Bahia/Disques

Umbillical : l’afro-pop des percussionnistes bahianais

L’an dernier à la même époque, pareil en juillet, j’avais pour la première fois mis un album en téléchargement sur ce blog. Il s’agissait du seul et unique disque d’un trio de percussionnistes bahianais : Gustavo di Dalva, Boghan Costa et Léo Bit-Bit. J’offrais cet album en mp3 mais respectais une déontologie très rigoureuse : l’album en question était absolument indisponible, sans la moindre exploitation commerciale, et nulle part vous n’auriez trouvé à l’acheter. Le lien étant cassé, je recommence cette année avec un nouveau texte de présentation car cet album d’Umbillical mérite un meilleur sort et devrait être apprécié pour ce qu’il est : un excellent disque d’afro-pop, s’appuyant sur les percussions de Bahia et le funk. Un disque qui pourrait être celui de vos vacances. Un disque de saison. Idéal pour l’été.

Je dois bien avoir encore quelques disques dans ma collection qui sont encore terra incognita sur la Toile, où il n’en figure aucune mention. C’est le cas d’Umbillical. Alors que ses membres ont tous un cv long comme le bras, vous ne trouverez rien sur leur projet de groupe et d’album. Même quand j’enfournais la galette du CD dans mon ordinateur afin de l’encoder en mp3, GraceNote CDDB, la base de données d’iTunes qui vous donne instantanément les titres des morceaux, le nom de l’album et des artistes, ce coup-ci restait muette. Umbillical ? Inconnu au bataillon. Incroyable !

Voici réunis ici trois des plus grands percussionnistes bahianais issus de l’école du Candéal. Trois musiciens ayant grandi sous l’aile de Carlinhos Brown, participant à ses groupes Vai Quem Vem, puis Timbalada. Si vous avez déjà vu Brown en concert, vous aurez probablement remarqué les frères Boghan Costa et Léo Bit-Bit sur scène à ses côtés. Quant à Gustavo di Dalva, il accompagne régulièrement Gilberto Gil sur scène depuis des années.

En 1999, ces trois grands noms du monde de la percussion bahianaise se réunissent et fondent un groupe. Soit Gustavo di Dalva + Boghan Costa + Léo Bit-Bit = Umbillical. Un truc calibré pour faire un carton. Une sorte de super-groupe signé chez Sony, sous le label Epic, mais voilà, l’album fait un flop.

Umbillical incarne pourtant une tentative très réussie d’afro-pop typiquement bahianaise. C’est-à-dire à la fois ancrée dans le funk à la sauce locale et doucement sucrée. A la fois rythmée et mélodique, accessible. Certes, Umbillical joue une musique sans aspérités ni dissonances… Mais avec un groove infaillible. Leur côté pop s’exprime par ces voix plutôt douces, ces mélodies sucrées. Le côté afro, ce sont les peaux qui claquent, le côté afro, c’est aussi parce qu’Umbillical joue du funk. A sa façon. Ecoutez « Astral ». Ecoutez « Vim pra te buscar ». Ecoutez « Com Ela », etc.

L’année où sortait l’album d’Umbillical, j’avais réalisé une interview de Carlinhos Brown à Salvador. Le lendemain, il me faisait visiter son quartier général du Candéal : les studios Ilha dos Sapos, le Candyall Guetto Square et l’école Pracatum. En croisant Claus Jake, un musicien du groupe Rumbaiana, Brown le prit à témoin pour m’expliquer le manque d’ambition de la plupart des productions bahianaises. On ne prend plus le temps de bien enregistrer, de bien jouer ! Quand une prise n’est pas bonne, trop souvent on s’en contente plutôt que de la refaire ! Quelques instants plus tôt, dans le studio, j’avais justement été témoin de son exigence en la matière. Deux percussionnistes s’escrimaient sur une piste du prochain album de Timbalada. Brown, jamais satisfait, leur fit recommencer un grand nombre de fois leur partie.

