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Ricardo Cravo Albin, le dictionnaire fait homme

 Si vous lisez régulièrement ce blog, vous aurez remarqué que nous évoquons souvent un ouvrage de référence concernant les musiques brésiliennes, le Dicionário Cravo Albin da MPB. Avec ses cinq mille entrées, le dictionnaire de la musique brésilienne est un travail essentiel et très complet qu’il est toujours utile de consulter pour vérifier ne serait-ce qu’une date, un titre. Ne possédant pas ce pavé, je me connecte sur la version en ligne et gratuite de ce dictionnaire. N’étant pas à un blasphème près, j’oserais dire qu’il s’agit d’une « Bible ».

A l’origine de ce projet, un homme. Ricardo Cravo Albin. Celui-ci était déjà le fondateur du MIS, le Museu da Imagem e do Som. Celui qui fut un ami de Silvio Caldas et Tom Jobim est un homme ouvert, au point d’apprécier Ivete Sangalo, la reine de l’axé music bahianaise, ou DJ Marlboro qui fit découvrir le (baile) funk aux classes moyennes. Axé et funk carioca, deux genres honnis des puristes et dont l’appréciation par Cravo Albin lui valut quelques critiques des défenseurs du bon goût. Nous préférons souligner son éclectisme.

L’an dernier, à l’occasion de ses soixante-dix ans, Cravo Albin avait accordé une interview à Vitor Pamplona pour la Revista Muito. Voici une traduction de quelques extraits de celle-ci. Mais comment présenter Ricardo Cravo Albin, se considère-t-il comme un musicologue ? « Si le terme de musicologue me plaît ? Non. Il est trop solennel. Cela ne l’empêche pas d’être juste d’un point de vue lexicographique. Mais si vous me demandez s’il me plaît, je vous dirai que non. Je préfère historien« .

L’homme est bahianais mais, comme tant d’autres, c’est à Rio qu’il a passé la majeure partie de sa vie. Pourquoi avoir quitté Bahia ?

Ricardo Cravo Albin : « J’ai reçu une invitation du collège Pedro II, le collège référence du pays, qui accueillait les meilleurs étudiants de chaque état. J’étais en train de finir le primaire. J’ai été le premier élève de l’état. (…) L’enfant brésilien qui avait du talent recevait l’invitation, toutes les fournitures scolaires, tout payé. Mes parents m’y ont conduit. Peu de temps après, j’ai perdu mon père qui possédait des fazendas dans la région de Penedo, dans l’Alagoas. Ma mère a vendu tous ses biens et nous nous sommes installés définitivement à Rio de Janeiro ».

Vous intéressiez-vous déjà à la musique ?

R. C. A. : « Enfant, ce que j’aimais, c’était les musiques de Luiz Gonzaga. Mon souvenir le plus clair est le baião, en raison de l’ambiance dans les fazendas de mon père, dans le sertão de l’Alagoas. C’était un intérêt normal. Cela a changé au collège Pedro II. J’avais une radio, que j’écoutais le soir, jusqu’à neuf heures et demie, dix heures. La première chanteuse qui me fascina fut Ângela Maria, de qui j’allais devenir ami des années plus tard. Je me souviens d’une soirée merveilleuse avec Ângela alors que j’étais déjà directeur du Museu da Imagem e do Som. Elle m’avait reçu dans son appartement de Copacabana. Elle a chanté comme une cigale jusqu’à cinq heures du matin. Aujourd’hui, Ângela Maria participe à mon tout dernier projet, la MPB à l’école. C’est un projet absolument inédit que nous lançons avec le Secrétariat de l’Education de Rio de Janeiro, pour enseigner l’histoire de la musique populaire. Il y a six parties historiques : la formation de la MPB, le choro, le samba, la musique régionale, la bossa nova et l’évolution de la MPB jusqu’à aujourd’hui. C’est une introduction, ce n’est pas une encyclopédie comme le Dicionário Cravo Albin. Mais ça permet de connaître des gens intéressants, sans censure, sans préjugés, attirant l’attention sur le métissage brésilien. Nous avons des cartes, des DVDs. Cela peut attirer les élèves, sans parler de la chance de découvrir qui étaient Chiquinha Gonzaga, Noel Rosa, Ary Barroso. Parce qu’actuellement, ils ne savent pas qui est Chico Buarque. Ils ne connaissent qu’Ivete Sangalo, qui est formidable, Tati Quebra-Barraco, MV Bill ou DJ Marlboro, qui le sont également. Mais il n’y a pas qu’eux. Ils sont là aujourd’hui parce qu’avant il y en avait d’autres ».

Comment se fait l’actualisation du Dicionário Cravo Albin?

