Bahia/Rio

Quand Elza Soares volait la vedette à Caetano Veloso dans son propre film !

Circuler de lien en lien peut vous conduire beaucoup plus loin que Tarzan voltigeant de liane et liane. Hier, par exemple, je me suis retrouvé, un peu par hasard*, invité à une réception donnée par Caetano Veloso dans son appartement de Rio, en 1986. Tout ça en deux clics !

Je découvrais cet extrait de film où, en quelques secondes à peine, Elza Soares rafle la mise, trop folle, too much, bigger than life, ou appelez ça comme vous le voulez. La voir a tout d’une apparition. Elle entre dans le champ si soudainement qu’on pourrait croire qu’elle pratique la « vis Kinski », une technique particulière qu’avait Klaus Kinski pour surgir brusquement à l’image en tournant sur lui-même après avoir croisé les jambes, un effet spectaculaire, à la mesure du personnage, mais dont il avait tendance à abuser. Elza Soares est une artiste unique dans le paysage musical brésilien que nous prendrons le temps de présenter une prochaine fois (en attendant, puisque tout  ceci est parti de la lecture de son billet, hier, Seu BossaNovaBrasil himself  a déjà parfaitement résumé son parcours  ici).

La vidéo étant annoncée comme celle de « Lingua » de Caetano Veloso avec Elza Soares, j’étais assez étonné de voir une scène de fête où les convives discutent et papotent dans tous les coins de la maison. A voir la déco et les tenues, on devine que les images ont été tournées dans les années quatre-vingt, probablement à l’époque où Caetano sortait la chanson, sur l’album Velô, en 1984. On y reconnait Gilberto Gil assis par terre, adossé au canapé, qui dit « assim, funk ». C’est seulement à la fin de cet extrait, lors de sa dernière minute, que Caetano chante accompagné par deux percussionnistes (dont, me semble-t-il, Marcelo Costa au surdo) et où Elza Soares vient sonner le refrain…

Renseignement aussitôt pris, ces images sont extraites du film qu’avait réalisé Caetano lui-même en 1986, O Cinema Falado. On sait que Caetano est un vrai cinéphile, qu’il a rêvé de faire du cinéma avant de faire de la musique, qu’il a même suivi des études à ces fins. Voici donc des images du seul long métrage de cet admirateur d’Antonioni, Fellini ou Godard. Comme on pouvait s’y attendre de la part de quelqu’un ayant d’aussi hautes prétentions artistiques, le résultat est assez… expérimental. Un peu pompeux et, allez soyons francs, prise-de-tête. Chato.

Je connaissais un autre extrait du film, probablement tourné dans sa bonne ville de Santo Amaro puisqu’on y voit Dona Edith do Prato chanter, mais de cela nous parlerons un autre jour.

La scène présentée ici a été tournée dans le propre appartement de Caetano Veloso à Rio. A la manière d’un invité, la caméra, comme subjective, y circule d’une pièce à l’autre, écoute des bribes de chaque conversation sans vraiment se fixer sur aucune. Elle fait de nous un invité qui ne semble pas capable de s’intégrer aux divers petits groupes de convives, comme étranger à la fête et, en même temps, au cœur de celle-ci. Serait-ce une référence au cinéma d’Antonioni et son thème cher, l’incommunicabilité ?

L’accueil du film fut catastrophique et, bien entendu, un échec commercial. Mais, orgueilleux comme il l’est, Caetano Veloso reste très fier de ce travail. Au point, par exemple, d’utiliser une image tirée du film pour faire la pochette de son album dédié à Fellini, Omaggio a Federico et Giulietta ! Le film est probablement très ambitieux. Pas d’intrigue, pas de personnages ! Tous ces monologues, ces lectures ! On y parle français, allemand, on cite Heidegger et tant d’autres… Mais la présence de la chanson « Lingua » y prend tout son sens. Sous ses airs légers de samba-rap, le morceau aborde de façon assez érudite la question des langues, citant ou faisant référence à Pessoa, Guimarães Rosa (« Gosto do Pessoa na pessoa / Da rosa no Rosa »), Heidegger (« Se você tem uma idéia incrível é melhor fazer uma canção / Está provado que só é possível filosofar em alemão »), Olavo Bilac, etc… De Pessoa, il reprend les mots, « a língua é minha pátria« , tout en ajoutant « e eu não tenho pátria, tenho mátria ». Soit « la langue est ma patrie et je n’ai pas de patrie, j’ai une matrie ». Puisque Heidegger estimait qu’on ne pouvait philosopher qu’en grec ou en allemand, il conseille donc à celui qui a une idée brillante de plutôt écrire une chanson, façon maline de revendiquer la richesse de la culture brésilienne.

« Lingua » est, en tout cas, mon morceau préféré de l’album Velô. Le seul qui m’ait jamais paru supportable sur ce disque au son catastrophique, très années 80, horrible. Je me souviens qu’en interviewant Arto Lindsay, je lui confiais que les seuls albums de Caetano que je n’appréciais pas étaient justement Velô et Uns et il m’objectait qu’ils contenaient pourtant quelques unes de ses plus belles chansons (comme « Podres Poderes » ou « Os Quereres »).

Ici, il faut donc vous armer de patience pour pouvoir l’apprécier ou, tout simplement, pousser le curseur de la vidéo jusqu’à la dernière minute. Mais quelle injustice, c’est Caetano qui a tout écrit, composé, dirigé et c’est Elza Soares qui, en quelques secondes, vient lui voler la vedette et ruiner ses heures de travail à l’édification de sa propre gloire !

* Ou plus exactement en lisant le billet quotidien de BossaNovaBrasil.fr, consacré à Elza Soares et qui proposait un lien vers le blog créé à l’occasion du film documentaire lui étant consacré et où j’ai trouvé cet extrait étonnant.

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Une analyse des références évoquées dans « Lingua »

Un article évoquant la polémique lors de sa présentation, en 1986, au FestRio…

Une critique (en anglais) du film

Une réflexion sur “Quand Elza Soares volait la vedette à Caetano Veloso dans son propre film !

  1. On dirait bien que Caetano était descendu de son Velô pour se regarder pédaler. Le film est insupportable de suffisance en effet. On cherche une pointe d'humour… et on ne la trouve pas.

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