Grandes Traductions/Interviews/São Paulo

Kiko Dinucci et Juçara Marçal : un entretien fleuve pour Banda Desenhada (2/2)

 L’album Metá Metá de Kiko Dinucci, Juçara Marçal et Thiago França est probablement un des plus beaux sortis cette année. Les carrières respectives de ces trois artistes méritent qu’on s’y attarde. Alors, comme promis, nous retrouvons la suite de l’entretien accordé par Juçara Marçal et Kiko Dinucci à Márcio Bulk pour son excellent blog Banda Desenhada. Dans cette seconde partie, toujours aussi intéressante, il sera question de la non-influence de Baden Powell sur le jeu de guitare de Kiko, de l’importance des religions afro-brésiliennes comme source d’inspiration, des chansons de deux phrases seulement et des différents supports qu’utilise Kiko (musique, cinéma, gravure…) pour ses créations. Les photos sont toujours l’œuvre de Daryan Dornelles. Quant à l’image d’Osun, c’est une gravure de Kiko.

Márcio Bulk / Banda Desenhada : On parle beaucoup de la ressemblance de ta musique avec celle de Baden Powell, principalement en raison de la thématique. Mais tu dis ne pas l’avoir comme influence. D’où vient la comparaison ?

Kiko Dinucci : Je n’ai jamais étudié la moindre musique de Baden de toute ma vie. Je n’ai jamais rien tiré de lui à la guitare. Je crois que je me retrouve avec Baden quand j’explore la guitare de manière non-conventionnelle. C’est ce que faisait Baden. Sa guitare assimilait tout, depuis l’école du choro jusqu’à la bossa nova, en passant par Garôto. Il s’est retrouvé à mélanger ces influences et ne paraissait pas préoccupé par les étiquettes. Si tu penses à la guitare d’une manière non conventionnelle, tu vas toujours, à un moment ou l’autre, tomber sur Baden. C’est inévitable. Il est le père de la guitare moderne. Mais je ne peux pas dire qu’il m’ait énormément influencé. L’autre point de rencontre, c’est l’assimilation de la musique du candomblé dans nos travaux. Nous buvons à la même source. Je lui en donne tout le crédit, Baden a fait cela avant moi. Je respecte son héritage mais je ne suis pas la continuation de Baden Powell. Je n’en ai pas non plus les capacités. Baden explorait la guitare point par point. Il a commencé à sortir des conventions parce qu’elles ne répondaient pas à toutes ses questions. Moi, j’ai commencé à en sortir parce que je n’avais rien exploré ! Je n’ai jamais été capable de sortir une musique de Dilermando Reis à la guitare. Ce qui me rapproche de Baden, ce sont des coïncidences et non des références. Et quant aux Os Afro-Sambas, s’il devait y avoir une quelconque influence, c’est parce que je dialogue avec l’Afrique à travers ma guitare, de la même façon que lui dialoguait. Mais maintenant, quant aux paroles, je ne m’identifie absolument en rien avec celles de Vinícius (de Moraes). Si tu trouves la moindre similitude entre des paroles que j’ai écrites et d’autres de Vinícius, il faut que tu me les montres parce que je ne les connais pas (rires).

Márcio Bulk / Banda Desenhada : Comment vous êtes vous rencontrés et d’où vient cet intérêt pour les religions afro-brésiliennes ?

Kiko Dinucci : Nous avions un ami en commun, qui est décédé depuis, Ney Mesquita. Cétait un grand chanteur de São Paulo et une figure marquante de la nuit. Il était très lié aux membres du groupe A Barca. Ney me les a présentés et j’ai fini par devenir un collègue de Juçara, de Lincoln et de Marcelo Preto. Il m’amenait et, où que nous soyions, il me présentait et me faisait chanter un samba. Il était fan de mes musiques et, ainsi, me faisait sociabiliser.

Juçara Marçal : Ney avait cette caractéristique d’être un catalyseur, quand il arrivait quelque part, il faisait l’intermédiaire et présentait les gens les uns aux autres. C’est ce qu’il a fait avec nous. Avec un groupe d’amis, nous formions A Barca, où nous travaillions avec un répertoire de musique traditionnelle. Une grande partie de celui-ci est basé sur les musiques du candomblé, du Tambor de Mina, de l’umbanda. Quand j’ai connu Kiko, j’ai été impressionnée. Pour la première fois, je voyais quelqu’un dont le travail de composition dialoguait authentiquement avec ce qui existait dans les cérémonies. La structure de ses chansons faisait référence à la batida du candomblé. J’ai trouvé ça enchanteur et, à partir de là, on s’est éclaté à travailler ensemble.


