Clips/Disques/Portrait/São Paulo

Criolo, révélation de l’année au Brésil

Cela fait déjà plus de vingt ans qu’il s’est lancé dans le rap mais c’est seulement aujourd’hui qu’il obtient la reconnaissance. A trente-cinq ans, Criolo est probablement la grande révélation brésilienne de 2011 grâce à son magnifique album, Nó Na Orelha, album qui s’ouvre à d’autres influences et au chant.

Criolo+DoidoQu’il chante ou qu’il rappe, Criolo s’est libéré les barrières. Mais pour lui, tout vient du hip-hop. Son attachement lui est indéfectible. Même s’il se met à chanter, c’est encore du hip hop qu’il se réclame. « Je fais du rap même quand je n’en fais pas. Le hip hop est né pour amener l’amour fraternel universel. Si tu es un peintre ou un écrivain mais que tu as cette attitude, je peux te dire que tu es hip hop. Si je devais décrire ce disque morceau par morceau à quelqu’un qui ne l’ait pas écouté, cette personne penserait spontanément que c’est un disque de rap ». La gravité et la noirceur de ses textes sont assurément rap, comme sa conscience sociale. Du rap, il garde le sens de l’inscription dans la réalité, le keep it real de ceux qui ne trichent pas. L’émotion qui s’en dégage est aussi celle de ceux de qui ne trichent pas et n’ont pas peur de la sincérité. Daniel Ganjaman qui a produit ce nouvel album raconte même qu’il lui est difficile de sortir d’un concert de Criolo sans avoir la larme à l’œil !

Kleber Gomes est pauliste, issu d’une famille modeste originaire du Ceará. Une famille nordestine donc. Il a toujours vécu dans la Zona Sul, à Grajaú, quartier très populaire de la périphérie de São Paulo, cette ville géante qu’il compare à un « labyrinthe mystique ». Pour l’anecdote, le jeune Kleber a traversé sa scolarité secondaire en étant toujours dans la même classe que Maria Vilani Cavalcante Gomes, sa… mère ! Celle-ci n’ayant pas eu, enfant, l’opportunité de suffisamment fréquenter l’école, saisit l’opportunité lorsqu’elle inscrivit son fils d’en faire de même. Elle avait appris à lire en autodidacte et le virus de la lecture ne l’avait jamais lâché depuis. Le goût des études l’incita même à poursuivre et à s’inscrire à la fac où elle obtint un diplôme de philosophie. Elle devint enseignante puis psychothérapeute et anime depuis des cafés philo ! S’il n’y a nulle allusion à cet épisode dans les textes de celui qui, à trente-cinq ans, habite toujours chez ses parents dans leur appartement modeste, cela permet de comprendre d’où vient Criolo et quelles valeurs lui sont chères.

Kleber adopta très vite le nom de Criolo Doido. Le Créole Fou. Criolo, dit-il, parce que son père est noir. Doido, parce qu’il est le fils de la « folle », sa mère. « Car seul quelqu’un de fou aurait pu se lancer dans les défis qu’elle s’est lancée. Elle est si folle, mais si folle, qu’avec le temps j’ai estimé préférable de retirer cet adjectif. Je ne le mérite pas »*. Criolo tout court, donc. En 2006, il enregistra un premier disque, Ainda Há Tempostrictly hip hop celui-là, fonda le duo Rinha dos MC’s avec DJ Dan Dan, toujours à ses côtés, dédié à l’organisation de battles. Pendant que Criolo Doido rimait et peaufinait son flow dans des freestyles, le jeune Kleber Gomes devait travailler. Comme vendeur d’abord, puis comme éducateur, un métier qu’il exerça pendant plusieurs années.

Criolo+-+no-na-orelha

Vingt ans, cela faisait déjà vingt ans que Criolo était dans le circuit du hip hop pauliste, y ayant acquis un sacré respect. Rien ne semblait le prédestiner à ce succès soudain, à devenir un véritable phénomène au Brésil. S’il possède un incroyable charisme, il est aussi d’une étonnante ingénuité. Un pur parmi les durs du milieu.

