France/Portrait

Fanon « guerrier-silex », cinquante après, toujours tranchant

 C’est aujourd’hui le cinquantième anniversaire de la mort de Frantz Fanon, disparu le 6 décembre 1961. Médecin et psychiatre d’origine martiniquaise, Fanon est mort très jeune, à trente-six ans. Il n’aura même pas connu l’indépendance de l’Algérie, lui qui s’était engagé aux côtés du FLN. Ce destin écourté par la maladie n’en accentue que plus encore l’intensité de sa vie. L’œuvre de Fanon est essentielle pour essayer de comprendre cette histoire du monde, cette division entre dominants et dominés, entre colons et colonisés, Blancs et Noirs.

Et parce qu’il a été longtemps ostracisé en France, on appréciera l’initiative des Editions de la Découverte de publier Œuvres, qui rassemble en un seul volume ses principaux ouvrages*. Aujourd’hui même, il se trouve probablement quelques sbires de notre gouvernement qui, avec leur subtilité coutumière, iront le traiter de « terroriste ». Ah, pardon, c’est déjà fait : des intellos réacs de la trempe d’un Glucksmann ou d’un Bruckner s’en sont chargés ! Les crétins. Fanon :  « Aujourd’hui nous croyons en la possibilité de l’amour, c’est pourquoi nous nous efforçons d’en détecter les imperfections, les perversions« .

Il faut relire Frantz Fanon. Ou au moins le découvrir. Dans le texte, sans se soucier des commentaires, pour saisir la rare intransigeance de sa pensée, son questionnement permanent. Sa radicalité. Si Les Damnés de la Terre est la Bible tiers-mondiste, une littérature de combat où on trouvera aujourd’hui encore matière à nourrir notre réflexion, il a le tort d’éclipser l’importance de l’autre contribution majeure de Fanon.

J’avais une vingtaine d’années quand j’ai lu Fanon pour la première fois. C’était Peau Noire, Masques Blancs. Son premier livre, publié en 1952. Une lecture décisive, essentielle. C’est également grâce à lui que je découvrais le verbe de Césaire, abondamment cité par Fanon dans ce livre qui se présente comme un cheminement. Un livre qui vous prend par la main pour suivre ce cheminement où la Négritude n’est qu’une étape, une forme de mysticisme tournée vers des racines qui ne peut satisfaire notre homme (« ma peau noire n’est pas dépositaire de valeurs spécifiques » ). On demeure aliéné et ce thème, on le retrouve aussi dans Les Damnés de la Terre : « Retrouver son peuple, c’est quelquefois dans cette période vouloir être nègre, non pas un nègre comme les autres mais un véritable nègre, un chien de nègre, tel que le veut le Blanc. Retrouver son peuple c’est se faire bicot, se faire le plus indigène possible, le plus méconnaissable, c’est se couper les ailes qu’on avait laissé pousser » .

Pour Fanon, cette interrogation sur la condition du Noir et son aliénation est une réflexion sur les moyens de sa libération. Peau Noire, Masques Blancs est un livre d’une force inouïe, porté par un style magnifique, jamais jargonnant, parfois lyrique, qui va creuser au fond des inconscients collectifs ce qui, hérité du colonialisme, fausse ces rapports entre les hommes. D’une incroyable lucidité, Fanon n’a jamais cherché à régler des comptes : « il n’y a pas de mission nègre ; il n’y a pas de fardeau blanc » . Je cherchais à me convaincre en le lisant que les choses avaient changé depuis… C’est une bonne question à se poser et il ne faut surtout pas prétendre en connaître la réponse.

Pour moi, Peau Noire, Masques Blancs demeure encore aujourd’hui un livre de référence. C’est la moindre des honnêtetés intellectuelles quand on est blanc et que l’on consacre une part non négligeable de son temps à se passionner pour les cultures noires. Quel que soit le sujet, et quand bien même celui-ci serait infiniment moins conflictuel, disons la culture biologique des cucurbitacées, il importe d’être toujours confronté à un ouvrage qui ne vous fait jamais perdre de vu une nécessaire humilité.

Frantz Fanon, toujours dans ce même ouvrage, a consacré des pages magnifiques, d’une portée universelle, au langage et au savoir. S’il dénonce le parlé petit-nègre qui enferme celui à qui on s’adresse ainsi dans sa condition, ce message a une vraie portée universelle, car au-delà de nos conditions, au-delà de nos origines, quelle plus belle invite à la curiosité intellectuelle et à la découverte du savoir que cette seule phrase : « Un homme qui possède le langage possède par contrecoup le monde exprimé et impliqué par ce langage (…) Il y a dans la possession du langage une extraordinaire puissance » ?

Laissons au poète qui fut son professeur de lycée les mots de la fin :

« FANON
tu rayes le fer               
tu rayes le barreau des prisons
tu rayes le regard des bourreaux
guerrier-silex
                   vomi
par la gueule du serpent de la mangrove  »
(Aimé Césaire, Moi, laminaire…)

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* Il s’agit de l’œuvre politique de Fanon, si ses écrits sont profondément marqués par une approche psychiatrique, il est également l’auteur de diverses publications scientifiques qui ne figurent pas dans le présent volume et qui n’appartiennent pas au corpus de son travail ayant fait sa renommée.

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