Umbillical incarne cette exigence de qualité. Même si son nom ne figure nulle part sur les crédits de l’album, seulement dans les remerciements, Carlinhos Brown avait soutenu le projet de ses percussionnistes. Des moyens dignes de ce nom avaient été débloqués pour que l’enregistrement soit de qualité. Regardez le générique, vous comprendrez vite. La plupart des titres sont produits par le regretté Ramiro Musotto, un beau gage de qualité. On retrouve même « maestro » Jaques Morelenbaum au violoncelle et aux arrangements de cordes sur un titre (« Consulado », loin d’être le meilleur de l’abum, ceci dit). Sur l’autre morceau comportant des cordes (« Com Ela »), les arrangements classieux sont de Lincoln Olivetti, un nom qui ne passera pas inaperçu aux amateurs de groove brésilien. On trouve également sur l’album des orchestrations qui ne mégotent pas : cuivres en bonne section, percus à profusion, basse qui funke à donf’, guitares qui savent hausser le ton à bon escient.

Le projet témoigne aussi de ce que les percussionnistes bahianais savent faire autre chose que chauffer les peaux de leurs tambours. Cette démonstration rejoint une des grandes ambitions de Brown. C’est pour cette raison que, dans son école de musique de Pracatum, il insiste pour que les élèves musiciens se voient enseigner l’harmonie et la composition et pas seulement la percussion. Même s’ils sont trop vieux pour avoir fréquenter les bancs de Pracatum, les membres d’Umbillical donnent une illustration des vœux de Brown sur ce terrain. Le répertoire est ici le leur, Gustavo di Dalva et Boghan Costa se partageant les compositions. Les voix sont les leurs et, ma foi, très correctes dans ce registre doux et caressant.

Cette mise en avant du trio est aussi celle de la percussion. Car Umbillical fait partie de cette nouvelle scène qui trouvait son inspiration dans la richesse rythmique de la musique bahianaise. Si Brown en est la figure tutélaire, d’autres artistes ont creusé cette voie féconde de l’afro-pop. Si EletroBenDodô, le premier album de Lucas Santtana, est le chef d’œuvre qui allait donner à cette approche son manifeste afro-tropicaliste du troisième Millénaire, avec les mêmes ingrédients et mêmes racines, une veine plus légère trouvait à s’exprimer à travers Davi Moraes ou… Umbillical. L’attachement de ces derniers aux racines est explicite par le nom même du groupe : le lien « maternel » à ces racines. Comme si Umbillical se refusait à couper le cordon (cordon explicitement représenté dans les visuels du groupe, stylisé sous la forme d’une spirale). Comme si, par cet attachement, se justifiait la douceur festive de sa musique : maternelle.

Même si la musique d’Umbillical peut ressembler à celle de Brown, sur le versant pop-festif de son œuvre, son ambition artistique est forcément plus modeste. Elle nous offre quelque chose de léger et réjouissant pour (ou en attendant) les vacances. Ecoutez Umbillical, c’est la garantie d’une musique qui vous donnera envie de danser ou qui rendra vos corvées ménagères plus supportables. Attention toutefois aux effets secondaires, ces refrains, aussi inoffensifs qu’ils paraissent, risquent de vous trotter dans la tête à l’improviste.

Malgré l’échec commercial d’Umbillical, nos compères ont depuis acquis une notoriété internationale. Outre leurs participations aux albums des plus grandes stars brésiliennes, on les retrouve à collaborer aussi bien avec le Cubain Roberto Fonseca qu’avec le Sénégalais Cheikh Lô, etc… Boghan est probablement le premier nom qui vient à l’esprit d’un producteur s’il entend donner une couleur de percus’ brésiliennes à un album. Actuellement, Boghan et son frère Léo ont lancé leur nouveau groupe, Gaboott Gaboott, mais n’ont pas encore sorti d’album.

Ce CD est un cadeau de mes amies soteropolitanas Goli et Nadja. Elles m’avaient prévenu que l’album avait été un échec commercial, un fracasso. La vocation d’un site musical est de faire connaître et partager l’œuvre d’artistes parfois méconnus ou injustement ignorés du grand public. Aussi me semble-t-il juste de donner une nouvelle chance à Umbillical de rencontrer le public.

Umbillical, Umbillical(1999) mp3 320 kbps

1. Suando a camisa
2. Astral
3. Consulado
4. Vou Ai
5. Vim pra te buscar
6. Com Ela
7. Vem amar
8. Conheci uma garota
9. Sendo conquistado
10. No cantinho

2 réflexions sur “Umbillical : l’afro-pop des percussionnistes bahianais

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