Le mérite de son succès revient également à ses producteurs. Si Criolo a réussi un album d’une telle force et variété, c’est aussi à eux et autres formidables musiciens qui l’accompagnent. C’est en effet Daniel Ganjaman, un ancien de Planet Hemp, membre d’Instituto, producteur des Racionais MCs et Sabotage, qui a arrangé et produit Nó Na Orelha avec Marcelo Cabral. Ce sont eux qui l’ont convaincu de chanter en studio.

On a pu lire sous la plume d’Hagamenon Brito pour le Correio da Bahia, que Nó Na Orelha était probablement l’album de rap brésilien possédant la plus grande richesse musicale depuis la sortie de A Procura da Batida Perfeita de Marcelo D2, en 2003. Criolo réussit bien plus que cela : il y ajoute l’émotion.

Nó Na Orelha est un album d’une incroyable variété de styles, il démarre pied au plancher en version afrobeat avec « Bogotá », le titre le plus entraînant qui, justement nous entraîne déjà tellement loin qu’on ne peut que poursuivre l’écoute de l’album bluffé, curieux, intrigué. « Subirusdoistiozin » repose sur une décontraction rap et jazzy, très entêtante également alors que « Não Existe Amor em SP » est d’une gravité bouleversante. Sur « Mariô », composé avec Kiko Dinucci, Criolo pose son rap et ses beats sur des percus qui semblent directement enregistrées dans  un terreiro. Alors que « Linha de Frente » qui conclut l’album est clairement un samba, du genre à vous coller la chair de poule, tandis que « Samba Sambei », contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, est reggae.

Même s’il n’oublie pas de décocher quelques rimes (« GrajaúEx »), c’est aussi parce qu’il privilégie ici le chant que Criolo a réussi sa mue, qu’il a trouvé sa voix/voie. Car c’est par ce biais qu’il nous touche en même temps qu’il s’affirme un excellent chanteur, à la voix grave et chaude. Ou, plus exactement, parce qu’il n’est pas un chanteur, il chante superbement et a trouvé sa voix. Sans effet, sans afféterie, mais juste, et droit à l’émotion.

MTV Brasil vient tout juste de publier la liste des nominés pour ses trophées annuels, le VMB (Video Music Brasil). C’est Criolo qui obtient le plus de nominations puisqu’il figure dans cinq fois catégories. Meilleur Disque, Meilleure Chanson pour « Não Existe Amor em SP », Révélation de l’Année et Meilleur Clip pour « Subirusdoistiozin », réalisé par Tom Stringhini et Alexandre Casagrande**. Et Artiste de l’Année, catégorie semble-t-il réservée au vote du public.

Le plus étonnant après avoir lu cet éloge est toujours d’apprendre que Nó Na Orelha est disponible en téléchargement gratuit ! Mais si les fichiers en mp3 320 kbps sont libres, la grande fierté pour Criolo est que son album sorte également en vinyl. Normal pour un type qui vient du hip hop.

Criolo dit qu’il a écrit certaines des chansons il y a déjà une dizaine d’années. Il lui reste maintenant pour s’inscrire sur la durée à activer son rythme d’écriture et de composition. Mais il vient assurément de réussir un des albums marquants de cette année. Une œuvre intemporelle, déjà un classique.

Criolo, Nó Na Orelha (2011) mp3 320 kbps

01. Bogotá
02. Subirusdoistiozin
03. Não Existe Amor em SP
04. Mariô
05. Freguês da Meia Noite
06. Grajauex
07. Samba Sambei
08. Sucrilhos
09. Lion Man
10. Linha de Frente

Vous pouvez télécharger l’album gratuitement directement sur son site ou sur la Musicoteca.

_______________________________

* Armando Antenore, « O Doido e a Doida », Revista Bravo!(24/8/2011)

** Il participe également au clip d’Emicida, « Não Toma », également nominé dans la catégorie des clips. Si ce dernier ne s’est pas encore débarrassé des clichés propres au genre, Criolo y est bon acteur. Sa présence devant la caméra risque fort de donner des idées à quelque réalisateur…

3 réflexions sur “Criolo, révélation de l’année au Brésil

  1. Pingback: Concert de Criolo le 3 juillet à Paris | Bossa Nova Brasil

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s