kilomètres. D’ailleurs, quand on était à Rio l’année dernière, on a changé notre billet de retour pour voir Guinga jouer avec Monica Salmaso et Lula Galvão. C’est trop énorme, c’était impossible de louper ça à deux jours près… 

Verioca : On a changé le billet…

O. C. : Vous êtes bien atteintes quand même ! (rires)

Aurélie : Ah, on est gravement atteintes (rires). Et contentes de l’être en plus !

Verioca : Je suis allée douze fois au Brésil et onze fois, je ne suis restée qu’à Rio parce que dès que je mets les pieds là-bas, j’ai l’impression de rater plein de trucs. Il y a  des concerts à midi, à six heures et la nuit bien sûr. Et puis des concerts dans des tas de contextes différents. Et puis tu commences à être invitée par des potes de potes de potes musiciens qui te disent : « tiens, on joue chez quelqu’un pour la communion du petit, etc ». Plein de trucs liés à la musique.

O. C. : Verioca, explique-moi ton parcours pour arriver à ce niveau de maîtrise de la musique brésilienne. Tu as commencé par le conservatoire, donc ?

Verioca : Le conservatoire, ça m’a juste servi juste pour la guitare. Après, j’ai pris des cours de guitare brésilienne avec Roland Dyens. Mais ce qui m’a les plus aidé, c’est l’apprentissage des percussions. En 2005, il y a une dame qui s’appelle Tia Nicia qui a fait une thèse sur le rythme brésilien. Et elle a fait une méthode qui s’adressait aux non-brésiliens. Elle a fondé une école de samba française. On était environ une cinquantaine, d’un peu partout en France. À l’époque, moi, je venais de Clermont. Et les percussions, ça aide énormément à jouer de la guitare. Et le cavaquinho aussi. Selon les instruments, notamment les percussions, tu es obligée de vraiment te plonger dans les caractéristiques du style. Et le rythme est vraiment est très important. Les harmonies aussi, bien sûr, mais si tu passes à côté du rythme… Il y a tout un tas de petites subtilités. Si tu n’es pas percussionniste, tu ne te rends pas compte que tu es à côté de la plaque. Au Brésil, beaucoup de musiciens sont multi-instrumentistes. Ils jouent de la basse, de la guitare, du cavaquinho, des claviers. Et puis les percussions, c’est la base. Le moindre chanteur, il joue des perçus. À Cuba aussi d’ailleurs… Et puis, ils dansent aussi, j’ai oublié de dire.

O. C. : Et toi, Aurélie, comment t’est venue cette passion et comment as-tu appris le chant brésilien ?

Aurélie : Ben, moi, par rapport à Véro, c’est beaucoup plus récent. Ca fait à peu près sept ou huit ans que je suis dedans. J’ai écouté les premiers disques quand j’avais treize ans, mais l’immersion totale, c’était à partir de 2004. Mais moi, comme je suis plutôt une rapide, quand j’y vais, j’y vais à fond (rires). Il y a un truc assez mystérieux et immédiat qui s’est passé, c’était évident pour moi. Alors qu’en 2004, je ne savais pas parler portugais…

Verioca : On s’est connu en 2002 quand même, sur un stage…

Aurélie : Oui, à l’époque, je chantais déjà les morceaux du Real Book en portugais mais c’était quelques morceaux dans un répertoire de jazz.

O. C. : Tu as suivi quelle formation ?

Aurélie : Moi, je suis formée à la voix. Ce que je veux dire, c’est que je n’ai pas une formation classique de conservatoire, de solfège. J’ai fait un peu de piano mais surtout beaucoup de stages de technique vocale. Du coup, je considère que c’est vraiment mon instrument, que j’ai acquis une technique, qu’il faut que je poursuive, mais c’est mon instrument.

Verioca : Je la fatigue pour qu’elle fasse des percussions. Elle joue déjà du tantã et du caxixí sur scène…

Aurélie : Je suis beaucoup plus novice sur plein de choses. J’ai embrassé cette culture vraiment à corps perdu.

Verioca : T’as pris des cours de piano brésilien aussi…

Aurélie : Oui, j’ai pris des cours de piano brésilien…

Verioca : Avec Philippe Baden Powell…

Aurélie : Absolument.