Kiko Dinucci : J‘ai toujours été lié à la culture populaire. C’est cet intérêt qui m’a fait atterrir dans un terreiro : ‘Pô, il existe autre chose que le samba urbain, que le samba de la radio et on ne me le montre pas !’. Si tu prends les sambas de Cartola, par exemple, il n’y a aucune référence à la macumba là-dedans, et il y en a même quelques unes qui parlent du Seigneur, de Jésus… C’est presque du gospel ! Nelson Cavaquinho, c’est la même chose. En même temps, j’écoutais Clementina (de Jesus) qui a fait connaître cette ancestralité. Et c’est très étrange, parce que si tu penses à Cartola, il était ce que nous appelons le cambono : le type qui aide à l’entretien du terreiro, à la préparation des rituels. Quand il était jeune, Cartola était du culte. Il y a une interview où il parle de ça. Et là, j’ai commencé à me sentir agacé : ‘pourquoi cachent-ils ça ?’. ‘Pourquoi le samba est-il si bien avec ce vernis européen, avec un orchestre ?’. Le samba était en train de perdre son style le plus cru, le plus proche de ses origines, celui de la Pequena Africa (zone de Rio habitée, entre le XIXe siècle et le début du XXe, par des esclaves affranchis) de Tia Cata, en cessant d’intégrer la religion dans sa musique. Pixinguinha, malgré qu’il ait choisi le choro et, avec ça, souffert d’une forte influence de la tradition européenne, a quand même maintenu musicalement quelques liens avec la religion Afro.

Juçara Marçal : A l’origine, le samba n’avait pas une structure de chanson. Ecoute « Yaô » et « Patrão, prenda seu gato », ils ont l’air d’être des pontos cousus ensemble.

Kiko Dinucci : Et c’est là que j’ai commencé à m’intéresser aux religions afro-brésiliennes. Si tu observes, à Bahia, il y a dans le candomblé d’Angola une batida que les gens appellent cabula et qui est la batida du samba de roda du Recôncavo : ‘tchá-tchá-tchá-tchá-tchá-tchu-tac, tchá-tchá-tchá-tchá-tchá-tchu-tac’. C’est quand je m’en suis rendu compte que j’ai commencé à fréquenter les terreiros. J’ai eu l’idée de faire un documentaire sur Exu, et je me suis passionné pour ce personnage. Je suis entré dans le culte et j’ai établi un nouveau type de relation, de l’intérieur vers l’extérieur, différent de celui d’un chercheur. Tout s’est déroulé naturellement, rien n’a été forcé, du style : ‘aujourd’hui, je vais devenir macumbeiro !’ (rires) Ca s’est fait progressivement, et quand je m’en suis rendu compte, je l’étais déjà.

Márcio Bulk / Banda Desenhada : Comment est venue l’idée d’enregistrer Padê ?

Kiko Dinucci : Padê devait être un spectacle de samba de Juçara qui s’appelait Toda hora rola uma historia, qui est le titre d’une musique de Paulinho da Viola. C’est alors que Juçara a dit : ‘Kiko, on va faire un spectacle. Toi, moi, guitare, percussions. Tout est déjà prêt’. Et on a commencé à s’amuser. Je me souviens que notre première expérience fut de reprendre une musique de Batatinha et, pendant les répétitions, de commencer à s’éloigner du samba : ‘on va rester seulement sur ce groove pendant toute la musique ?’.

Juçara Marçal : ‘Ah, et s’y on mettait plein de silence ?’. Chacun faisait des suggestions et l’autre renchérissait.

Kiko Dinucci : Et quand on a commencé à enregistrer le disque de Juçara, seulement avec une guitare et mes compositions, je lui a dit : ‘ Oh, Ju, j’ai fait une musique là, vite fait. Seulement deux phrases, ce n’est même pas une chanson’. Et elle m’a répondu : ‘non, je vais l’enregistrer!’. Les paroles de « Padê » sont simplement : « Abre o caminho, o sentinela está na porta / Abre o caminho, deixa o mensageiro passar » ! Et c’est tout !

Juçara Marçal : C’est tout à fait ça, Mais ça a une telle force !

