Bahia/Documentaires/Rio

Les Novos Baianos, fils de João Gilberto

 En fêtant vendredi dernier les quatre-vingt ans de João Gilberto, nous rappelions qu’il avait gagné dans sa jeunesse le surnom de Zé Maconha, en raison de sa forte consommation de marijuana. Ce qui me rappelle un échange avec un copain brésilien. Alors que je m’étonnais de l’amitié entre João Gilberto et les Novos Baianos, celui-ci fraîchement débarqué de Récife m’expliquait que si João Gilberto s’était rapproché d’eux, allant jusqu’à séjourner dans leur communauté hippie, c’était uniquement parce que leur herbe était bonne. Cet ami avait lui-même accompli le premier pas de son adaptation à la vie française en remplaçant sans barguigner la maconha (l’herbe) par le haschisch. Cette substance ayant comme effet secondaire de rendre certaines personnes paranoïaques, il entreprit de calfeutrer au scotch toutes les portes et fenêtres de son studio afin que ses voisins de palier ne sentent pas la moindre émanation illicite s’échappant de chez lui. Ainsi « hermétiquement » confiné dans les 20m² de son studio, il regrettait cependant que les Français ne soient pas plus communicatifs et avenants…

novos+baianos+bocababymoraesgalvo

Concernant les liens unissant les Novos Baianos à João Gilberto, vous vous doutez bien que les choses sont plus complexes. D’ailleurs, à l’époque où il fit leur connaissance, cela faisait déjà longtemps que João Gilberto avait arrêté de fumer. Cette rencontre fut cependant historique et son influence considérable sur ses jeunes compatriotes. Au point que le réalisateur Henrique Dantas ait intitulé son récent documentaire Filhos de João. Les Novos Baianos étaient une bande de jeunes rockers hippies post-tropicalistes, comme leurs aînés originaires de Bahia. Comme João Gilberto également. L’un d’entre eux, Galvão, venait même de Juazeiro, comme Gilberto, et le connaissait depuis l’enfance, étant ami avec son frère. C’est donc grâce à lui que le contact fut noué et que João Gilberto se mit à fréquenter les Novos Baianos. Nous étions au tout début des années soixante-dix et le groupe n’avait encore enregistré qu’un seul album, É Ferro na Boneca, sans grand succès. Il ne s’était pas encore installé à Jacarepaguá, dans les environs de Rio mais vivait déjà en communauté dans un appartement surpeuplé de Botafogo. C’est là que João Gilberto venait les retrouver, tard le soir. Il y passait la nuit jusqu’au petit matin, commandait le petit déjeuner pour tout le monde et s’éclipsait. Il est vite devenu une sorte de gourou pour les jeunes musiciens. Alors qu’ils ne vibraient que pour Jimi Hendrix ou Janis Joplin, c’est lui qui leur fit découvrir les richesses de la musique brésilienne. Avec sa guitare, il revisitait pour eux le répertoire de Assis Valente, Waldir Azevedo ou Nelson Cavaquinho. Il leur apprit à ne pas avoir honte d’être brésilien.

Filhos-de-Joao

 

Son influence dépassait le cadre musical. Paulinho Boca de Cantor raconte qu’une fois, à l’aube, alors qu’ils s’apprêtaient à aller se promener dans les rues de Rio avec lui, Moraes Moreira et Galvão. Il sortit le dernier en laissant la porte ouverte derrière lui.  João lui fit faire demi-tour pour la fermer en lui disant que s’il ne le faisait pas, toute sa vie, il ne finirait rien, laissant les choses incomplètes. « João a une vision très profonde de la vie, à moitié cosmique, à moitié prophétique. Les gens pensent qu’il est fou mais il faudrait pourtant l’écouter parce qu’il a compris beaucoup de choses. Le problème, c’est que quand il parle sérieusement, les gens pensent qu’il plaisante ». Oui, en quelque sorte, il était vraiment devenu comme un gourou pour eux. L’intérêt que leur portait João Gilberto eut une autre conséquence positive pour les Novos Baianos, comme en témoigne Pepeu Gomes, leur guitar-hero, « on a commencé à nous respecter, avant nous étions traités de fumeurs de pétards ». C’est en tout cas sous son influence que les Novos Baianos ont amorcé ce virage qui allait donner des couleurs brésiliennes à leur musique. C’est par exemple lui qui leur fit découvrir le samba d’Assis Valente, « Brasil Pandeiro », qui figure sur Acabou Chorare, l’album qu’ils enregistrèrent dans la foulée. Il est toujours intéressant de comparer la différence d’approche qui les sépare.

D’abord, le maître, en 1982 :

Puis les élèves turbulents.

Nous avions déjà présenté la vidéo de cette reprise de « Brasil Pandeiro » par les Novos Baianos dans l’hommage à Assis Valente proposé au mois de mars. Ces images existent également en noir et blanc mais dans la version ci-dessous ont été colorisées d’une bien atroce manière. Il s’agit d’un extrait du documentaire de Solano Ribeiro, Novos Baianos F.C., du titre de l’album suivant Acabou Chorare, sorti en 1973. Si les images ne vous agressent pas trop la rétine, vous pouvez les retrouver en intégralité sur l’excellent blog Flabbergasted Vibes*.De même, on pourra relever l’influence de João Gilberto dans le choix des Novos Baianos de reprendre sur leur album suivant, Novos Baianos F.C., le classique de Dorival Caymmi, « Samba da Minha da Terra ». Encore un Bahianais exilé à Rio, véritable figure tutélaire pour toutes les générations suivantes.

