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João Gilberto octogénaire !

 Au Brésil, l’événement majeur de l’année en matière d’hommages et autres commémorations est sans contexte l’anniversaire de João Gilberto. Il fête aujourd’hui son quatre-vingtième anniversaire. Enfin « fête », il a probablement déjà envoyé bouler tout son monde. Son caractère acariâtre, à la limite de l’autisme, est devenu légendaire. Mais le miracle de son art tient au fait qu’il sorte indemne des anecdotes les plus odieuses. Rarement un artiste aura été à ce point sans concessions et n’en faisant strictement qu’à sa tête.

João Gilberto est l’interprète qui transfigura la bossa nova et lui imprima son style incomparable. João Gilberto a créé, à lui seul, une véritable révolution esthétique dans l’histoire de la musique brésilienne. Si Orlando Silva, son modèle, était encore un chanteur « à voix », il introduit le chuchotement, la caresse qui deviendra dans le monde l’archétype des voix brésiliennes. Surtout, il développe en parallèle un style si caractéristique à la guitare qu’aujourd’hui encore il demeure cet horizon vers lequel tendent en vain la plupart de ses collègues.

Mais il n’y a qu’un musicien pour expliquer tout l’art de João Gilberto et c’est Marcio Faraco qui s’y colle : « avec son pouce droit, il joue une rythmique a priori stable, sauf qu’elle arrive à des moments qui ne sont jamais évidents. Et puis il y a la voix qui chante la mélodie jouée à la guitare, mais là-encore, João Gilberto attend le dernier moment pour l’entonner, ce qui donne l’impression que l’air chanté et celui gratté naissent ensemble tout en étant en contretemps » (Mondomix n° 31, nov-déc. 2008).

Le style unique de João Gilberto appelle des analyses approfondies. Ainsi, son plus grand spécialiste s’appelle Aderbal Duarte. Depuis quarante ans, il étudie et décortique son jeu. Il s’apprête à sortir Segredos do violão bossa nova, un livre et un DVD, fruits de ses recherches, l’œuvre d’une vie entière. João Gilberto a bien voulu collaborer en jouant spécialement pour lui à plusieurs reprises afin de lui montrer certains de ses « trucs ». Pour illustrer ce subtil décalage entre sa voix et la batida de sa guitare, il prend l’exemple de « Wave », composé par Jobim. « Que font normalement les chanteurs ? « Os olhos ja não modem veeeeer. » La voix couvre l’harmonie. Mais João évite que la voix reste devant. Il dit « ver » et laisse l’espace pour que l’on puisse entendre la guitare. João ne pense pas l’harmonie dissociée de la mélodie » (O Globo, 5 juin 2011).

Son interprétation de « Carinhoso », le standard de Pixinguinha, illustre bien son style feutré. Il y a quelques mois, nous avions présenté les versions qu’en avait donné Orlando Silva, son créateur, et Elizeth Cardoso, surjouant tous deux avec grâce le pathos. Ici, le contraste sera d’autant plus saisissant avec cette interprétation en finesse.

Qu’il s’agisse de « Carinhoso », « Chega de Saudade » et quelques autres, il semble tout à fait logique à Aderbal Duarte que João Gilberto ait joué et rejoué certains morceaux tout au long de sa carrière : « c’est un émotif, il s’investit beaucoup dans les chansons. Est-ce que tu vas arrêter de parler avec un ami sous prétexte que vous avez déjà eu beaucoup de conversations ? La relation de João avec les musiques est d’amitié ».

Miúcha, sa deuxième femme, souligne cet acharnement. : « João Gilberto avait appris sur le tard, passé 20 ans, à jouer de la guitare. A l’époque, il était sans le sou, dormait sur les bancs. Un jour, il s’est réfugié chez sa sœur. Il jouait de la guitare sans arrêt. Je l’ai vu triturer une chanson dix-huit heures d’affilée, il en épuisait tous les ressorts rythmiques, mélodiques. Ce qui a attiré le regard du monde sur cette musique, ce sont ses extraordinaires voyages sur les accords, cette manière de percuter la guitare, d’organiser des parties de cache-cache complexes entre sa voix et l’instrument »*. Mais cette discipline obsessionnelle peut devenir incompatible avec la vie conjugale, explique Miúcha : « il n’hésitait pas à me réveiller la nuit en demandant : ‘dis, écoute, qu’est-ce que tu préfères, ça ou ça ?’ Il était comme un enfant à qui il fallait sans cesse porter de l’attention. C’est épuisant à la longue »**.

