Clips/Disques/São Paulo

Romulo Fróes, ou comment traverser les murs du labyrinthe

Déjà novembre, l’année touche bientôt à sa fin et il reste encore quelques albums brésiliens de 2011 dont je voudrais vous parler. Des albums en téléchargement gratuit que vous pourrez aisément vous procurer. Aujourd’hui, c’est à Romulo Fróes d’être à l’honneur. Il a sorti cette année Um Labirinto em Cada Pé, peut-être l’album le plus accessible qu’il ait enregistré à ce jour. Ce qui reste somme toute assez relatif.

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Si nous avons à cœur de faire découvrir en Europe un artiste de la trempe de Kiko Dinucci, on ne se fait malheureusement aucune illusion quant à Romulo alors qu’ensemble ils viennent pourtant de sortir un album, Passo Torto, dont nous venons tout juste de parler. Romulo Fróes ne rentre pas dans les cases où nos préjugés européens veulent enfermer les musiciens brésiliens. Avec sa barbe, ses lunettes à grosses montures, son corps lourd et gauche, il ne correspond pas au cliché du Brésilien aux pieds légers de danseur de samba.

Pourtant, les cercles où il rencontrerait intérêt et curiosité ne manquent pas. On le connaît par la musique, mais Romulo fut l’assistant de Nuno Ramos, puis de Clima, figures majeures de l’art contemporain. Une activité qui lui assure un certain confort mais où il demeure dans l’ombre du maître. Il écrit d’ailleurs une grande partie de ses chansons avec ces deux-là et insiste sur la notion d’œuvre collective. Nuno Ramos, qui est également reconnu et primé comme poète et romancier, serait-il le maître à penser de celui qui, au sein de cette scène indépendante de São Paulo, est souvent présenté comme son théoricien ? Romulo suit sa voie mais sait être reconnaissant : « je ne travaille plus avec lui (Nuno) aujourd’hui mais ça a été fondamental dans ma vie de le faire. Je suis entré en contact avec un monde auquel je n’aurais jamais eu accès si je n’avais pas travaillé avec lui. J’ai appris et j’apprends des choses qu’aucune école n’enseigne. Ma cohabitation avec lui puis avec Clima est ce qui a déterminé la chanson que je fais. Mon travail n’existerait pas sans eux deux »*.

A qui voudrait découvrir et apprécier la musique de Romulo Fróes, un premier cap est à franchir : il faut d’abord se familiariser avec sa voix. On peut presque considérer cela comme une étape initiatique, à condition d’entendre cette étape comme une épreuve que seuls quelques uns parviendront à traverser. Pour les autres, ce sera tout bonnement rédhibitoire. Romulo n’est pas chanteur et il a une grosse voix monotone. Mais il y travaille et il progresse : « oui, vraiment, je chante mieux et évidemment, ça vient de la pratique. Mais aussi du désir de travailler dans ce sens. Mon chant est très influencé par la bossa nova et, pour cela, tend vers la monotonie. Sans vouloir perdre l’austérité contenue dans ma voix et qui est sa marque, j’ai cherché à sonner plus expressif sur ce disque et je crois que je suis parvenu à trouver un bon équilibre entre un chant plus rentré, presque déclamé, et un chant plus tourné vers l’extérieur, interprété »*. La voix de Romulo Fróes dit quelque chose de sa musique : elle refuse toute séduction facile, ne se donne pas, elle est comme un à-plat, sans vibrato. Sur Um Labirinto em Cada Pé, pour la contrebalancer,  on retrouve celles de Nina Becker, plus pop, de Dona Inah, vieille sambiste garante des racines afros, et aussi celle d’Arnaldo Antunes, un aîné proche de la nouvelle génération, guère plus « chanteur » que Romulo.