O. C. : Ah oui, quand même !

Aurélie : Quand même, oui ! Et du coup, à la fois, je trouve ça complètement évident et miraculeusement évident. C’est-à-dire quand je commence à écrire un texte en portugais, que j’ai appris, que je parle bien, que j’écris, je sais que c’est quand même un peu étrange : c’est pas ma langue maternelle. Écrire des chansons dans une autre langue, c’est quand même un peu bizarre. Mais, voilà, comme tout ça se mélange dans mon esprit, il faut aussi que ça sorte comme ça vient. Naturellement. Là, les morceaux du prochain disque, pour l’instant, il y en a plus qui sont en français qu’en portugais. Je ne sais pas si ça va continuer à s’équilibrer ou pas, Je nen sais rien…

Verioca : Moi non plus, je n’essaie jamais de calculer quoi que ce soit. J’attends que les musiques arrivent dans ma tête. Souvent, quand je marche. Déjà parce qu’à Montpelllier, c’est un peu la galère de prendre la voiture et qu’en plus, je n’aime pas ça. Je marche beaucoup et j’attends qu’il y ait une mélodie qui s’impose, qui me tombe dessus. Et si je déduis que c’est une mélodie qui n’existe pas déjà, je l’enregistre. Parce que je me trimballe avec un dictaphone. Ou sur mon téléphone, je m’appelle sur ma ligne fixe (rires) et je me laisse un message. Parce qu’il faut que je capte le premier jet, la première idée. Et puis après, quand je rentre chez moi, j’harmonise.

O. C. : Quel est votre premier coup de cœur brésilien à chacune ?

Aurélie : Moi, c’était En La Fusa. Vinícius, Toquinho et Maria Creuza. J’avais douze-treize ans et je l’écoutais en boucle. Il y avait « Tomara » que j’ai mise en français des années plus tard. C’était un vinyle sur la platine d’une de mes copines…

O. C. : Et il y avait d’autres disques ?

Aurélie : Il y avait un disque ! Peut-être deux, je crois qu’il y avait aussi un Chico Buarque, celui sur lequel il y avait « Cálice ». Après, je crois que je n’en ai pas acheté pendant des années mais ces deux-là m’ont accompagnée. Et puis, c’est plus tard qu’effectivement…

Verioca : Et tu chantais du jazz aussi…

Aurélie : Oui, j’ai un père qui est pianiste de jazz. En fait, il est peintre mais son deuxième métier, c’est pianiste de jazz donc j’ai commencé à chanter du jazz. Mais même dans les Reals Books, j’allais vers « Insensatez », « Chega de Saudade », même si je les chantais en phonétique. Ce que je trouve incroyable dans cette musique, c’est que même quand tu ne comprends pas la langue, ça te parle. Le nombre de fois où j’ai vu, dans des stages, des gens qui ne parlaient pas du tout le portugais et qui allaient vers tel ou tel morceau. On leur proposait quinze morceaux, ils allaient vers les morceaux à l’aveugle. Et ce morceau-là qu’ils choisissaient, racontait exactement quelque chose de très très fort pour ces personnes. Parce qu’il y a une sincérité à toute épreuve. Ils vont écrire ce qu’ils vivent de la façon la plus évidente, et ça, ça ne peut que nous toucher. Et je ne connais pas ça dans la musique anglo-saxonne… Sinon, en France, il y a Nougaro, Ferré…

O. C. : Ca, c’est la question d’après ! Mais d’abord, toi, Verioca, c’est quoi le premier coup de cœur ?

Verioca : Le premier gros flash par rapport à la musique brésilienne, c’est Tânia Maria. Je l’ai écoutée par hasard à la télé chez un ami. En live, à l’époque où elle jouait avec André Cecarelli, le premier disque live. Et là, ça a été : « mais comment elle fait ? » J’étais complètement subjuguée par sa façon d’improviser. De chanter, scatter et de jouer du piano en même temps. C’est comme George Benson avec sa guitare. Il y a l’idée de la voix et l’idée du piano en même temps. Un gros son et puis un groove terrible. C’est à partir d’elle que j’ai commencé à être chez tous les disquaires, à déclencher un processus de collection et d’accumulation d’information. Sinon, j’écoutais beaucoup Nougaro… Et Bernard Lavilliers aussi. J’ai eu ma période Lavilliers. Maxime Leforestier aussi. Et un peu Moustaki.

O. C. : Bon, j’ai déjà ma réponse ! Mais je la fais quand même : quels sont pour vous les artistes français qui ont réussi à bien s’approprier les musiques brésiliennes ?

Aurélie : Y’a Nougaro. J’ai envie de dire que c’est le seul. Moustaki sur « Águas de Março »…

O. C. : Dario Moreno ? (rires)

Aurélie : (qui chante en rigolant) « Si tu vas à Rio ! »

Verioca : Y’avait Nicoletta aussi, « Fio Maravilha ».