Si on joue le jeu des comparaisons, après le classicisme de João Gilberto, voici la version iconoclaste électrique des Novos Baianos…

 

Pour évoquer un autre cas de l’influence notable de João Gilberto sur les Novos Baianos, il n’est qu’à prendre la chanson qui donne son titre à l’album, « Acabou Chorare ». Elle est directement associée à la fréquentation de João Gilberto. Il s’agit d’une berceuse et elle respire le vécu. La communauté comprenant toute une marmaille, ses membres musiciens avaient également la charge d’endormir les petits. Ce n’est qu’une interprétation personnelle mais j’y décèle la lassitude de celui qui ne rêve que d’aller dormir quand, à une heure indue, le môme ne l’entend pas de cette oreille, mais où l’adulte fait preuve d’un sursaut inespéré d’inspiration pour chanter ces quelques lignes, probablement parce que la fibre parentale résonne en lui. Outre le minimalisme guitare-voix du morceau, l’influence « gilbertienne » tient surtout au fait que le titre reprend les mots de sa fille Bebel, qui enfant voulait rassurer ses parents après un gros gadin : je ne pleure plus, « acabou chorare ».

En 1988, Paulinho Boca de Cantor a retrouvé João Gilberto à New York et, à cette occasion, ils ont passé pas mal de temps ensemble. João Gilberto qui était nostalgique de cette époque où il fréquentait les Novos Baianos, lui aurait confié que son grand rêve serait d’avoir une bande potes pour vivre comme eux et passer tout leur temps à faire de la musique ensemble. filhosdejoao

Bien des années plus tard, récemment, Acabou Chorare a été élu par l’édition brésilienne de Rolling Stone meilleur album national de tous les temps. On pourra toujours en discuter mais cela vient récompenser cette évolution du groupe après que João Gilberto leur ait enseigné leurs racines musicales et qu’ils aient su les intégrer avec pertinence à leur langage rock.

C’est à cette époque, celle de la rencontre entre João Gilberto et les Novos Baianos, que Henrique Dantas a souhaité consacrer un documentaire, Filhos de João, O Admirável Mundo Novo Baiano, documentaire qu’il mit onze ans à pouvoir concrétiser. Alors que tant de personnes lui disaient qu’il n’y avait là la matière que pour un court, il en fit un long-métrage. Avec succès : le film fut présenté dans de nombreux festival et  remporta plusieurs prix. Son film s’appuie sur le témoignages des Novos Baianos eux-mêmes : Moraes Moreira, Galvão, Paulinho Boca de Cantor, Pepeu Gomes, Dadi… Seule Baby Consuelo manque à l’appel. Elle avait pourtant bien voulu répondre aux questions de Dantas et être filmée mais refusa ensuite que ces images figurent dans le film. On croise également Tom Zé, autre figure essentielle de cette époque fertile. Mais, bien entendu, ne vous attendez pas à y trouver le moindre témoignage de João Gilberto lui-même !

Le film alterne entretiens des témoins et images d’archives, scènes de vie quotidienne et parties de foot car les Novos Baianos étaient dingues de foot et passaient presque autant de temps à y jouer qu’à faire de la musique ! Ce film est le portrait d’une utopie éphémère. Il sort en juillet dans les salles brésiliennes. Bénéficiera-t-il d’une distribution internationale ? Voici déjà sa bande-annonce.

 

Mais nous ne saurions conclure l’évocation de cette rencontre fertile entre un génie révolutionnaire et ces jeunes rebelles sans une anecdote qui révèle bien la façon d’être au monde de João Gilberto. Luiz Galvão raconte qu’un jour, au petit matin, João l’avait invité à faire un tour en voiture dans Rio. Il eut la trouille de sa vie quand  João Gilberto grilla un feu rouge sans même ralentir pour voir si une voiture arrivait au carrefour. A peine eut-il le temps de se remettre de ses frayeurs qu’il en grilla un autre, toujours sans freiner ni même jeter un coup d’œil sur les côtés. Par contre, alors qu’ils arrivaient à un  feu vert, il freina et s’arrêta. Juste avant qu’une voiture ne croise leur route en vrombissant. Galvão lui demanda estomaqué : « mais comment savais-tu qu’une voiture arrivait ? ». Et João de répondre tranquillement : « au son. Je conduis à l’oreille » !

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* Vous pourrez également y trouver quelques uns de leurs albums au format mp3 320 et FLAC.

2 réflexions sur “Les Novos Baianos, fils de João Gilberto

  1. Great post. I have always been fascinated by the relationship between João and the Baianos. His influence on them is deeply felt in their music; whatever influence they had on him and his life is as mysterious and ethereal as the man himself. I was aware of this film but I am not sure that it has been released widely here. But I should check, I have been living in a small town for a few years now and kind of isolated.. By the way, for a *long* time now I have wanted to do a vinyl transfer of one of the old 'História de MPB' albums highlighting Assis Valente which has the original recording by the Anjos do Inferno (HELLS ANGELS, yeah!!). I love those LPs because they highlight composers by showing their work in such a variety of contexts. The only thing holding me up is the difficulty of photographing the long but beautiful booklets that came inside the LP jacket.

  2. I haven't seen the film either. I probably won't. There's so many brazilian documentaries I'd like to watch ! But I enjoyed the Novos Baianos' one you posted a few months ago. Despite the psychedelic colors.

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