R. C. A. : « C’est un véritable sacerdoce. Actualiser quelque chose d’aussi dynamique que la musique populaire brésilienne requiert un travail quotidien. D’autant plus en raison de la version en ligne sur internet. L’Institut Antônio Houaiss travaille avec moi à sa coordination. Et nous avons quatre chercheurs qui se répartissent quatre courants de la MPB. L’un d’entre eux s’occupe de la musique populaire brésilienne traditionnelle, s’intéresse au passé pré-bossa nova, d’avant 1958. Un autre s’occupe de la musique régionale. Un autre du samba-rock, du gospel et de toutes les évolutions et courants liés à ces cultures. Et, finalement, nous avons la musique contemporaine que l’on a coutume d’appeler MPB. Alors qu’en vérité, tout est MPB, sinon ce n’est qu’une définition commerciale que je déteste ».

Faudrait-il opposer musique populaire et érudite ?

R. C. A. : « Il y a une différence cruciale. La musique populaire se distingue de toute la tradition occidentale, européenne. La musique occidentale trouve ses fondements chez Jean-Sébastien Bach, c’est une structure musicale très élaborée. Elle se fonde dans la trame musicale de l’orchestre et de la composition. La musique populaire est spontanéité, à partir de, ou incluant, son audition. Ce sont des chroniques, d’un registre léger. Au Brésil, cette légèreté est comme le football, une perception d’un trait national. La musique est le premier produit culturel du pays qui reçoive dans le monde une reconnaissance immédiate ».

Mais s’il offre à travers son dictionnaire une présentation presque exhaustive de tous les artistes qui ont compté, quels sont les voix qui l’ont marqué, qu’il chérit le plus ?

R. C. A. : « Ma voix préférée a toujours été celle d’Orlando Silva. Mais après que Milton Nascimento soit apparu dans un festival où je faisais partie du jury, je suis enchanté par sa voix et sa musique. J’ai voulu que le jury lui donne la première place. A partir de là, c’est clair, Milton demeure une référence. Si Dieu chantait, il chanterait avec les voix d’Orlando Silva et Milton Nascimento ».

Et les chanteuses ?

R. C. A. : « J’aime la dimension viscérale chez les chanteuses. Ce n’est pas pour rien que j’aime Amália Rodrigues, Edith Piaf et les divas noires du jazz, particulièrement Billie Holiday. Et, au Brésil, nous avions une grande chanteuse viscérale, Dalva de Oliveira. Et dans sa lignée directe, ma première passion musicale, Ângela Maria. J’admire une autre chanteuse, Maria Bethânia, qui est sur la voie de cette viscéralité. Le samba revient à son prestige perdu ».

Est-ce une conséquence de l’affirmation de la brasilianité dans les années quatre-vingt-dix ?

R. C. A. : « J’attire l’attention sur la Bahia de cette époque et sur son pouvoir de rendre possible l’appréciation de la beauté de la négritude dans tout le Brésil, à partir de Bahia. Il y a toujours à Bahia des berceaux, des cocons, des provocations initiales. La fierté, le Noir, la musique populaire et la danse. Le Bahianais est un point de référence, il sait défendre la capoeira, le samba-de-roda, et provoque cette merveille de joie collective de l’axé. La musique axé est commerciale. C’est sans intérêt. Ce qui est intéressant, c’est qu’elle s’appuie sur des bases, comme ont des bases les grandes passions nationales, particulièrement dans les zones les plus défavorisées des grandes villes, que sont le rap et le funk. Ce sont des possibilités de nouvelles constructions musicales ».

Pourquoi des styles aussi forts régionalement, comme la technobrega, ne s’affirment-ils pas à l’échelle nationale ?

R. C. A. : « C’est une question de goût, mais aussi commerciale. La musique sertaneja n’a accès qu’à un marché restreint. La classe moyenne n’en écoutait pas, n’appréciait pas les caipiras. Mais tout cela a changé, au point que Roberto Carlos a célèbré la musique sertaneja dans une émission de Globo. Mais je ne suis pas d’accord qu’on oublie quelqu’un comme Inezita Barroso, une des cinq plus grandes chanteuses de l’histoire de la musique brésilienne. C’est une injustice. Et c’est ça ma revendication ».

Alors, vous avez compris, si vous voulez lui faire plaisir, ne perdez pas de temps et filez découvrir cette grande dame de la musique brésilienne, qui dès les années cinquante se dédia à la divulgation des musiques folkloriques brésiliennes.

On a également compris que le professeur Cravo Albin n’a rien perdu de son enthousiaste, qualité essentielle pour faire vivre pareille entreprise !

Le Dicionário Cravo Albin da Musica Popular Brasileira

L’interview réalisée par Vitor Pamplona, « A Axé music interessa porque tem fundamento, Revista Muito (14/7/2010)

La page du Dictionnaire Cravo Albin consacrée à Inezita Barroso, une critique de son album Vamos Falar de Brasil (1958), par Luiz Américo qui le classe parmi ses 100 albums fondamentaux de la musique brésilienne…

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