Portrait/Rio

La Saudade, substantif féminin singulier

 Il fallait bien un poète pour illustrer les scènes de ménage par des règles de grammaire ! « Quarta-Feira » est un petit bijou signé d’Hermínio Bello de Carvalho où le narrateur raconte que son amour est partie un mercredi et avec elle, le bonheur. N’est restée que la saudade : « Ela foi na quarta-feira e ate hoje não voltou. A alegria foi com ela, a saudade é que ficou ». Mercredi se dit quarta-feira en portugais, il est donc tout à fait de circonstance de vous présenter cette chanson aujourd’hui !

Rarement tourment d’amour n’aura été tourné de façon si élégante et légère :

« La saudade n’est pas un verbe
Qui puisse se conjuguer
Je sais que c’est un substantif
Féminin, singulier
Presque un verbe irrégulier »

(« A saudade nao é verbo
que se possa conjugar
sei que é substantivo
Feminino, singular
Quase um verbo irregular »)

Hermínio Bello de Carvalho possèdent des boucles parmi les plus fameuses du Brésil, pays où Dieu sait pourtant que les cheveux bouclés sont monnaie courante. Les siennes sont blanches depuis longtemps et ce poète est aujourd’hui un témoin privilégié de l’histoire de la musique populaire brésilienne, en particulier du samba. Si certaines de ses compositions sont rentrées dans le patrimoine du pays, son rôle est plus large, plus flou. Ayant commencé comme journaliste, puis publié des recueils de poésie, il devint vite un acteur de la vie culturelle de Rio. C’est lui qui, par exemple, lança en 1965 le spectacle Rosa de Ouro. Le seul fait d’avoir découvert et révélé Clementina de Jesus, la grande Rainha Quelé, suffirait à rendre essentiel son apport à l’histoire des musiques brésiliennes mais il a fait beaucoup plus, comme nous le verrons prochainement. Pas tout de suite, quand j’aurai fini de lire Timoneiro*, la biographie que lui a consacré Alexandre Pavan.

Cette chanson, « Quarta-Feira », Hermínio Bello de Carvalho l’a écrite avec Ismael Silva. C’est en 1954 qu’Hermínio avait rencontré le fondateur de l’Ecole de Samba Deixa Falar, la première du pays avant même celle de Mangueira. Le grand Ismael Silva vivait alors dans l’anonymat le plus complet, ses heures de gloire oubliées de tous. Gagné par l’amertume, il passait le plus clair de ses journées dans un botequimde la rue Gomes Freire où le jeune homme venait retrouver son idole. Hermínio n’avait même pas vingt ans et il ne rêvait que de rendre sa superbe au grand sambiste, rongé par un ulcère mais qui trompait la misère en étant toujours vêtu d’impeccables tenues de lin blanc. Le jeune homme lui dédia même un poème, « São Ismael »** qui devint son surnom (mais dont la paternité fut attribuée par erreur à Vinícius de Moraes).

« Quarta-Feira » fut écrite au début des années soixante, avec un texte d’Hermínio sur un samba d’Ismael. Toutes ces allusions à la grammaire étaient aussi une façon de rendre hommage à Ismael Silva et sa maîtrise pointilleuse de la langue portugaise. Pourtant, je me dis toujours que, quand il a écrit « Quarta-Feira », Hermínio Bello de Carvalho avait en tête sa femme jalouse d’une rivale qui ne serait autre que sa… muse. La poésie. Eh oui, les femmes ne sont pas jalouses que des autres femmes. Doli, son amoureuse de l’époque, était-elle la cible des paroles, je l’ignore, en tout cas, le personnage féminin de « Quarta-Feira » rend la vie du narrateur complexe, leur couple ne trouve plus de concordance, elle supprime les pluriels, les accents circonflexes. Et, en guise de vengeance, elle est même partie avec son lexique !

« Quarta-Feira » est interprété ici par Paulinho Moska et Mart’Nália. Moska est plus un rockeur qu’un sambiste mais il fait merveille ici et il tient la dragée à haute à Mart’Nália, la fille du grand Martinho da Vila. Seul un duo de charme pouvait rendre la finesse joueuse de ce titre et ils y parviennent avec brio en s’amusant, complices.

Pour les porter avec une telle légèreté, il fallait des musiciens amenant la virtuosité du choro. Ils sont ainsi accompagnés par Bilinho Teixeira (guitare 7 cordes), Clarice Magalhães (pandeiro), Ignez Perdigão (cavaquinho), Marcelo Bernardes (saxophone), Matias Correa (contrebasse) et par Franklin da Flauta (flûte).

Cette version figure sur l’album Timoneiro, sorti en 2005 par le label Biscoito Fino, à l’occasion des soixante-dix ans d’Hermínio Bello de Carvalho. Produit par Zélia Duncan, c’était l’album inédit d’un coffret de cinq CDs rééditant des albums publiés tout au long de sa carrière. On retrouve sur Timoneiro, Hermínio lui-même et une belle brochette d’artistes reprenant des titres de son répertoire : Maria Bethânia, Lenine, Chico Buarque, Paulinho da Viola…

La saudade est un substantif féminin singulier, chante le poète.

Paulinho Moska & Mart’Nália, « Quarta-Feira », Timoneiro : Hermínio Bello de Carvalho (2005) (mp3 320kbps)

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* A dire vrai, je comptais commencer l’évocation d’Hermínio par le biais de « Timoneiro », co-écrit avec Paulinho da Viola, une chanson qui m’enchante depuis que je l’ai découverte, à la sortie de l’album de Paulinho da Viola, Bebadosamba, en 1996. Un vrai titre fétiche. Mais j’ai longtemps ignoré qu’on en devait à Hermínio la paternité. Pour cela, pour mettre tout mon cœur dans cette sublime chanson traitant de cette force de la mer que les marins savent vain de vouloir dominer, j’attendais un lundi de septembre contrarié, où j’aurais été frustré de ne pouvoir aller à la plage. La météo ayant été radieuse, l’eau encore bonne pour la baignade, nous parlerons de « Timoneiro » prochainement…
** « Visão chagalliana de São Ismael (o sambista) debruçado sobre nós ».

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