João Gilberto est donc passionnément ami avec les chansons qu’il n’a de cesse d’interpréter. A ces amis fidèles, il fait régulièrement des offrandes, leur invente des harmonies et des accords étonnants. C’est encore Miúcha qui raconte que ces accords étaient « tellement spéciaux, qu’il a longtemps joué en tournant le dos au public. Il avait peur qu’on les lui vole »*.

On ne saurait évoquer le jeu de João Gilberto sans insister sur la dimension rythmique de son style. On a souvent dit que dans sa batida on retrouve l’écho des tambours de Bahia. Il est sûr en tout cas que c’est du samba qu’il se réclame. Miúcha est affirmative : « João Gilberto a toujours récusé le terme de bossa-nova. Il a toujours dit qu’il chantait de la samba »*. En voici un témoignage avec cette incroyable version d’un samba d’Antônia Almeida, « Não vou pra casa », titre qui figure également sur son dernier album à ce jour, João Voz e Violão, sorti en 2000.

Si João Gilberto ne se réclame pas de la bossa nova alors qu’il est celui qui en a le mieux défini l’esthétique, c’est parce qu’il ne se sentait pas à l’aise avec la jeunesse dorée carioca qui en avait fait son étendard orgiaque. Il est issu d’un milieu plus modeste et ses débuts ont été difficiles et il a longtemps mené la vie de bohème fauchée, véritable crève-la-faim.

Originaire de Juazeiro, au fin fond de l’état de Bahia, s’il passe par Salvador, ce n’est que pour mieux rebondir à Rio. Début 1955, il y est pourtant en plein désarroi. A cette époque, il fume tellement de marijuana qu’il est surnommé Zé Maconha. A force de retards et d’absences, il vient de se faire virer de son groupe Os Garotos da Lua, visiblement plus en raison de son caractère lunatique que des ivresses cannabiques. Son ami Luiz Telles l’invite alors à Porto Alegre et trouve plus commode de le loger au très chic hôtel Majestic. Il s’y met le personnel dans la poche qui est aux petits soins avec lui. Dans la capitale des Gauchos, il se fait vite remarquer, il est embauché dans un club où il se produit tous les soirs et quand il veut, même à trois du matin si ça lui chante. Il trouve là un public chaleureux qui se prend à même vouloir adopter son accent bahianais. Pour l’anecdote, vous pouvez voir ci-contre une photo du Majestic, aujourd’hui transformé en centre culturel. Au bout de quelques mois, João Gilberto comprend vite qu’il a déjà fait le tour de ce que Porto Alegre avait à lui offrir. Ce séjour lui aura été profitable, il y a développé son style et n’est désormais sans aucun doute quant à son talent, même s’il est encore le seul à en être convaincu.

A ce point du récit, je vais citer le superbe hommage que lui rend le compère Thierry de BossaNovaBrasil, une semaine entière dédiée au maître. Il décrit donc cet épisode crucial : « quand il revient à Rio en 57, João Gilberto se sent prêt. Il a dans sa main droite la rythmique de la bossa nova, dans sa main gauche les harmonies d’une samba enrichie, et une manière de chanter qui n’a plus rien à voir avec le passé. Toujours aussi bohème, il a désormais une immense confiance en son art.

C’est l’époque où João Gilberto va d’appartement en appartement pour se faire connaître auprès des amateurs éclairés de Copacabana et d’Ipanema – presque une tournée de promotion, comme on dirait aujourd’hui. Il arrive les mains dans les poches, et utilise la guitare de la maison. Et fait tourner un répertoire essentiellement constitué d’anciennes sambas, deux de ses compositions : Bim Bom et Ho-ba-la-la, plus quelques titres de Tom Jobim ».

