Bahia/Portrait

Roque Ferreira : ce sont les femmes qui chantent le mieux ses sambas de Bahia

Alors qu’il va fêter ses soixante-cinq ans l’an prochain, le sambiste bahianais Roque Ferreira jouit enfin d’une véritable reconnaissance. L’an dernier, trois artistes sortirent un album consacré à son répertoire : Mariene de Castro, Roberta Sá et Clécia Queiroz. Maria Bethânia également avait intégré six de ses compositions sur ses derniers albums Tua et Encanteria, sortis simultanément en 2009. C’est pourtant depuis 1979 que ses chansons ont commencé à trouver des interprètes, Clara Nunes ayant été la première à créer une de ses sambas, « Apenas um adeus », co-écrite avec Edil Pacheco et Paulinho Diniz, et figurant sur l’album Esperança. Roque Ferreira a beau être chanté par les plus grands sambistes cariocas, c’est dans les traditions bahianaises du samba de roda et du samba de raiz qu’il trouve son inspiration.

Roque-Ferreira+cavaquinhoRoque Ferreira est né en 1947, dans la petite ville de Nazaré das Farinhas, dans le Recôncavo, au cœur de l’Etatde Bahia. Une autre autre gloire locale originaire de Nazaré est le footballeur Vampeta qui portait fièrement la moustache et les couleurs du PSG au début des années 2000. La ville est célèbre pour sa Feira de Caxixis où, chaque année au mois d’avril, se tient une foire d’artisanat de terre cuite, ce qui donne prétexte à faire la fête et organiser des concerts.Mais Nazaré est une petite ville provinciale, aussi à l’âge de quinze ans, Roque rejoint Salvador, la capitale, et commence à composer. Pourtant, la musique n’est pas son vrai métier. Il travaille comme publicitaire* pendant vingt ans. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à composer. Aujourd’hui encore, comme en témoignent les membres du Trio Madeira Brasil qui a accompagné Roberta Sá pour le sublime album dédié au répertoire de Roque Ferreira, Quand o Canto é reza, « il compose de manière compulsive, explique Zé Paulo Becker. Il dit, ‘si vous avez des mélodies, vous pouvez me les envoyez pour que j’écrive les paroles, ok ?’. Et du jour au lendemain, elles sont prêtes ». Mais comme le précise Marcello Gonçalves, également du trio, « pourtant Roque a coutume de dire qu’il n’écrit pas ça sous le coude, tout est étudié, il lit, se documente »**.

Il faut préciser qu’il s’est aussi associé fréquemment à quelqu’un qui écrit de manière encore plus compulsive que lui, Paul César Pinheiro, omniprésent parolier d’un bon millier de sambas.La première à chanter une de ses compositions est donc Clara Nunes, l’immense vedette qui toucha le grand public brésilien tout en restant fidèle aux racines du samba et à l’école de Portela. S’il est très imprégné de la culture bahianaise, c’est donc à des interprètes cariocas qu’il doit son début de reconnaissance. Outre Clara Nunes, Beth Carvalho l’a chanté, ainsi que Alcione, João Nogueira, Martinho da Vila et Zeca Pagodinho. Si ce dernier est probablement le plus populaire des sambistes de ces vingt dernières années, c’est grâce à Roque Ferreira que sa carrière démarra véritablement. En 1995, Zeca Pagodinho interprète « Samba pras Moças » et en fait le titre de son album. Comme le rappelle Roque Ferreira : « avant cela, Zeca vendait dix mille disques. Après, il a commencé à en vendre 400 000. Je peux dire sans fausse modestie que cela lui a ouvert le chemin. Et j’ai commencé à faire connaître le samba-de-roda grâce au plus carioca des chanteurs »***. L’histoire se souviendra que la chanson a d’abord été refusée par la chanteuse Alcione, qui se rattrapera par la suite en interprétant d’autres chansons de Roque Ferreira.