Kiko Dinucci : Et c’est comme ça qu’on est devenu partenaires. Et un beau jour, elle m’a dit : ‘Kiko, je vais mettre ton nom sur le disque’. Et moi : ‘Mais non ! C’est quoi cette histoire ?!’

Juçara Marçal : Pour moi, ça n’avait pas de sens de mettre mon nom seulement. C’était un disque fait à deux. Kiko et ses musiques m’ont donné l’inspiration pour enregistrer cet album.

Kiko Dinucci : C’est quelque chose qu’on fait encore aujourd’hui. Jusqu’à maintenant, je n’ai toujours pas réussi à faire un disque solo.

Juçara Marçal : Moi non plus ! (rires) Et c’est marrant parce que les gens ne comprennent pas : ‘mais c’est un CD de Kiko ou de Juçara ?!’ ‘Ah, c’est un projet commun ?!’

Kiko Dinucci : ‘C’est possible ?’. ‘Mais il n’y a aucune photo sur la pochette ?’ (rires)

Juçara Marçal : Maintenant, le trio (le projet Metá Metá avec Thiago França) est encore un autre truc compliqué : ‘mais vous êtes un trio ? Vous êtes un groupe ?’ ‘Non, nous ne sommes pas un groupe, c’est Thiago, Juçara et Kiko.

Kiko Dinucci : Le marché ne sait pas comment assimiler ce genre de format. J’ai sorti cinq disques avec des partenaires différents à chaque fois et il y a encore des gens de la presse qui pensent que mon dernier disque est Afromacarrônico qui date déjà de 2008!

Márcio Bulk / Banda Desenhada : Et où en est ton projet Cortes Curtos ?

Kiko Dinucci : Je suis en train de le développer, d’expérimenter en concert, pour voir quel est le meilleur format pour le CD. Je pense que ce sera moi avec deux autres musiciens. Peut-être enregistré live, ce qui n’a pas été le cas pour Metá Metá. L’idée, c’est de travailler la chanson d’une manière différente, en s’inspirant des échanges frénétiques d’informations du monde virtuel, sur Twitter, dans les messages instantanés et abrégés et, en même temps, en s’inscrivant dans la culture populaire. Parce que la culture populaire, c’est les vinhetas, non ? Si tu prends le Tambor de Crioula, tu trouves des musiques qui n’ont que deux vers. Le samba du carnaval carioca aussi. Je cite toujours « Chega de Demanda » de Cartola : « Chega de demanda, chega / Com este time temos que ganhar / Somos da estação primeira / Salve o morro de mangueira ». La Mangueira a défilé avec seulement ces quatre vers. Et le partido alto n’était qu’un refrain, les types y mettaient les strophes après. Mon intention est de mettre en corrélation cette structure populaire avec le désordre du monde post-moderne. C’est ça au fond. J’ai beaucoup utilisé comme références le Tom Zé de Estudando o Samba et de Todos os Olhos et le Itamar de Às Próprias Custas S.A..

Márcio Bulk / Banda Desenhada : Une des caractéristiques de cette nouvelles génération est sa versatilité à travailler avec différents médias. Tu as réalisé le documentaire Dança das Cabaças (2005) et tu travailles aussi la gravure sur bois. Comment ça se passe ? Les supports se décident au moment où tu crées quelque chose ?

Kiko Dinucci : Pour moi, la musique est l’activité principale mais je peux tout à coup rester un an à faire un film. C’est une tendance du monde contemporain, si tu veux survivre à la crise, tu dois travailler plusieurs médias. Je suis musicien, mais je peux aussi être autre chose. Dans mon cas, c’est plus simple parce que je travaille dans la création, avec des idées poétiques. Je pense toujours au support qui sera le meilleur. J’ai fait un documentaire sur Exu mais je n’ai jamais pu faire un disque ou écrire une chanson qui parle de son histoire. Il fallait que ce soit audiovisuel. C’est ça mon processus. Mais c’est aussi pour survivre ! La musique ne me permet pas de payer mon loyer. Alors je vends un dessin ! J’ai ce truc de vendeur ambulant, du genre qui se démerde comme il peut, comme le type qui va vendre ses biscuits au feu rouge, tu piges ? (rires)

Z da Questão, l’entretien sur Banda Desenhada

Sans oublier que Metá Metá est toujours en téléchargement gratuit (mp3 320kbps) sur le site de Kiko Dinucci ou sur la Musicoteca.

Merci à mon pote Cyril de Niteroi qui m’a aidé dans la traduction des quelques passages sur lesquels je butais…

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