France/Portrait

Edouard Glissant et la Créolisation du Monde

 

« La pensée unique frappe partout où elle voit
 ou soupçonne de la diversité. 
Ce n’est pas pour rien qu’elle a frappé 
à Sarajevo ou à Beyrouth. 
La diversité terrifie. 
Au fond, le raciste, c’est qui ? 
Quelqu’un qui ne supporte pas le mélange« 
(Edouard Glissant)

La disparition d’Edouard Glissant nous incite à revenir sur une œuvre majeure, une des rares d’un auteur francophone à avoir appréhendé la réalité contemporaine dans sa complexité.

En 1999, lors de mon premier séjour à Salvador, Bahia, je ne connaissais pas encore l’œuvre de Glissant. Les conversations tournaient si souvent autour de la notion de métissage, la miscigenação, comme si c’était là réellement le ferment de l’identité bahianaise, que je me disais que le Brésil serait un laboratoire de choix, vieux de plusieurs siècles, qui aurait pu être observé avec attention depuis l’Hexagone, afin que notre métissage métropolitain, plus récent, trouve à s’en inspirer, une histoire à laquelle j’espérais que ma génération ait positivement contribué. Lorsque j’interviewais Carlinhos Brown, il mettait l’accent sur la dimension fondamentalement métisse de son identité et de son art et, comme pour me rassurer, glissait quelques mots sur l’état de notre pays. Brown disait : « le métissage français est un des plus prometteurs du monde. Il peut aussi analyser les cinq cents ans du Brésil comme une expérience valide. Parce que quand on commence à se métisser, on arrête de sentir la douleur, on a l’envie de l’autre. Tu commences à bien parler, à te rapprocher, tu tombes amoureux de l’autre d’une façon organique et naturelle. Le métissage fait tomber les répulsions et met un point final à la notion d’individu. C’est en cela qu’il est une forme de salut, parce qu’il fait disparaître l’individu. Le métissage est le chemin, c’est un des premiers degrés de la paix ». Le Pen n’avait pas encore été présent au second tour d’une élection présidentielle et Sarkozy n’avait pas encore été élu, n’avait pas encore eu cette invention diabolique, un « Ministère de l’Identité Nationale » (sic !!!). Je n’étais pas encore honteux quand j’échangeais avec Brown et tous ces Bahianais…

J’ignorais alors qu’Edouard Glissant avait consacré une partie de son œuvre à une réflexion sur cette idée de métissage, pardon de créolisation, puisque métissage n’est pas tout à fait synonyme de créolisation, au sens où l’entendait Glissant. La créolisation serait « le métissage avec une valeur ajoutée qui est l’imprévisibilité » (Introduction à une Poétique du Divers, 1995)*. Fondateur du concept d’Antillanité, la vision de Glissant dépasse le cadre de sa Martinique. Sa pensée essaie de rendre compte de cette complexité du Monde, du fait que nos cultures mondialisées-créolisées ne sont jamais achevées, qu’elles sont fruit du conflit, du « frottement« , de la tension. « J’appelle créolisation la rencontre, l’interférence, le choc, les harmonies et les disharmonies entre les cultures, dans la totalité réalisée du monde-terre ». A Deleuze et Guattari, il emprunte la notion de rhizome, pour dire que notre identité ne pousse pas d’une racine unique mais d’un rhizome qui s’étend, comme pour tendre des correspondances imprévues.