Sa véritable carrière est désormais lancée. On connait la suite. « Chega de Saudade, titre emblématique de la bossa nova dont il donne la version la plus essentielle, « Desafinado », etc… Puis, cet album avec Stan Getz enregistré aux Etats-Unis, en 1963, qui lui ouvre une carrière internationale et qui transforme « The Girl from Ipanema » en scie mondiale, pour le meilleur et pour le pire. Comme tant d’autres, j’ai découvert João Gilberto grâce à cet album avec Stan Getz. Dès les premières notes, quand il entonne son chant feutré, ce fut une révélation, une voix comme je n’en avais encore jamais entendu. Comme tant d’autres, j’ai été saisi par le contraste, quand j’ai regardé le dos de la pochette, entre le petit monsieur gris et la caresse si sensuelle de sa voix. Mais quelle viatique que cet album qui lui aura permis de toucher un public ignorant tout de la musique brésilienne mais possédant ce disque inusable.

Astrud Gilberto, alors sa femme, est la voix féminine de cet album. Elle est aussi la chanteuse brésilienne la plus surfaite qui ait jamais été, à part peut-être… Bebel elle-même, fille de João et Miúcha. Quoi qu’il en soit, leur mariage est de courte durée. Et si Jorge Amado était le témoin de ce premier mariage, c’est à Paloma Jorge Amado, fille de Jorge, que João Gilberto confie le soin de jouer les entremetteuses et d’aller demander, pour lui, la main de sa fille à Sergio Buarque de Hollanda, le père de Chico et donc Miúcha. Elle s’exécute et l’union les voit vivre à New York, où Miles Davis est un habitué de leur appartement, Miles Davis qui disait qu’il sonnait bien rien qu’en lisant le journal, et au Mexique. Puis, ils se séparent parce « c’est épuisant à la longue » !

Le miracle de João Gilberto est que sa légende est si riche en anecdotes incroyables qu’on pourrait craindre qu’elles fassent écran avec sa musique. Mais dès que vous l’entendez, tout cela s’évapore et ne demeure plus que l’enchantement.

On décrit João Gilberto ermite, vivant reclus dans son appartement à triturer sa guitare, la télé allumée sans le son tout le jour et toute la nuit. Mais il n’est pas autiste, il a des amis. C’est plutôt, avec cinquante ans d’avance, une sorte de pionnier des réseaux sociaux : il a souvent préféré utiliser la technologie pour communiquer avec ses amis plutôt que de les rencontrer IRL. João Gilberto est depuis toujours accro au téléphone. Il a donc des amis et sait les solliciter le cas échéant…

A ce sujet, la plus odieuse des anecdotes existe en de multiples versions. Un ami brésilien me l’a raconté à propos d’une pizza, pour Roberto Menescal, c’est d’une guitare qu’il s’agit, au moins le motif est-il plus noble. Roberto Menescal est un des acteurs incontournables de la bossa nova, issu lui d’une famille aisée, peut-être un détail qui fait sens dans la scène qu’il raconte :

« J’ai reçu un appel de João, tard le soir.
Mon petit Roberto, a dit João, j’ai besoin d’une guitare. Tu peux m’en apporter une vite ?
– Bon, bah, ouais, où ça ?
– Chez moi… Oh ! Tu es trop gentil, sincèrement, merci. Merci, je t’attends, n’oublie pas la guitare

J’arrive chez lui. Il habitait dans un immeuble. Je m’avance vers la porte d’entrée et je sonne. Personne ne répond. J’appuie fort sur la sonnette et je reste là devant la porte, le doigt sur le bouton pendant quelques minutes. Et puis tout à coup, j’entends une petite voix derrière la porte qui dit tout bas :

« c’est toi, Roberto ?! Ah, laisse la guitare devant la porte. Merci beaucoup« . J’étais furieux. Il m’avait dérangé tard la nuit, fait venir jusqu’à chez lui, et il n’avait même pas la délicatesse de m’ouvrir ! Mais je m’exécutai, car c’était João Gilberto… Je dépose la guitare et je fais quelques mètres en arrière. Je fais mine de m’éloigner en claquant des talons et je me cache au fond du couloir. Je patiente quelques instants en me disant : « il va bien finir par sortir !« , puis tout à coup j’ai vu la porte s’entrouvrir et le bras de João apparaître. J’ai vu sa main chercher dans la pénombre la guitare. Il l’a prise brusquement par le manche et a aussitôt refermé la porte. Ce jour-là, j’ai compris que João Gilberto était un type vraiment étrange »**.

