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Rogê, les rythmes et le charme d’un hyper Carioca

Si vous souhaitez finir l’été sur une note légère, sur une musique qui balance bien, Rogê a composé la bande-son qui vous ravira. Son album Fala Geral sorti l’an dernier, en 2010, décline tous les balanços, du samba au reggae, en passant par le samba-rock ou la bossa. Ou plutôt, il cultive le samba avec la même versatilité heureuse que Seu Jorge sur son premier album, Samba Esporte Fino, en 2001. Pour ce qu’elle vaut cette comparaison devrait au moins attirer l’attention sur cet album.

Roge - fala geral

Alors qu’il est sur le front depuis près de vingt ans, je viens seulement de découvrir Rogê en repérant qu’il faisait partie du noyau à avoir composé et enregistré les chanson de Musicas para Churrasco, Volume 1, le dernier album de Seu Jorge. Grâce à cette participation, j’ai tout de suite été curieux de découvrir la musique de Rogê. Auparavant, je l’avais pourtant déjà croisé au sein de la formation 4 Cabeça, rencontre de quatre artistes : Gabriel Moura, Maurício Baia, Luiz Carlinhos et Rogê, le temps d’un album acoustique recentré sur les voix accompagnées de seules guitares. Si leur album rencontra un vrai succès au Brésil, je dois dire qu’il ne m’avait pas convaincu. D’où la bonne surprise de retrouver Rogê sur un album de haut vol, ce Fala Geral, le troisième de son auteur après Rogê (2003) et Brasil em Brasa (2007).

Seu Jorge et Gabriel Moura d’un côté, ou Arlindo Cruz de l’autre, Rogê s’est constitué de solides accointances sur la scène carioca. Seu Jorge est d’ailleurs un vieux copain des bringues musicales de leur jeunesse. Et en la personne d’Arlindo Cruz, il s’est même trouvé un parrain de choix. Celui-ci, repéré adolescent par Candeia, a d’abord intégré le groupe Fundo de Quintal, le groupe à l’origine du pagode, avant de mener une carrière en duo avec Sombrinha, puis en solo depuis quelques années. Arlindo Cruz, qui n’hésite pas à se décrire comme Sambista Perfeito, le titre d’un de ses albums, est réputé soigner ses mélodies. On le retrouve ici présent à l’écriture sur près de la moitié des titres. Et ce n’est donc pas une surprise qu’il ait justement co-signé les « ballades », ou plus exactement « Amor à Favela », une samba lente évoquant le charme des favelas et ses barracos, citant magnifiquement le « Ensaboa » de Cartola, ou « Meu Bem Volta Logo », décrit comme un jongo, où la voix de Rogê se tient sur le fil de la mélodie. Le début de « Amor à Favela » semble enregistré en prise directe, en plein air, avec le bruit des insectes, avant d’inviter le violoncelle de Jaques Morelenbaum et de rendre ce bel hommage à Cartola.

Fala Geral s’ouvre sur « Fala Brasil », une bossa composée par Gabriel Moura et Tatá Espala, qui a vocation fédératrice évoquant toutes les régions du pays. Pour situer d’emblée le niveau de l’ouvrage, on signalera sur ce titre la présence de Daniel Jobim au piano et de la légende vivante Wilson das Neves à la batterie.

Rogê

A côté du balancement reggae qui caractérise « O Guerreiro Segue », c’est un troublant mimétisme qui nous emballe. Car quand il sculpte certaines de ses chansons, Rogê n’est pas ébéniste, plutôt jorgebeniste ! Qu’il la joue Jorge Ben, comme par exemple sur « Minha Princesa », au point qu’on croirait presque être une reprise du maître, suffirait déjà à faire de Fala Geral un témoignage précieux et actuel de tout ce qui fait vibrer Rio. Sur le samba-rock, ou sambalanço, Rogê excelle encore : « A Nega e o Malandro » devrait revigorer les fêtes déclinantes. C’est sur ce genre de titres entraînant que l’on devine la solide expérience de la scène de leur auteur et de sa formation. On sent que tout ça est bien rodé, que ça tourne à force d’années passées à écluser les scènes de Rio et de Lapa… Alors que je lisais une critique de Mauro Ferreira qui estimait que Rogê avec cet album trop varié n’avait pas encore trouvé sa voie, on rappelera qu’il y a déjà une dizaine d’années, alors à la tête de Bandavera, Rogê définissait déjà sa musique comme du « suingue samba funk Brasil » ! Et qu’au contraire, sa voie, il la trace sur le même sillon, de son opiniâtreté festive, qu’avec une sincère cohérence il balaie sans dévier un même spectre musical. Et quand Seu Jorge et Gabriel Moura lui offrent « São Geraldo », vous pouvez vous doutez que ça balance sévère, presque comme si le titre sortait des sessions des Musicas para Churrasco.

Un autre temps fort de l’album est justement une belle évocation de Lapa, « Mapa da Lapa », pur samba qui exalte les charmes de ce quartier bohème de Rio, là où la vie nocturne entretient la flamme du samba. Si la musique est luxuriante, le clip qui l’illustre est low cost mais a le mérite de nous offrir une promenade avec Rogê dans le quartier, une visite indiquant tous les lieux qui y font vivre la musique. Alors qu’il vient de composer un titre en compétition pour devenir le samba-enredo de l’école de samba de São Clemente, « Mapa da Lapa » pourrait concourir pour être élu comme hymne du quartier.

L’album se conclut sur « Tempo Virou », ciranda ? ponto de terreiro ? avec chœur d’enfants, atabaques et cuivres, et donne juste envie de mettre l’album en mode « repeat« .

Lutin rigolard et charmeur, avec la barbe de trois jours du baroudeur musical, Rogê est un bon vivant, toujours partant pour une partie de foot avec les copains, profitant des mille plaisirs de Rio entre plage et bohème nocturne. Mais, à trente-cinq ans et des poussières, il mériterait de voir sa carrière décoller à l’international. Serait-ce un signe, il était programmé dans le festival SXSW (South By Southwest) basé à Austin ? Ce qui lui offrit de jouer pour la première fois aux Etats-Unis. En attendant qu’on veuille bien lui proposer quelques dates françaises (ne rêvons pas !) dans un calendrier déjà très chargé, on se tournera avec plaisir vers Fala Geral. En attendant le prochain album, Quatro, produit par Kassin et, semble-t-il, déjà dans la boîte. On devrait avoir l’occasion d’en reparler très prochainement.

Rogê, avec ses cadences bien balancées, incarne l’esprit de sa ville mieux que personne. Rio a trouvé l’ambassadeur de toutes ses fêtes.

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