Sans oublier Dudu Nobre avec qui il a occasionnellement composé quelques tubes pour les autres (par exemple, « Água da minha sede » pour Zeca Pagodinho ou « Pro amor render » pour Martinho da Vila), Roque Ferreira est donc reconnaissant à ses interprètes cariocas et sévèrement lucide sur le rapport de Bahia au samba. « Si le samba est originaire de Bahia, bien que cela ne puisse être prouvé, je peux dire que Bahia est une mauvaise mère. La musique axé a sapé le samba et donné le pagode. Sans Rio, le samba serait déjà mort »***.

roqueferreira

C’est ainsi, la langue de bois est étrangère à Roque Ferreira. Il déteste l’axé et le fait savoir. Même Ivete Sangalo, la plus grande star du genre, presque une institution, n’échappe à pas à sa dent dure. Quant au rock, malgré son prénom, c’est encore pire : il déteste de toutes ses forces. Même le sublime hommage que lui ont rendu Roberta Sá et le Trio Madeira Brasil n’échappa à ses critiques. « Le disque est bien fait, je le trouve super. Elle chante très bien, très juste. Roberta et le Trio Madeira Brasil ont proposé leur propre lecture de mon travail. Mais si c’est moi qui l’avait enregistré, l’album aurait été très différent. Le disque est light et le samba-de-roda n’est pas light. C’est un type de samba qui exige beaucoup de percussions et le disque de Roberta n’en a pas. Cela ne lui retire pas son mérite. Je reste très fier de l’hommage. Le trio est merveilleux. Le disque a perdu en bahianité, est plus orienté MPB. Je suis ancré dans la réalité musicale du Recôncavo. Les mélodies sont jolies, les harmonies sont simples. Ils ont sophistiqué les harmonie. C’est très beau mais si je montrais ça au public du Recôncavo, il n’y croirait pas ».

On pourrait s’imaginer face à un vieux bougon, à un type trop ancré dans la tradition pour supporter qu’on la touche alors que c’est loin d’être le cas. Certes Roque Ferreira est attaché à ces racines, à ce samba-de-roda bahianais, mais son œuvre est, au contraire, un véritable trajet poétique. Alors qu’on pourrait l’imaginer fervent fidèle des terreiros du candomblé, « que nenni, je n’étais jamais allé dans un terreiro de candomblé jusqu’à ce que Mariene (de Castro, ndla), m’invite à assister à la sortie de son saint dans un terreiro de Gantois (****) », Roque est agnostique. Mais il cultive l’évocation d’un univers populaire empreint de spiritualité afro-brésilienne. Comme d’autres compositeurs, ses textes sont truffés de références au folklore, à la religion, et nourris de cette langue africaine ayant survécu au Brésil à travers les siècles. Son œuvre est justement un travail sur la langue, attachée à enrichir la langue portugaise de ces termes africains qui en font le brésilien. Mais cette inspiration n’est pas spontanée, c’est une démarche intellectuelle qui s’appuie sur un travail de documentation. Comme l’explique Roque Ferreira, « je n’écris pas avec les pieds, je fais des recherches, j’achète des livres »***. Ce travail de documentation préalable lui sert ensuite à trouver cette fameuse musicalité de la langue brésilienne. Ainsi, son approche est bel et bien un trajet poétiquevers cette influence africaine dans la langue populaire brésilienne. Et ses paroles sont parsemées de termes inconnus à la plupart de ses compatriotes. D’ailleurs, quand Roberta Sá entreprit de chanter son répertoire, il dut même lui envoyer un glossaire afin qu’elle comprenne les paroles et puisse les intérioriser.

Déjà 400 compositions de Roque Ferreira ont été enregistrées. Et 600 sont encore inédites. Mais s’il est chanté par les autres depuis une trentaines d’années, il n’a enregistré qu’un seul album, en 2004, le magnifique Tem Samba no Mar, sorti sur le label Biscoito Fino mais visiblement déjà épuisé. Il déclare prendre de plus en plus goût au chant et, il y a déjà deux ans, il disait travailler sur un nouvel album : il a déjà plus de matière qu’il ne lui en faut. Si les percussions sont la base de ces morceaux, les cordes sont virevoltantes, parmi elles, la viola caipira, cette guitare à 10 cordes de métal essentielle dans nombre de styles populaires brésiliens, est omniprésente et incarne cet ancrage dans la tradition.