O. C. : J’ai vu il y a quelque temps sur BossaNovaBrasil, le blog de Thierry Gillmann, qui a toujours des trouvailles insolites, que France Gall avait chanté Chico Buarque. C’était « A Banda », je crois. Y compris en allemand, si je me souviens bien…

Aurélie : Oui, oui, oui, j’ai vu ça.

Verioca : Jacky Bruel, euh pardon Patrick Bruel a chanté aussi quelques trucs brésiliens…

O. C. : Elie Seimoun aussi !

Verioca : Je l’avais acheté ce disque, avec les musiques de (Emmanuel, ndla) Donzella. C’était pas si mal que ça mais je ne l’ai pas beaucoup écouté. Par contre, il y a des gens qui l’ont vu sur scène et qui ont dit que c’était pas terrible.

Aurélie : On est en off ?

Verioca : Bon, son disque je l’ai acheté et je l’ai trouvé pas mal du tout.

Aurélie : Il y a une fille qui fait quelque chose d’assez proche de ce travail en français et en portugais, c’est Bïa Krieger.

O. C. : Mais elle est brésilienne.

Aurélie : Oui, mais elle fait un travail à cheval, elle traduit du français et du portugais. Elle a traduit Souchon en portugais et Chico Buarque en français. Et ses textes sont vachement bien. C’est étonnant comme ces deux langues sont jumelles parfois.

Verioca : Elle sait faire sonner le français. Parce qu’il y a des gens, Pierre Barouh par exemple, je sais pas comment il place rythmiquement le français. Et puis, il y a des gens qui te disent « le français, ça peut pas sonner ».

Aurélie : C’est pas vrai !

Verioca : « Le français, ça peut pas swinguer ».

Aurélie : C’est pas vrai !

Verioca : Et ça me fout en rogne !

Aurélie : C’est pas vrai, à condition de savoir où sont les accents forts de la musique, où sont les syncopes. Si t’arrives à te mélanger là-dedans, ça marche. Si tu survoles ça comme un espèce de magma, sans approfondir, ça ne peut pas marcher… Mais le français sonne absolument, c’est une très belle langue. Même si le brésilien, c’est pas mal non plus (rires).

O. C. : Est-ce que vous êtes à l’affût de ce qui se passe là-bas, est-ce qu’il y a des choses qui vous semblent importantes en ce moment, qui vous inspire ?

Verioca : Il y a Paula Santoro. C’est l’interprète de Guinga quand il fait ses tournées en Europe.

Aurélie : Elle est en train de sortir son nouvel album. C’est une amie, hein, c’est quelqu’un qui nous est chère mais c’est vraiment une grande interprète. C’est une grande voix. Après, il y a Mônica Salmaso…

Verioca : Et puis qui habite en France depuis des années, il y a Mônica Passos. C’est quelqu’un de très important pour moi. Je l’ai vue la première fois sur scène en 1981, je n’avais pas encore commencé à faire de la scène et c’est quelqu’un de très impressionnant. J’avais connu aussi Les Etoiles. Maintenant il reste Rolando Faria. Ils ont eu une manière de divulguer la musique brésilienne en Europe qui a été très utile.

Aurélie : Et puis, Mônica Passos, c’est très exceptionnel. C’est une révolution ambulante.

Verioca : Elle a un léger accent, mais elle parle super bien le français.

Aurélie : Mais c’est très bien un léger accent ! On s’est pas mal posé la question. J’avais vraiment envie qu’on bosse beaucoup pour savoir exactement ce qu’on faisait en termes de voyelles. On a beaucoup bossé ça mais l’idée, ce n’était pas d’arriver à un accent parfait mais, au moins, de savoir où on habite.

Verioca : Même si on veut être au plus proche de l’accent brésilien, il ne faut pas non plus perdre sa personnalité. Et puis après, il y a toujours des gens qui viennent nous dire : « oui, mais c’est très charmant l’accent français ».

Aurélie : Et puis, on est françaises, malgré tout.

Verioca : Mais pendant nos séjours, on a beaucoup pris de cours avec Felipe Abreu qui est un super coach vocal. Il travaille avec Roberta Sá et beaucoup de gens. Et donc on a beaucoup travaillé tout ce qui était voyelles bien brésiliennes, bien dans le détail, à la loupe.

O. C. : Est-ce que vous vous intéressez également à des artistes récents comme Criolo, par exemple ?

Verioca : Je ne connais pas…

Aurélie : Tu vois, même Baiana System, je ne les connaissais avant de les découvrir dans le catalogue de Hélicomusic. Nous, on va à Rio, on est beaucoup plus sur la mouvance samba-choro-MPB que sur les musiques plus électros.

