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Marku Ribas, une légende bien vivante des musiques afro-brésiliennes

Si avant d’avoir l’occasion d’écouter sa musique, vous apprenez de quelqu’un qu’il a enregistré pour Hugues Auffray et Frida Boccara, tourné avec Robert Bresson dans Quatre nuits d’un rêveur, vous ne lui attribuerez probablement pas un gros coefficient de funkitude. Si, par contre, on rajoute qu’il a assuré la première partie de James Brown aux Barbades, qu’il a côtoyé Bob Marley et poussé des dreadlocks avant lui (non pas sous influence rasta mais massaï), qu’il a joué avec les Stones sur Dirty Work en 1985, que Mick Jagger envoyait une Rolls blanche l’accueillir l’aéroport, probablement que, là, vous demanderiez à voir… Si enfin on vous annonce que Seu Jorge, Max de Castro, Ed Motta, le Clube do Balanço ou Marcelo D2, autrement dit tout la fine fleur de la scène funk-soul-rap brésilienne actuelle, sont ses plus grands fans et lui vouent un culte à la hauteur de son talent, là vous n’en pouvez plus de découvrir ce bonhomme.

Marku+Ribas

Le bonhomme en question, c’est Marku Ribas, originaire de Pirapora dans le Minas Gerais, jeune sexagénaire fringant. Assurément Marku Ribas mériterait une vraie gloire, de celles qui dépassent le cercle des connaisseurs éclairés qui savent combien il compte, tant il est un des artistes majeurs des musiques noires brésiliennes des 70’s. Malheureusement, son intégrité artistique est bien mal récompensée. Même le Dicionário Cravo Albin da MPB ne lui accorde qu’une présentation scandaleusement sommaire eu égard à la place si particulière qu’il occupe. De Carlinhos Brown, dont nous présentions cette semaine la participation au projet de Vincent Moon, Petites Planètes, nous disions qu’il avait incarné une révolution esthétique de la musique brésilienne. A travers lui, la vedette en premier plan n’était plus un guitariste mais un percussionniste, comme se plaisent à souligner de nombreux Bahianais. La percussion « passe de la cuisine au salon« , comme l’écrivait mon amie bahianaise, l’anthropologue Goli Gerreiro, dans son livre A Trama dos Tambores : A Musica Afro-Pop de Salvador. C’est déjà le mouvement qu’avait initié Marku Ribas, certes guitariste, mais aussi percussionniste, à sa façon précurseur du phénomène Carlinhos Brown.

Si son « Zamba Ben » est devenu un des classiques du samba-rock et demeure un titre emblématique de Marku Ribas, probablement son plus connu, on ne saurait pourtant restreindre son registre au samba-rock. Comme il le dit lui-même, sa musique mêle samba, patchanga, jazz, funk, reisado et batuque…. On retrouvera même des morceaux du folklore antillais dans sa discographie, Marku Ribas ayant vécu sept ans entre France, Martinique et Jamaïque au début des années 70, lui aussi contraint à l’exil par la dictature. Mais à la différence des Tropicalistes réfugiés à Londres, Marku Ribas avait eu le bon goût de choisir Paris et les Antilles.

A la différence d’autres compatriotes musiciens qui enregistrent leurs disques dans leur pays d’accueil, c’est au Brésil que Marku tint à enregistrer ses albums des années soixante-dix… pendant les vacances ! Une situation probablement inédite. Mais, de ces albums, Underground, Marku, Barrankeiro et Cavalo das Alegrias, nous aurons l’occasion de parler plus en détail une prochaine fois…

Si les longues périodes de vaches maigres l’ont rendu quelque peu amer, il semble néanmoins déborder d’enthousiasme pour de nouveaux projets. Ces dernières années, il a ainsi obtenu plusieurs rôles au cinéma. Celui de Carlos Marighella, opposant à la dictature, dans Batismo de Sangue, rôle pour lequel il avait dû sacrifier ses locks, ou celui d’un crooner dans le film Chega de Saudade, où il joue aux côtés d’Elza Soares, et pour lequel ils ont tous deux enregistré la bande originale composée par BiD.