Quelques années après avoir découvert le Brésil, alors que je participais à un séminaire de jeunes chercheurs (sociologues, économistes, juristes…) organisé par le Conseil de l’Europe à Budapest, j’étais confronté à une terrible incompréhension. J’étais le seul Français alors que la moitié des participants était britannique ou irlandaise et tout à fait représentative de la diversité multiculturelle, et je me souviens avoir eu le plus grand mal du monde à leur faire comprendre cette notion, si essentielle pour quelqu’un de ma génération, de métissage, au sens de métissage des cultures, notion absente de la langue anglaise. De ce malentendu débouchèrent des échanges féconds que nous avons poursuivi tout au long de la semaine. Malgré cette lacune linguistique, la Grande-Bretagne est un terreau propice à la créolisation. Mais il me semble pourtant erroné de rapprocher la créolisation du multiculturalisme. Car si la créolisation est à l’œuvre, c’est peut-être malgré le multiculturalisme, au sens où les politiques s’en réclamant se traduisent par une forme de communautarisme. Edouard Glissant enseignait aux Etats-Unis et connaissait donc parfaitement ce pays d’accueil, il devait être un témoin privilégié de cet élan plus fort que les résistances sociales et historiques qui tentaient de l’entraver. Il a assisté à l’avènement de Barack Obama, pour qui il avait écrit, avec son complice Patrick Chamoiseau plus jeune d’une génération, une adresse, L’Intraitable Beauté du Monde, un très beau texte. Obama est une incarnation de cette créolisation dans un pays qui avait longtemps dressé des murs entre ses populations. Les murs, justement, Edouard Glissant les dénonçaient, toujours en compagnie Chamoiseau. Ce fameux ministère de l’identité national en est un et s’était attiré les foudres de leur pamphlet Quand les Murs Tombent, sous-titré L’Identité Nationale Hors-la-loi.

« Sapiens est par définition un migrant, émigrant, immigrant. Il a essaimé comme cela, pris le monde comme cela et, comme cela, il a traversé les déserts et les neiges, les monts et les abîmes, quitté les famines pour suivre le boire et le manger. Il n’est frontière qu’on n’outrepasse. Cela se vérifie sur des millions d’années. Ce le sera jusqu’au bout (encore plus dans les bouleversements climatiques qui s’annoncent) et aucun de ces murs qui se dressent tout partout, sous des prétextes divers, hier à Berlin et aujourd’hui en Palestine ou dans le Sud des États-Unis, ou dans la législation des pays riches, ne saurait endiguer cette vérité simple: que le Tout-Monde est la maison de tous – Kay tout moune –, qu’il appartient à tous et que son équilibre passe par l’équilibre de tous… »

Avec Patrick Chamoiseau encore, et quelques autres, il avait lancé le Manifeste pour les “produits” de haute nécessité quand les Antilles traversaient une grève générale. Il s’agissait de rappeler que ce « pouvoir d’achat » est d’une bien triste vacuité si on ne s’attache pas à mettre de la poésie dans la vie. Car Edouard Glissant n’est pas sociologue, ethnologue ou économiste, ni même philosophe : il pense juste le Monde en poète. C’est-à-dire qu’il écrit mieux notre Monde tel qu’on le voit autour de nous. « Le monde se créolise, c’est-à-dire que les cultures du monde mises en contact de manière foudroyante et absolument consciente aujourd’hui les unes avec les autres se changent en s’échangeant à travers les heurts irrémissibles, des guerres sans pitié mais aussi des avancées de conscience et d’espoir« . Comme la Terre-Patrie d’Edgar Morin, le Tout-Monde d’Edouard Glissant est nôtre et sera ce que nous en ferons. Il nous aidera encore à l’appréhender pour le rendre meilleur, avec ses « avancées de conscience et d’espoir »…

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* Dans une interview accordée à Isadora Dartial pour Mondomix, il précise sa pensée : « La différence que j’établis entre créolisation et métissage est que la créolisation s’applique uniquement aux cultures et que par conséquent, on ne peut absolument pas prévoir ce qu’elle va devenir. On ne peut pas prédire les résultats d’une créolisation tandis que le métissage, on le peut plus ou moins, il a un aspect mécanique alors qu’elle est imprévisible. Les cultures de créolisation ne sont pas forcément des cultures dans lesquelles on retrouve du créole car elle naissent là où des données du monde absolument hétérogène les unes par rapport aux autres, se rencontrent dans un lieu et dans un temps donné et qui, à une vitesse foudroyante, fabriquent une nouvelle donnée culturelle complexe et multiple ».

Ailleurs encore : « La créolisation, c’est un métissage d’arts, ou de langages qui produit de l’inattendu. C’est une façon de se transformer de façon continue sans se perdre. C’est un espace où la dispersion permet de se rassembler, où les chocs de culture, la disharmonie, le désordre, l’interférence deviennent créateurs. C’est la création d’une culture ouverte et inextricable, qui bouscule l’uniformisation par les grandes centrales médiatiques et artistiques. Elle se fait dans tous les domaines, musiques, arts plastiques, littérature, cinéma, cuisine, à une allure vertigineuse… »

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