Avec lui, les organisateurs de concerts se font des cheveux, tellement il est ingérable. Dans un article du Monde, Francis Marmande reproduit le message envoyé par João à son tourneur : « Finalement, je viens – silence brésilien. J’arriverai le 24, le 25, le 26 ou le 27. Ou alors le 28. Ou juste après ». Et Marmande de poursuivre, lyrique, « il y a des poètes pour qui on se ferait damner. Des musiciens pour qui on s’est damné. Des ombres sans ombre qu’on reconnaît même les soirs où ils ne jouent pas. Des enchanteurs pour qui les tourneurs se damnent, et le public aussi. Des magiciens absolus sans pardon. Ce sont de loin les plus seuls, les préférés, archanges de la joie et de l’imprévisible. Ils indiquent la pente juste de la folie, l’autre nuit, le sommeil des anges et les songes de la raison. A voix presque basse, ils parlent à tous. A chaque accord de treizième, nous disent ce que ce monde aurait pu être. La plupart du temps, João Gilberto ne vient pas »***.

Il existe également beaucoup d’anecdotes évoquant les dégâts que provoque l’oreille absolue de João Gilberto. Il y a des choses que lui seul entend. D’où les difficultés de le faire jouer sur scène s’il perçoit le moindre parasite, même si personne autre que lui n’a rien entendu. On finira bien par découvrir un robinet qui goutte au fin fond des loges qui l’aurait perturbé alors qu’il est pourtant déjà sur scène. Otto, un des pionniers de l’électro dans la MPB, racontait s’être produit le même soir que lui au Barbican Center de Londres et avoir été pétrifié à l’idée de risquer le déranger. « Il donnait un concert dans la grande salle alors que j’étais invité à me produire dans le hall. Bien sûr, j’ai attendu que João ait fini avant de commencer. Si on avait joué à la même heure, malgré la distance entre les deux salles, il aurait bien été capable de m’entendre et demander à annuler sa représentation ».

Point n’est besoin d’avoir l’oreille absolue pour goûter au charme unique de João Gilberto. Certes, seuls les musiciens sauront comprendre son génie. Nous autres, sommes déjà suffisamment émus par son art complexe. Avec le temps, comme en témoigne João Voz e Violão, sorti il y a déjà plus de dix ans, João Gilberto semble tendre vers un sens de l’épure absolue, une quintessence de son art. Il est rare, le sera de plus en plus. Fantôme, invisible, il n’est presque plus qu’une légende mais chez lui, pourtant, toujours et sans cesse, il continue de jouer et dialoguer avec ses meilleurs amis de toujours, les chansons de son répertoire. Au milieu de leurs conversations sans fin, ces chansons ont-elles songé un instant à lui souhaiter aujourd’hui un joyeux anniversaire ?

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Pour une présentation détaillée de la carrière de João Gilberto et son importance dans l’histoire de la musique brésilienne, je vous invite à vous tourner vers la série que lui a consacré BossaNovaBrasilà l’occasion de ce quatre-vingtième anniversaire.

* Véronique Mortaigne, « Bossa nova : le succès à double-tranchant d’un musique « trop jouée », Le Monde (09/10/2002)
** François-Xavier Freland, Sarava ! Rencontres avec la Bossa Nova, Naïve (2005)
*** Francis Marmande, « En Attendant João Gilberto, poète du chant », Le Monde (30/06/2003)

2 réflexions sur “João Gilberto octogénaire !

  1. Très belle contribution à l'histoire de João, Docteur, et merci pour les citations de BNB. Juste un point : je n'ai jamais lu nulle part que JG soit " acariâtre ". C'est plutôt un homme charmant, de l'avis général. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir été le plus grand poseur de lapins de Brésil, d'abuser structurellement de ses amis , ou de prendre la tête de tout le monde par son perfectionnisme (essentiellement musical)…Et bien d'accord avec toi quant à Astrud, cf. http://bossanovabrasil.fr/astrud-gilberto-une-comete-dans-la-galaxie-bossa-nova-25119.html

  2. Oui, tu as raison, "acariâtre" n'est pas le mot qui convient pour décrire sa réclusion, ses exigences, ses abus…

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