RoqueS’il a été chanté par les Cariocas, ce qui frappe en découvrant la liste des interprètes de Roque Ferreira, c’est de constater à quel point ce sont principalement des femmes que se sont appropriées son répertoire. Clara Nunes, la première, Beth Carvalho, Alcione, Maria Bethânia et donc récemment au sein de cette nouvelle générations d’artistes, Mariene de Castro, Clécia Queiroz et Roberta Sá. De ces dernières, il dit : « elles incarnent le renouveau du samba, chacune à sa manière. J’en suis heureux car, quand je partirai, j’ai envie de voir que tout ça continue »***. Mais celui décrit comme ayant la modestie élégante ignore pourquoi ce sont les femmes qui interprètent ses chansons : « je les applaudis toutes mais je ne sais pas trop ces qui les attire chez moi. Peut-être la simplicité de ma musique »***.

Peut-être une certaine sensibilité, pour Roberta Sá. Il ne fait aucun doute que Roque Ferreira compose des chansons taillées pour être interprétées au féminin : « ce sont des musiques de femmes, mais des femmes vigoureuses, pas des gamines« **, d’où le challenge sur son album de concilier une forme de suavité à la force de ces personnages féminins. Elle lui tresse un bel hommage : « Roque Ferreira est un des plus grands compositeurs actuels du Brésil. C’est quelqu’un qui a une personnalité forte mais je trouve qu’il n’occupe pas encore la place qu’il mérite. Toute la jeunesse carioca reprend ses chansons et quand le public découvrira qu’il en est l’auteur, tout le monde va l’adorer »***.Si Roque a fait la fine bouche devant la sophistication de son répertoire proposé par Roberta Sá et le Trio Madeira Brasil, il se sent infiniment plus proche de Mariene de Castro dont l’approche est certes beaucoup plus conventionnelle mais porté par un sacré abattage. Avec sa voix grave, elle donne de la puissance aux chansons qu’elle interprète. Entre eux deux, c’est une amitié de quinze ans, depuis ses débuts. Elle le considère à ce titre comme une sorte de Pygmalion. « Il est un maître pour moi, le compositeur de ma vie, un génie qui m’a considéré comme une sambista avant même que je m’estime digne de ce titre sacré »***. Il faut dire que ce n’est pas quelque chose qu’elle prend à la légère… « Etre une sambiste est un titre inestimable, grandiose parce qu’il signifie que l’on a une responsabilité à l’égard de l’histoire du samba et à l’égard de l’histoire du peuple brésilien. Pour cette raison, j’ai fait ce travail avec amour et beaucoup d’implication de manière à ce qu’il ait la même importance pour les plus jeunes qui commencent seulement à aimer le samba que pour les plus anciens afin qu’ils ne perdent pas le souvenir de la Bahia d’antan ».

En attendant de découvrir un jour un nouvel album de Roque Ferreira, si vous avez des difficultés à vous procurer son unique CD à ce jour, déjà épuisé ou uniquement disponible chez certains vendeurs, je vous invite à l’écouter par la voix de ces formidables chanteuses qui se sont appropriées son œuvre ou de le suivre à la trace, au gré de ses participations à des albums aussi essentiels que celui de Dona Edith do Prato, Vozes da Purificação, ou celui de Riachão, Humaneochum, où il intervient pour un duo sur « Quem é o dono dessa mulher »…Si sa notoriété commence au Brésil à être à la hauteur du personnage, il va sans dire qu’en France, il demeure un illustre inconnu. Aussi à notre humble échelle, aurons-nous essayé de réparer cette injustice.

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* N’allez pas me demander s’il était créatif, planner stratégique ou que sais-je, je n’en sais rien.
*** « Roque Ferreira, sambista baiano, fala sobre samba e critica axé », Correio 24 Horas (18/10/2009)
**** Une des variantes du candomblé bahianais, citation ibid. ***

2 réflexions sur “Roque Ferreira : ce sont les femmes qui chantent le mieux ses sambas de Bahia

  1. Enchante’ d’avoir de’couvert ce site, et les informations sur
    Roque Ferreira avant tout – il est un musicien d’exception.
    Grand dommage que la sphe`re anglophone a` peine se rend compte de lui et ses dons de l’ espirit – aussitant que musicaux.

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