Disques/Documentaires/Pernambouc

Caçapa et la finesse des éléphants

Le Brésil est décidément un pays de cordes et de guitares de toutes sortes. Et malgré la richesse des traditions, les artistes parviennent encore à découvrir des approches originales. Si Lucas Santtana s’est brillamment amusé à subvertir la contrainte du voz-violão en pratiquant le sample autant qu’en jouant vraiment sur sa guitare, si Robertinho Barreto a modernisé le langage de la guitarra baiana, c’est à la viola dinâmica que s’est consacré Caçapa.

Elefantes na Rua Nova, son premier album, est un des plus singuliers sortis au Brésil cette année. Il s’agit d’un disque instrumental consacré à un concept musical typiquement nordestin, le rojão, et concentré donc sur cet instrument inhabituel, la viola dinâmica, présent sur trois pistes différentes et joué avec des accordages différents. Si vous vous imaginez qu’il faut être musicien et féru d’instruments à cordes, pour apprécier ce projet, que vous l’imaginez trop aride et conceptuel, vous faites erreur. Il faut écouter le travail de Caçapa car il est particulièrement hypnotique. Il invente là une sorte de coco psychédélique, comme si la surf music devenait aussi ésotérique que la kabbale !

Cela fait déjà quinze ans que Rodrigo Caçapa est présent sur la scène musicale du Pernambouc. On a déjà pu mesurer tout ce que la musique d’Alessandra Leão doit au travail de Caçapa. Sur Dois Cordões notamment, on était saisi par ces entrelacs polyphoniques de violas. Mais les amateurs peuvent suivre sa carrière depuis son premier groupe, Chão e Chinelo, inscrit dans le mouvement manguebit né à Récife. Mais, que ce soit comme musicien, compositeur, arrangeur ou producteur, la liste est longue des disques auxquels a participé Caçapa. Pour son premier travail solo, il rassemble tous les savoirs acquis au service d’une exploration très réfléchie de nouvelles pistes instrumentales.

Caçapa s’est attaché au timbre de la viola dinâmica, une viola à résonateur. C’est dans les années quarante que le luthier Del Vecchio, basé à São Paulo, a inventé l’instrument. Depuis d’autres luthiers, en particulier dans le Nordeste, fabriquent des violas dinâmicas. Comme le dobro, la  viola dinâmica possède une sonorité métallique et nasale. Construite sur le même principe, elle possède en guise de rosace un disque d’aluminium qui lui donne cette résonance particulière. La vibration des cordes est transmise à une pièce de bois qui la répercute à son tour au disque d’aluminium. L’instrument est principalement utilisé dans le Nordeste, en particulier par les repentistas dans les traditions de la cantoria. Egalement surnommée viola de sete bocas, en raison de ses sept « bouches », la  viola dinâmica possède dix cordes, cinq paires de deux, mais il existe plusieurs systèmes d’accordage. Le projet est ambitieux et musicalement complexe. Heureusement, Caçapa est un garçon qui a les idées claires et explique avec beaucoup de simplicité sa démarche. Il présente ici l’instrument :

Autre élément mystérieux, qu’est-ce que le rojão ? Tous les titres sont numérotés plutôt que nommés. Il y a ainsi les « Coco-Rojão n°1 », « Coco-Rojão n°2 », « Coco-Rojão n°3 » et « Coco-Rojão n°4 », les « Baiano-Rojão n°1 » et « Baiano-Rojão n°2 », le « Samba de Rojão n°1 » et le « Rojão n°1 ». Nous voilà bien avancés ! En fait, dans le Nordeste, le rojão désigne les styles traditionnels quand il ne sont pas clairement définis, comme chez Jackson do Pandeiro par exemple. Il renvoie aussi au toque de viola des repentistas. C’est de ce sens du rojão qu’est né le projet de Caçapa puisque le disque est véritablement dédié à un instrument.

Comme il l’explique dans cette autre vidéo ci-dessous, « une des particularités de ce disque est l’utilisation de textures polyphoniques. Qu’est-ce que la polyphonie, c’est l’utilisation de différentes lignes mélodiques qui exige une grande clarté de l’espace sonore« . Ainsi, il accorde ses trois violasdifféremment, l’une viola privilégiera les graves, l’autre les médiums, et la dernière les aigus.

On retrouve pour accompagner Caçapa, Alessandra Leão, sa femme, aux percussions, et Hugo Linns à la guitare basse acoustique. A signaler que ce dernier joue lui-même de la viola dinâmica sur ses projets solos.

Si sa musique est particulièrement envoûtante, il ne faut pas manquer de souligner l’accent mis sur la présentation du projet. Le site internet qui l’accompagne est un modèle en termes didactiques. On peut ainsi écouter certaines pistes de l’album en suivant les partitions. On distingue ainsi les partie de chacun des instruments. C’est particulièrement intéressant dans le cas de la viola dinâmica présente sur trois pistes qui s’entrecroisent. D’un simple clic, on peut choisir de n’en écouter qu’une seule, deux ou les trois ensemble. C’est beaucoup plus qu’un gadget, c’est toute la clarté de son projet que souhaite partager Caçapa. Sur son site, vous trouverez également d’autres vidéos où il explique sa démarche.

Une œuvre passionnante qu’il faut laisser tourner en boucle.

Le site dédié à l’album Elefantes na Rua Nova : http://www.cacapa.mus.br/

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s