Bahia/Disques/Rio

Roberta Sá et le Trio Madeira Brasil chantent Roque Ferreira

Ces dernières semaines, l’œuvre d’un compositeur brésilien s’est imposée à nous avec insistance. Il ne s’agit pas de Jobim, ni de Jorge Ben, ni même de Caetano, ou encore moins de Villa-Lobos. Non, c’est l’œuvre d’un sambiste bahianais : Roque Ferreira. Nous reparlerons très prochainement de lui mais, aujourd’hui, après Mariene de Castro, avant Clécia Queiroz, voici Roberta Sá. Toutes chantent Roque Ferreira. Car on a beau faire des efforts pour suivre l’actualité, on s’en échappe quand un disque s’installe durablement et tourne en boucle… Roberta Sá et le Trio Madeira Brasil ont ainsi signé un des plus beaux albums brésiliens de l’an dernier, Quando o Canto é Reza et, ces dernières semaines, j’ai bien du mal à passer une journée sans l’écouter au moins une fois.

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Roberta Sá appartient à la nouvelle génération de chanteuses brésiliennes pour qui le samba est une racine qui donne de beaux fruits. Pour interpréter le répertoire de Roque Ferreira, elle a choisi une forme d’excellence instrumentale en nouant cette collaboration avec le Trio Madeira Brasil. Dans cet exercice, aucun moyen de se cacher : la voix se doit d’être à la hauteur. Car ce trio à cordes composé de Marcello Gonçalves (guitare 7 cordes), Zé Paul Becker (guitare) et Ronaldo do Bandolim (mandoline) fait partie de ces formations instrumentales ayant atteint une maîtrise stupéfiante de leur art. Tous trois sont des virtuoses d’expérience.

Marcello Gonçalves est un des guitaristes 7 cordes les plus sollicités du pays. Pour décrire l’importance de cet instrument dans certaines musiques brésiliennes, Thierry, de l’indispensable BossaNovaBrasil, trouvait les mots justes : « la 7 cordes n’est pas un instrument pour ramenard : on n’en attend pas de solo, mais une rythmique irréprochable et une base harmonique solide pour tout le groupe » (justement dans un message consacré à Roberta Sá). Zé Paulo Becker est un guitariste de formation classique, récompensé d’un Premier Prix du Concours International Villa-Lobos*, en 1992, ayant préféré ensuite se consacrer aux musiques populaires. « J’avais déjà douze ans de guitare classique derrière moi quand j’ai commencé à m’intéresser à l’univers de la musique populaire brésilienne et, en particulier, du choro »**. Et Ronaldo do Bandolim, l’aîné du groupe (né en 1950), est un des meilleurs joueurs de mandoline du pays, instrument lui aussi essentiel du choro. Il fut membre du Conjunto Época de Ouro, une sacrée référence.

Pour ceux qui ont eu la chance de le voir, le Trio Madeira Brasil participait aux côtés de Teresa Cristina et autres Yamandu Costa à Brasileirinho, le film de Mika Kaurismaki consacré au choro.

La direction musicale de l’album est assurée par Marcello Gonçalves et sa production, l’œuvre de Pedro Luis. Oui, le Pedro Luis du groupe A Parede et de Monobloco, et qui se trouve être à la ville Monsieur Roberta Sá.

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Quant à Roberta Sá, trente ans tout juste, on s’étonne encore qu’elle ait pu commencer sa carrière par une participation au programme Fama, l’équivalent de notre Nouvelle Star, dans lequel elle ne fit visiblement pas long feu. Et c’est tant mieux : l’épanouissement artistique compte infiniment plus qu’une notoriété de bazar. Toujours très souriante, la jeune fille des débuts a laissé la place à une femme radieuse. Si elle est devenue depuis l’enfance une carioca d’adoption, elle n’oublie jamais ses racines nordestines, étant originaire de Natal dans le Rio Grande do Norte, et se sent dans son élément dans l’univers de Roque Ferreira. Elle avait d’ailleurs déjà interprété une de ses compositions, « Laranjeira », sur son précédent album Que Estranho Dia para se Ter Alegria, en 2007.
Roberta Sa & Trio Madeira - quando a canto é rezaA ce trio infernal et sa chanteuse inspirée, se joignent deux percussionnistes, Zero et Paulinhos Dias, dont la présence est également nécessaire pour incarner l’âme afro des compositions de Roque Ferreira.