Romulo-Froes-1@Pedro-Spagnol

Ce cap dépassé, on peut apprécier les chansons qui composent Um Labirinto em Cada Pé, être saisi de leur caractère entêtant. Romulo voit dans cet opus la synthèse de tout ce qu’il a fait jusque là : « j’ai l’impression que c’est un disque de conclusion du processus réalisé au long de mes trois premiers albums »*. L’album a été enregistré aux studios YB et produit par le maître des lieux, Mauricio Tagliari. Un album tout en tension et dominé par le magnifique travail de Guilherme Held à la guitare électrique. Sans oublier l’apport essentiel de Thiago França au saxophone, de Marcelo Cabral à la basse, Pedro Ito à la batterie et, bien sûr, de Rodrigo Campos au cavaquinho, et qui aussi participe à l’écriture. Comme Guilherme Held. Pour l’occasion, celui-ci a également changé son jeu pour s’adapter à la présence, récente dans le groupe, de Rodrigo et de son cavaquinho de pagode. Ensemble, ils inventent une de ces musiques qui échappent aux classifications hâtives. Si, à ses débuts, Romulo a été associé au samba, il a tôt fait de passer au rock d’un simple pas de côté. Toujours dans le samba ! « Ce qui est marrant, c’est que maintenant que je me suis libéré de l’étiquette de sambiste, je peux revenir au samba ». Romulo inscrit son parcours musical dans une forme de continuité : « Calado est samba mais triste, Cão est essentiellement samba et No chão sem o chão est plus rock et expérimental. Et je verrai celui-ci comme du samba plus pop »*. A voir…

Doit-on considérer Romulo Fróes comme un chanteur à textes ? Certes, les paroles de ses chansons sont souvent longues et l’écueil de la langue contribue à ce qu’elles me soient complètement hermétiques. Mais, comme le faisait remarquer Francisco Bosco dans le texte de présentation de l’album, il ne faut pas y chercher un sens linéaire. Il inscrit ainsi les textes de Romulo Fróes, en partie écrits par Nuno Ramos et Clima, dans une lignée du non sense de la chanson brésilienne, allant de « Uva de Caminhão » d’Assis Valente à Carlinhos Brown, et passant notamment par Caetano Veloso. Parce que nous sommes désormais conditionnés par l’omniprésence du storytelling, nous oublions comment lire la poésie. Et tout cela n’a rien à voir avec la barrière de la langue : après tout, même si j’aime beaucoup leur force et leur impact, je n’ai jamais « compris » non plus les paroles des Têtes Raides !

Dans le cas de Romulo Fróes, il suffit de se laisser prendre par les mots et les images et ce qu’elles ont de profondément inscrit dans la culture populaire, comme ici avec cet extrait de « Muro ».

« Bate essa cabeça contra o muro e vai
Do outro lado tem um dia
Feito de beleza e de alegria mas
Nunca será semana inteira

Bota na peneira, quero ver passar
A malha dela é muito fina
Mas a luz do dia ela deixa entrar
Só deixa entrar a luz do dia

Um dia desses não se esquece mais…
Quem chama, quem me chama, tem um dia da besteira
Se tem preguiça na ladeira, na ladeira, uó
Só faço samba, só faço samba »

Pour illustrer « Muro », on trouve ce clip qui utilisent des images peut-être un peu trop au pied de la lettre (pour ne pas dire au pied du mur ?), mais qui montrent le fantastique travail de BluBlu en matière de street art. Par contre, il est important de préciser que la pochette de Um Labirinto em Cada Pé est orné d’une photo de l’installation « Deitado », une œuvre de Tatiana Blass, jeune artiste paulistana dont une partie du travail consiste à sculpter la paraffine avant de la faire fondre sous le feu de projecteurs, fascinants désastres.

Tous les sambas existent au Brésil, Romulo invente l’un d’entre eux, « só faço samba… », chante-t-il… C’est juste que le sien ne fait pas danser.

Um Labirinto em Cada Pé est en téléchargement gratuit sur le blog créé à cette fin ou sur la Musicoteca

Romulo Fróes, Um Labirinto em Cada Pé (2011) (mp3 320kbps) 

01. Olhos da cara (Nuno Ramos)
02. Muro (Romulo Fróes / Clima)
03. Máquina de fumaça (Romulo Fróes / Clima)
04. O filho de Deus (Nuno Ramos)
05. Rap em latim (Nuno Ramos)
06. Varre e sai (Romulo Fróes / Clima / Nuno Ramos)
07. Boneco de piche (Romulo Fróes / Nuno Ramos)
08. Tua beleza (Rodrigo Campos / Romulo Fróes / Nuno Ramos / Clima)
09. Ditado (Romulo Fróes / Nuno Ramos)
10. Jardineira (Guilherme Held / Romulo Fróes / Clima / Nuno Ramos)
11. Cilada (Rodrigo Campos /Romulo Fróes / Clima)
12. Quero quero (Romulo Fróes / Nuno Ramos)
13. Onde foi que nunca vem (Rodrigo Campos /Romulo Fróes / Clima)
14. Um labirinto em cada pé (Guilherme Held / Clima)

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* Les citations sont tirées de l’interview réalisée par Lafaiete Júnior pour Alto-Falante (11/07/2011)

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