O. C. : Alors, vos coups de cœur de ces dernières années à Rio ?

Aurélie : Il y a Casuarina, c’est sûr. Il y a Edu Krieger…

O. C. : C’est le frère de Bïa, justement.

Aurélie : Non, je ne crois pas (je confirme, vérification faite, Edu est bien le frère de Bïa, ndla). Mais lui, il a fait deux albums chez Biscoito Fino qui sont de beaux albums avec de belles compositions. Et puis, l’année dernière, on a découvert P. C. Castilho qui a fait un magnifique double album instrumental et vocal.

Verioca : Qui est flûtiste, guitariste et qui chante très bien aussi. Il y a Mauro Aguiar, parolier et chanteur.

Aurélie : C’est la nouvelle génération de paroliers après Paulo César Pinheiro, après Vinícius de Moraes. Il a travaillé avec Guinga, avec des grands. Y’en a plein en fait.

O. C. : Ca fait déjà un moment qu’elle marche bien, mais appréciez-vous quelqu’un comme Teresa Cristina ?

Verioca : Ah oui, oui. Et de Semente, il y a Pedro Miranda qui mène aussi sa propre carrière maintenant.

O. C. : Justement, en parlant de samba, sur le disque il y a le vôtre, « Viver é ser Feliz » avec Casuarina…

Verioca : Ah, oui, c’est de la science-fiction, ça. Mais, bon, Casuarina dans le milieu sambiste, c’est pas n’importe quels sambistes non plus. Et on ne se serait pas forcément risqué à demander à des gens qui sont dans la Zona Norte. 

O. C. : Il y avait eu une polémique l’an dernier quand, à propos du premier album solo de João Cavalcanti, Nei Lopes lui avait reproché de s’être fait un nom grâce au samba avant d’aller voir ailleurs…

Aurélie : C’est un peu de la langue de vipère tout ça…

O. C. : Mais ça reste quand même une musique assez marginalisée malgré le succès de certains.

Aurélie : Ecoute, ils ont écrit un morceau qui s’appelle « Certidão » et qu’on reprend parce qu’on s’y retrouve beaucoup. Qui dit « le samba n’a pas de frontières ». C’est le credo de Guy do Cavaco ici. Et voilà, le samba appartient à ceux qui l’aiment et le font vivre. Il n’y a pas de cloison.

O. C. : Je comprends les deux points de vue. On ne peut pas demander à un  artiste de brider son inspiration, de se limiter au seul samba s’il veut élargir son horizon artistique, mais je comprends aussi que Nei Lopes, en héritier de Candeia, s’inquiète de voir le samba diabolisé et marginalisé…

Verioca : Sauf que João Cavalcanti, il l’aime vraiment, le samba.

Aurélie : Et puis, il l’écrit et il le chante merveilleusement bien.

Verioca : Avant d’aller au Brésil, c’était quelque chose que je ne voulais même pas savoir : il y a des styles musicaux qui sont liés à des couches sociales et ça, c’est quelque chose qui ne m’intéressait pas du tout. Mais, à un moment donné, on ne peut pas ne pas le voir. Et le samba, en particulier, il faut savoir qu’il vient de milieux défavorisés. Donc un vrai sambiste va être quelqu’un qui est issu de la favela. De préférence. Si c’est quelqu’un qui ne vient pas de là, ça va être moins facile. Beth Carvalho, c’est une interprète qui a aidé énormément à faire connaître les compositeurs de samba, mais elle n’est pas du milieu. Avant, elle chantait de la bossa nova. Et, effectivement, Casuarina, ce ne sont  pas des « vrais », dans le sens où ils ne descendent de la favela. Et la bossa nova, on a beaucoup dit que c’était des mecs qui étaient pétés de thune. Et ça, c’est quelque chose qui ne m’intéressait pas. Ces considérations extra-musicales. Sauf que sur le terrain brésilien, c’est quelque chose de très concret. Et ce sont des chocs culturels. Et puis, pour revenir à Nei Lopes, j’adore ce qu’il fait, c’était un des premiers à revendiquer l’apport africain dans le samba et cet apport n’était pas reconnu. Et lui, c’est un militant de ça. Après, tu sais, la polémique, c’était peut-être une phrase qui avait été sortie de son contexte et dont on a fait tout un flan.