Pour ses soixante ans, à l’occasion d’une série de concerts à São Paulo, il a enregistré un DVD comprenant des morceaux récents et inédits, au milieu de ses classiques. Un projet dont la direction musicale a, là encore, été confiée à BiD. C’est toujours ce même BiD, ex-membre de Funk Como Le Gusta, qui avait invité Marku Ribas sur son premier album solo, l’excellent Bambas & Biritas Volume 1. En tant que musicien, aux côtés d’autres vieilles gloires comme Carlos Dafé (claviers) et Lula Barreto (basse), mais aussi comme interprète d’un titre, « Fora do Horario Comercial ». Admiré de ses pairs et de la nouvelle génération, on le retrouvait également invité par Curumin pour un titre de son album Japan Pop Show.

Enfin, l’an dernier, il a sorti son premier album en près de vingt ans, 4 Loas, où on a eu le plaisir de le retrouver au meilleur de sa forme. Toujours avec sa voix grave si caractéristique, toujours balançant du chant au scat et à l’onomatopée. Car Marku Ribas a toujours utilisé la voix comme instrument de percussions. Ainsi, le célèbre « Zamba Ben » est-il longtemps resté sans paroles. Ce n’est qu’en 2001, vingt-cinq ans après l’avoir composé, quand le Clube do Balanço l’a invité à la chanter en duo avec Paula Lima, la diva paulista de la soul, qu’il s’est décidé à les écrire.

Si le Clube do Balanço, formidable groupe de baloche samba-rock, a bien su rendre le côté dansant du morceau, voici une version de « Zamba Ben » où Marku Ribas est seul sur scène. Irrésistible, la voix porte fort, soutenue par cette simple rythmique à la guitare qui a l’efficacité de tout un orchestre. A moins que ça ne soit sa présence qui vaille celle d’un orchestre.

Même si les images, pourtant tirées du même spectacle, sont de moins bonne qualité, je ne résiste pas au plaisir de vous proposer cet autre extrait : pour l’impressionnant numéro de bruits de bouche et percussions corporelles par lequel commence Marku Ribas avant d’enchaîner sur les morceaux « Altas Horas » et « A Embaixatriz ». Toujours seul avec sa guitare jusqu’à ce qu’un trombone vienne le rejoindre…

 

Qu’attend-t-on pour proposer des dates et une tournée française à Marku Ribas ? Quand verra-t-on cette légende qui demeure au sommet de son art tourner et enflammer nos salles de concert ? Et, détail qui devrait flatter notre chauvinisme, en plus il parle français…

A signaler que si ses albums originaux sont depuis longtemps épuisés, une compilation réalisée par Ed Motta, simplement intitulée Zamba Ben, pour son morceau le plus célèbre, permet à sa musique d’être accessible… Sur la Toile, ses albums avaient trouvé une nouvelle vie, sans toutefois que cela profite à leur auteur, vous vous en doutez… Mais l’essentiel n’est-il pas de faire exister l’œuvre unique d’une légende vivante de la musique brésilienne ? Vivante et bien vivante !

Je termine ce texte alors que je viens d’apprendre la mort de Gil Scott Heron. Déjà les hommages se multiplient. Plutôt que d’improviser un hommage de plus, je préfère conserver cette évocation d’une autre légende, certes infiniment plus confidentielle, sensiblement du même âge mais encore en pleine forme. C’est les vivants qu’il faut honorer les premiers. Alors vive Marku Ribas et vive ses héritiers entretenant la flamme !

Et ce n’est pas fini ! A suivre demain, un titre de Marku Ribas tout à fait de saison…

PS : j’avais publié une première version de ce texte lors de l’hommage rendu à Marku Ribas, à l’occasion de ses soixante ans, dans l’émission Goutte de Funk, sur Divergence-FM, enregistrée en direct le 22 mai 2007.

Une réflexion sur “Marku Ribas, une légende bien vivante des musiques afro-brésiliennes

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