Disques/Rio

Caetano Veloso et le samba-enredo d’Orfeu

Cette période de Carnaval est l’occasion de revenir sur la réponse faite par les Brésiliens au film qu’un Français tourna à Rio, à la fin des années cinquante. Vous aurez deviné qu’il s’agit d’Orfeu Negro de Marcel Camus et que la réponse brésilienne en est un remake, réalisé par Carlos Diegues en 1999, intitulé simplement Orfeu. La raison qui nous incite à en parler tient à la présence au générique de ce musicien célèbre, féru de cinéma, évoqué précédemment ici-même, j’ai nommé Caetano Veloso, très critique à l’égard du film original, et qui en profita pour lancer une de ces polémiques qu’il affectionne tant.

C’est Caetano, comme il l’avait déjà fait sur Tieta, autre film de Diegues, qui a dirigé la musique du film et composé, pour l’occasion, deux nouvelles chansons qui s’ajoutent au répertoire d’Orfeu, les chansons déjà composées par Tom Jobim et Luiz Bonfá, devenues depuis des standards. Le couple Orfeu-Euridice est interprété par Toni Garrido et Patricia França. Lui était alors le chanteur du groupe de reggae Cidade Negra, elle une actrice qui est doublée pour ses parties chantées par Maria Luiza… Jobim.

Avec ce film, Cacá Diegues et Caetano Veloso souhaitaient rendre hommage à l’authentique samba de morro, celui du peuple carioca. Le film de Marcel Camus a coïncidé avec l’émergence de la bossa nova, qu’il contribua à faire découvrir au reste du Monde, grâce à ses récompenses (Palme d’Or à Cannes, Oscar du Meilleur Film Etranger). Mais la présence de Vinicius, Jobim et Luiz  Bonfá, si elle donnait une dimension résolument novatrice à la musique du film, traduisait un décalage d’avec la réalité sociale du Rio populaire et ses goûts musicaux. La bossa n’est pas issue du même milieu, vient d’un environnement privilégié comparé au quotidien très modeste d’un sambiste des morros.

Ce décalage est une critique récurrente faite par les Brésiliens au film de Camus. Une prochaine fois, nous reviendrons plus spécifiquement sur les critiques faites Orfeu Negro, critiques à propos desquelles j’ai ma petite théorie mais, aujourd’hui, notre thème est l’évolution musicale d’un film à l’autre, évolution qui, en creux, porte également sa critique du film original.

Alors que Marcel Camus disait avoir voulu faire un film de poète puisque adapté d’Orfeu da Conceição, une pièce elle-même écrite par un poète, Vinicius de Moraes, le film de Diegues semble avoir des prétentions réalistes, en réaction au film de ce Français qui n’avait pas rendu compte suffisamment fidèlement de la réalité carioque de son temps. Ont-ils oublié qu’Orphée est un mythe ? Qu’il y a forcément un monde entre celui-ci et la réalité et que, malgré tout, par simple métaphore, il dit probablement quelque chose de la réalité que le réalisme seul ne saurait révéler ?

Toujours est-il que cette fois-ci, ont été sollicités Paulo Lins, auteur du livre La Cité de Dieu, et Hermano Vianna, anthropologue ayant notamment réalisé une recherche essentielle sur le funk carioca, pour contribuer à ce que les dialogues soient en prise avec le parler des favelas. Dans Orfeu, « l’interaction entre le son et l’image est utilisée pour rendre compte fidèlement de la réalité d’une favela carioca », selon Fabiana Quintana, dans son article « Orfeu : do Mito a realidade brasileira » pour le site MnémoCiné. Dans la bande originale du film, outre les parties orchestrales conventionnelles arrangées par le fidèle maestro Jaques Morelenbaum, on retrouve aussi des improvisations percussives de Ramiro Musotto, destinées à ancrer le film dans cette réalité en même temps qu’à accentuer la tension du récit.

Enfin, si Caetano Veloso a été attiré par le projet, ce fut pour combler un manque essentiel de la première version du film, l’absence de samba-enredo. Le samba-enredo est, en effet, celui qui est chanté lors des défilés du carnaval. Dans Orfeu Negro, il n’y a effectivement pas de samba-enredo, c’est le thème de « O Nosso Amor », composé par Jobim et qui revient plusieurs fois dans le film, qui fait office de morceau carnavalesque.

C’est avec une certaine mauvaise foi que Caetano justifiait son travail en insistant sur ce manque. Sous-entendu, un Français ne pouvait pas comprendre l’importance d’un samba-enredo dans un film où le Carnaval occupe une place centrale, ceci dans un pays où les défilés des écoles de samba sont, pour reprendre l’expression de Caetano lui-même, des « Folies-Bergères de rue », et leurs baterias, « la plus belle manifestation artistique du Brésil ». Mais, ne serait-ce pas plutôt à Vinicius, auteur de la pièce de théâtre dont le film est une adaptation, voire surtout à Jobim et Luiz  Bonfá, compositeurs des musiques, qu’il aurait fallu en faire le reproche ?

Alors, manière de rentrer une fois de plus dans l’Histoire, Caetano s’est donc attaqué à la réparation de cet oubli. Pour pallier à ce manque, il a donc écrit « O Enredo de Orfeu (Historia do Carnaval Carioca) ». Avec Diegues, il avait souhaité donner une couleur plus contemporaine au film et montrer que dans les favelas, le funk et le rap existent, voire prennent le pas sur le samba. D’où cette réjouissante idée d’inviter un rappeur sur ce titre-phare. Caetano proposa donc à Gabriel O Pensador de se joindre à lui, lequel vient donc glisser son rap dans le morceau. Ce qui appelle un double commentaire… Tout d’abord, en matière de street cred’, puisque tel semblait être le credo de Caetano et Diegues, le choix de Gabriel O Pensador laisse songeur. En effet, sans que cela remette en cause son talent, il est issu des classes moyennes et non d’une favela. Ensuite, pour avoir pareillement voulu introduire du funk dans le samba de la prestigieuse Mangueira, Ivo Meirelles a finalement dû quitter son poste de directeur de sa bateria pour réaliser son projet en fondant le groupe Funk’n Lata.

Quant à Caetano, ce n’est pas en sambiste qu’il est le plus crédible. La B.O.F. de Tieta do Agresten’était pas non plus inoubliable, par contre, la chanson « A luz de Tieta » était devenu » un succès réclamé et repris en choeur par le public lors des concerts de Caetano, le temps nous a montré que « O enredo de Orfeu » n’a pas connu le même destin…

Dans l’extrait du film ci-dessous, à la vue de Caetano sur sa terrasse dans la favela, je vous laisse mesurer le degré de réalisme social du film !

J’ai failli aller voir le film lors de sa sortie, alors que j’étais à Salvador. Je ne l’ai pas fait, la perspective d’une salle bien climatisée n’étant pas pour moi une perspective suffisante pour fixer mes destinations. A mon retour, lors de la sortie française du film, les critiques furent si désastreuses  que je renonçais à aller le voir. Admirez donc cette imposture intellectuelle qui me voit parler d’un film que je n’ai même pas vu ! Et, dans le même temps, reconnaissez mon honnêteté de le confesser !

Pour vous faire une petite idée de ce fameux samba-enredo, le voici…

Caetano Veloso, « O Enredo do Carnaval Carioca (Historia de Orfeu) », Orfeu B.O.F. (1999) mp3 320kbps

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