Aurélie : Et puis, est-ce qu’il a écouté Casuarina ? Parce que c’est vraiment d’une grande qualité…

Verioca : Et puis, c’est vraiment sincère chez lui. João Cavalcanti, son père, c’est Lenine, donc il aurait pu faire autre chose mais non, il a voulu faire du samba. Il était pas obligé. C’était vraiment pas un choix carriériste. Je connais une femme, Beth Bessa (agent de musiciens semble-t-il, ndla) qui m’expliquait que les artistes de MPB prenaient des cachets de, je sais pas combien, 2000, 3000 dollars. Mais, à côté de ça, elle trouvait normal que des mecs de la Zona Norte qui faisaient du samba et qui allaient jouer trois ou quatre heures d’affilée, soient payés une misère. Mais c’est comme ça, c’est normal. En plus, Casuarina, c’est une bande de potes. On a pu les rencontrer plusieurs fois. À un moment, on est allé à l’anniversaire de la fille qui s’occupe d’eux. Ils ont le même âge, ils ont les mômes qui ont le même âge et qui jouent ensemble. Et ils se font des teufs. Dans le studio, on le voyait bien, c’est une musique qu’ils construisent ensemble, qu’ils adorent.

Aurélie : Et puis, entre eux, ils sont super exigeants, ils arrêtent pas de se chercher des poux dans la tête, « ouais, t’as fait ça, tu pourrais faire mieux ». Sur notre musique en plus !

Verioca : Ils se charrient en permanence…

Aurélie : Et la fille qui s’occupe d’eux nous disait, « dites-leur ce que vous voulez parce que faut pas les laisser faire, faut leur dire ». Nous, on osait pas trop… C’est des gens bien, voilà. C’est des gens bien. C’est déjà pas mal.

O. C. : Quelle est l’ambition pour vous, est-ce que ce n’est pas ça la plus belle récompense, être reconnues par des musiciens comme Casuarina ?

Aurélie : Moi, ce que j’attends, c’est de pouvoir partager ça avec le plus de gens possible. Parce que quand on fait des concerts, mon pied à moi, c’est de transmettre. Que tout ce que j’ai reçu de cette musique, je le fasse passer. Et donc le plus beau cadeau, c’est les gens qui en sortant ont la banane et se disent, « je connais pas le Brésil mais ça me donne envie d’y aller ». C’est ça que je veux. Le reste… C’est super qu’ils aient enregistré avec nous et tant mieux s’il y en a d’autres. Mais moi, c’est ça que je veux. Faire le prosélytisme de la musique brésilienne en France (rires). Après, au Brésil, c’est pas pareil, c’est différent d’aller jouer là-bas.

Verioca : Moi, l’ambition, ça m’est un peu étranger comme mot. Mon ambition, c’est déjà pouvoir continuer à faire ce que j’aime. Déjà, c’est énorme. Les fois où j’ai pu aller là-bas et faire des petits concerts, au moins, ça permet de savoir où on en est : comment ils reçoivent ça, savoir si on peut continuer. Déjà, c’est énorme en soi.

O. C. : Donc bientôt les concerts à Rio ?

Verioca : Oui, au CCC, Centro Cultural Carioca, qui est un endroit qu’on adore. C’est pas loin de la Rua Carioca, à côté de la place Tiradentes. Et c’est très beau. C’est un endroit qu’on voit dans le film Brasileirinho de Kaurismaki.

Aurélie : C’est un lieu magnifique, tu connais peut-être ?

O. C. : Ben, non, je ne suis jamais allé à Rio…

Aurélie : Aïe, aïe, aïe, il est fou ! Tu veux t’allonger, tu veux en parler peut-être (rires).

O. C. : Je ne suis allé que là où je pouvais être hébergé. En tout cas, merci beaucoup pour cet entretien. Je ne sais pas quoi vous souhaiter à part de continuer à faire ce que vous aimez… Donc, continuez !

Aurélie : Si, si, ce qu’on peut nous souhaiter, c’est qu’on puisse se concentrer à ne faire que de la musique et pas autre chose.

Verioca : Ben moi, je fais que de la musique !

Aurélie : Oui, eh ben, moi j’ai plutôt fait plus de production que de musique ces dernières semaines… mais vai passar… ! (rires).

Rien de tel qu’une heure de conversation avec deux artistes d’une rare sincérité pour donner envie d’assister à leurs concerts. Aurélie et Verioca seront samedi, 10 mars, en concert au JAM, à Montpellier. Probablement la salle de la ville la plus adaptée à leur musique. Et la semaine suivante au Satellit’ Café, dans le XIe arrondissement de Paris.

Concerts :

10 mars : Le JAM, Montpellier
15 mars : Satellit’ Café, Paris (dans le cadre du festival Paris / Brasil)
17 mars : La Quadra, Arles

Une réflexion sur “L’Heure brésilienne d’ici : un entretien avec Aurélie et Verioca

  1. Pingback: La tournée d'Aurélie et Verioca au Brésil, interview exclusive. | Bossa Nova Brasil

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s