Ainsi « Mandingo » qui ouvre le disque résume parfaitement leur démarche. Cette introduction mêle avec subtilité des percussions bien roots qui semblent sorties directement d’un terreiro tandis que les cordes tissent une fugue façon Bach, et combine brillamment le populaire et l’érudit.

Parmi les titres de l’album, on retrouve nombre de sambas de roda, typiques du répertoire de Roque Ferreira. Citons par exemple, « Cocada » avec cette belle improvisation de Ronaldo à la mandoline, ou « Xiri »… Tandis qu’ils décrivent « Agua da minha sede », comme un maracatu ralenti. Sans oublier, le titre le plus populaire de l’album, le duo sur « Tô Fora »avec l’excellent Moyseis Marques et sa vraie voix de samba.

Cette approche, pour brillante qu’elle soit, suscita quelques controverses. Jusqu’à Roque Ferreira lui-même qui ne goûta guère la chose. Il participa pourtant au projet, en composant notamment en collaboration avec Pedro Luis (« Mandingo ») et Zé Paulo Becker (« Zambiapungo »), ou en proposant huit morceaux jusqu’alors inédits, mais il regretta que les percussions soient ainsi reléguées à l’arrière-plan, qu’on n’y entendent pas les palmas, ces claquements de mains, et les pieds qui battent la mesure dans la poussière, si caractéristiques des sambas de roda bahianaises. En un mot : que l’album ait perdu en chemin la « bahianité » de ses morceaux. Mais, après tout, le pire eut été de le laisser indifférent !

Précisons que, d’une manière générale, les voix qui se distinguent du concert de louanges ayant accueilli l’album, soulignent précisément ce manque de « bahianité », ce qui est une manière de dire qu’il est « trop blanc ».

Outre le fait que Roberta Sá et le Trio Madeira Brasil sont effectivement blancs, ou presque, leur démarche s’appelle un parti-pris esthétique. Ce qui en soi est tout à fait louable. On peut le discuter mais nullement remettre en question sa réalisation. Si cela déplut à Roque Ferreira, Roberta Sá et le Trio Madeira Brasil cherchaient pourtant à rendre hommage à l’influence essentielle des cultures afro-brésiliennes qui les ont nourris et inspirés. Pour cet hommage à l’œuvre du sambiste bahianais, s’il leur semblait indispensable de s’adjoindre la participation de percussionnistes, certes discrets, ils ont choisi, à travers ces adaptations subtiles, de mettre l’accent sur les mélodies et la richesse poétique des paroles. Des lignes comme « tempo me temperou com dendê » (« le temps m’apaise avec du dendê », ndla) semble ainsi beaucoup plaire à Roberta.  

Quando o Canto é rezaest un disque magnifique. La sophistication des arrangements en petite formation contribuent à donner une dimension noble à la musique de Roque Ferreira. De cette rencontre du savant et du populaire, ses sambas si simples y gagnent une évidence de classiques.

Avant de poursuivre très prochainement notre évocation de Roque Ferreira, à défaut d’un clip extrait de l’album, voici nos musiciens qui présentent les morceaux de l’album, titre par titre, entre deux éclats de rire.

Malheureusement, cet album n’a jamais été distribué en France, ce qui n’est malheureusement pas une surprise. A l’international, on ne le trouve ni sur Amazon, ni sur l’iTunes Store. Oui, je sais, en matière de diversité culturelle, on fait mieux mais, même au Brésil, il semble difficile à trouver, peut-être même déjà épuisé. Probablement pour avoir bénéficié d’un de ces fameux mécénats culturels donnant lieu à exonération fiscale. Par contre, sur la Toile ! Aussi, suis-je sans hésitation au moment de vous indiquer une adresse, parmi tant d’autres, où vous le procurer discrètement, celle de Um Que Tenha où l’album est disponible en mp3 320kbps.

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* BossaNovaBrasil, décidément omniprésent dès que vous cherchez une information en français sur les musiciens brésiliens, lui a consacré quelques billets et mon « compère blogueur » a même eu l’occasion de l’interviewer et de le filmer en concert lors de son dernier voyage brésilien, ici...

** Luís Pimentel, Revista Musica Brasileira, « Um Craque em qualquer lugar » : « Já tinha 12 anos de violão clássico quando comecei a me interessar pelo universo da música popular brasileira e, em especial, pelo choro ».

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