Bahia/Portrait

Les Feux de la Saint-Jean avec Silvia Torres

Aujourd’hui, c’est avec Silvia Torres que nous fêterons la Saint Jean car si nous manifestons un intérêt soutenu pour les cultures brésiliennes, il est impossible de ne pas la fêter. Dans les régions rurales du pays, cette fête prend une importance particulière, c’est le deuxième temps fort du calendrier avec le carnaval. Mais alors que le samba est roi lors du carnaval, la Saint Jean est la saison du forró. Les « Feux de la Saint-Jean » sont, bien avant leur récupération chrétienne, une célébration païenne du solstice, un sacrifice appelant la fertilité. « Bien avant d’avoir chimiquement prouvé que les cendres contenaient de la potasse, on a spontanément attribué un pouvoir fertilisant à la pratiques des ‘failles’, des ‘feux de la St-Jean’. Ces rituels saisonniers du feu sont des euphémisations de rites sacrificiels », écrivait Gilbert Durand dans Les Structures Anthropologiques de l’Imaginaire. « Le feu étant l’élément sacrifiel par excellence, celui qui confère au sacrifié la destruction totale, aube des totales régénérations ».

Bien que seules les sociétés encore profondément agraires puissent en percevoir l’importance, surtout si le climat est aride comme dans le sertão nordestin, il sommeille un vieux fond païen en chaque citadin, pour peu qu’il y ait une bonne fête à la clé !

Si les morceaux dédiés à la São João sont innombrables dans le répertoire populaire brésilien, en bonne règle, il aurait fallu fêter la Saint-Jean avec un titre de Luiz Gonzaga, le Roi du baião et son accordéon intenable, lui qui incarne comme nul autre les cultures et traditions nordestines. Cette année, nous lui préférerons une évocation plus moderne, où la São João n’est que la toile de fond d’une déception sentimentale. Nous sommes même à la limite du sacrilège en reconnaissant que nous n’attendions qu’un prétexte pour parler d’une artiste brésilienne quasiment absente de la Toile* : Silvia Torres.

Silvia Torres est une Bahianaise de Salvador. En 1997, elle enregistra un album produit par Carlinhos Brown. Celui-ci fut distribué en France par le label Mélodie. Si « Take Saravà » en est le titre le plus connu, repris sur diverses compilations de musique brésilienne, nous préférons faire découvrir un titre de circonstance, « Brincadeira na Fogueira ».

Alors que les artistes brésiliens bénéficiant d’une diffusion internationale, et plus particulièrement française, ne sont pas si nombreux au regard de l’incroyable vivier de la super-puissance de la musique qu’est ce pays, Silvia Torres n’a malheureusement pas vu sa carrière décoller avec ce bel album. On a même perdu sa trace depuis…Silvia Torres n’en était pourtant pas à son coup d’essai, elle avait déjà sorti quatrealbums, semble-t-il plus festifs, axés sur la musique de danse telle qu’on l’entend à Bahia, à savoir parfois pour le pire. Elle a en commun avec Carlinhos Brown d’avoir débuté sa carrière au sein du groupe de rock bahianais Mar Revolto. Fondé à la fin des années soixante-dix, celui-ci est une sorte d’institution marginale locale. Brown qui les avait rejoint comme percussionniste à seulement dix-sept ans, leur a depuis gardé une vraie reconnaissance, allant jusqu’à récemment commémorer les trente ans du groupe avec un projet de nouvel album pour marquer le coup.Si Silvia Torres et Carlinhos Brown firent leurs classes au sein de Mar Revolto, ce n’était peut-être pas au même moment puisque leur amitié date, paraît-il, d’une autre expérience commune. Cette fois-ci au sein d’Acordes Verdes, le groupe de Luiz Caldas. Si aujourd’hui, la musique de celui-ci peut sembler très datée*, il faudrait rappeler qu’il est une figure essentielle de la scène musicale de Salvador, un des premiers à avoir su en capter la vibe carnavalesque, ce qui lui vaut d’être considéré comme un des pères de l’axé music. A lui aussi, Brown est toujours resté reconnaissant. Nul doute qu’il ne manquera pas aujourd’hui même, 24 juin, de lui souhaiter un joyeux anniversaire.La vieille amitié de Silvia et Brown trouva donc avec cet album une occasion de se traduire en musique. Dès que Silvia Torres obtint les subventions du Gouvernement de Bahia pour réaliser un album, elle se tourna vers Carlinhos Brown pour le concevoir avec elle et le produire. Et Brown a eu le bon goût de réaliser un album unplugged (ça se dit encore ?), entièrement acoustique. L’album tend un pont entre les traditions bahianaises du Reconcavô d’un côté, du Sertão de l’autre, tout en étant résolument pop. A savoir qu’on n’y trouvera pas de forró, ni de samba de roda au sens strict mais des chansons qui s’en inspirent.

« Brincadeira na Fogueira », par exemple, illustre bien cette démarche. On s’éloigne en effet du forró original composé par Antônio Barros pour en proposer une relecture plus contemporaine. Où même l’accordéon ne joue pas dans le style traditionnel. Si le nom d’Antônio Barros ne vous dit rien, et c’est normal, le site Forró em Vinil n’hésite pas à décréter (« sans la moindre ombre d’un doute ») qu’il est le compositeur le plus important de toute l’histoire du forró. Ecoutez sa propre interprétation du morceau, ou celle du Trio Nordestino, et alors vous fêterez vraiment la São João dans une ambiance musicale de circonstance. Mais si cette fête revêt un sens très particulier, elle est aussi l’occasion de rencontres amoureuses, rencontres éphémères comme des amours de carnaval ou des amours de vacances. Il n’y a donc rien d’incongru à ce que la chanson évoque une déception sentimentale. Le titre a été traduit dans le livret par « Badinage aux feux de la Saint Jean » et les paroles évoquent l’ambiance de la fête, les feux, les ballons, les gens qui s’amusent, sauf notre narrateur/trice car l’objet de son désir n’est pas venu. Si ce sont des choses qui arrivent, on comprend que ça vous gâche la fête.

 

Silvia Torres, « Brincadeira na Fogueira », Silvia Torres (1997) mp3 320kbps

Antônio Barros, « Brincadeira na Fogueira », Canta os seus Sucessos (1980) mp3 128 kbps

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* La seule évocation détaillée de Silvia Torres que j’ai trouvé est proposée par Jocelyne sur son blog. En relisant les notes de pochette de l’album, j’ai réalisé qu’elles étaient signées de Jocelyne Pruvot. J’en déduis qu’il s’agit de la même personne. C’est également elle qui a traduit les paroles des chansons de l’album.
** C’était la réflexion que je me faisais quand je le découvrais sur scène lors de la Feria de Caxixis de Nazaré das Farinhas, en 1999. Et si je dis que même sur scène, ça avait pris un tour ringard, vous imaginez sur disque !
*** J’ai encodé le morceau de Silvia Torres d’après le CD mais je n’ai pas trouvé de meilleur copie de la version d’Antônio Barros.

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