Bahia/Portrait

João Ubaldo Ribeiro : les 70 ans d’un « immortel »

Quel effet cela peut-il faire d’avoir soixante-dix ans si on est déjà immortel ? C’est peut-être la question que se pose aujourd’hui João Ubaldo Ribeiro alors qu’il fête son anniversaire sur son île natale d’Itaparica, juste en face de Salvador. L’écrivain bahianais est en effet membre de l’Académie Brésilienne des Lettres. Cela mérite-t-il vraiment que j’y consacre quelques lignes ? L’événement en lui-même ne présente effectivement aucun intérêt. Mais je l’ai vu annoncé dans la revue Muito, supplément hebdomadaire du quotidien A Tarde et j’en fais un prétexte pour dire deux mots d’un auteur dont j’ai aimé les romans que j’ai lu.

Adoubé par Jorge Amado qui voyait en lui son successeur, Ubaldo a obtenu la reconnaissance dont peut rêver tout écrivain. Etre membre de l’académie pourrait être le sommet de cette reconnaissance si Paulo Coelho n’y siégeait pas déjà, ce qui minore considérablement la valeur de cette élection. Bon… Par contre, l’obtention en 2008 du Prix Camõens qui « récompense annuellement un auteur de langue portugaise qui, par la valeur intrinsèque de son œuvre, a contribué à l’enrichissement du patrimoine littéraire et culturel de la langue commune », ça, ça pourrait être considéré comme une forme de consécration, surtout si on succède à Antonio Lobo Antunes !

A-t-il seulement suivi le conseil de Jorge Amado qui disait, il y a une quinzaine d’années, « s’il arrête l’alcool et les cigarettes, João Ubaldo Ribeiro peut devenir un des très grands écrivains brésiliens d’aujourd’hui » ? Mon ami Juremir Machado da Silva, dès que j’évoquais Ubaldo, s’amusait à me parler de son alcoolisme notoire et pittoresque. Un article de Muito paru l’an passé pour son centième numéro laissait entendre qu’il s’était sérieusement calmé. Son œuvre s’en trouvera-t-elle stimulée ? Mais celui qui était surnommé le « Rabelais tropical » par Jorge Amado ne risque-t-il pas, au contraire, d’y perdre en naturel ce qu’il gagnera en fraîcheur ?

C’est un auteur à découvrir. En attendant la traduction de L’Albatros Bleu (O Albatroz Azul), son dernier roman, plusieurs de ses livres sont disponibles en français. Je n’ai pas encore lu sa grande fresque Vive le Peuple Brésilien, le premier de ses romans que j’ai découvert était Le Sourire du Lézard, sorte d’Île du Dr. Moreau transposée sur une île brésilienne. Comme dans le roman de Wells, des expériences mystérieuses s’y déroulent. Mais au-delà de l’intrigue très prenante que je ne vous dévoilerai pas, l’humour parfois cruel d’Ubaldo s’en donne à cœur joie pour martyriser ses personnages, notamment celui qui n’arrête pas de « faire flanelle » à force de trop prendre de cocaïne. J’ai ensuite lu deux autres romans, écrits sous la forme de monologues, Sergent Getùlio et Ô Luxure.

Sergent Gétulio, écrit en 1971, est son deuxième roman. Il raconte le périple de ce Sergent à travers les villages du sertão alors qu’il escorte un prisonnier qu’il est chargé de livrer. Mais lui-même n’est qu’un larbin qui se retrouvera pris au piège… Le texte n’est donc que le monologue halluciné de Gétulio, jusqu’à son dernier souffle.

Changement de milieu social avec Ô Luxure. La forme est toujours celle du monologue mais ici, c’est le récit d’une femme mûre, née dans une famille bourgeoise, qui raconte sa vie de plaisirs. Certes loin d’être son roman le plus accompli, on s’amuse à lire cet itinéraire d’une femme libre apprenant comment jouir le plus intensément de la vie et philosophant sur les plaisirs de la chair. « L’histoire de ma vie, ah, mon histoire, si riche, si courte. Vittorio Gassman avait raison, dans un entretien que j’ai vu à la télé : nous devrions avoir deux vies, une pour répéter notre rôle, l’autre pour le jouer sérieusement ».

Dans cette histoire de vie qui propose un voyage en quête de l’amour sous toutes ses latitudes, international, les Américains sont moqués : « ces Américains c’était de la crotte de bique, quoique sympathiques et jolis garçons, mais nuls question baise, et la plupart, quand ils voulaient dire un gros mot, lâchaient un God ou un Jesus. (…) Ils ne pouvaient pas baisouiller sans dire oh God, oh God », quand les Portugaises y sont flattées. « Les Portugaises ne sont pas avares de leur derrière, ou du moins ne l’étaient pas, par souci de préserver la sacro-sainte virginité vaginale, comme chez nous. (…) Je suppose qu’un homme n’entendra plus jamais la question qu’un de mes amis a écoutée stupéfait, après avoir assuré gaillardement le premier coup avec une ravissante Portugaise, lui qui avant de passer à l’acte avait eu peur de ne pas représenter dignement le Brésil. Il m’a raconté que, comblé et rassuré question trique, il était en train de fumer la traditionnelle cigarette post coitum, quand la belle l’a regardé et lui a dit : ‘et mon cul, tu t’y pointes ?’ Fantastique il s’est exclamé, émouvant. Et il a remis le couvert comme elle demandait, c’était vraiment épatant, il a ajouté ».

Comme je le disais, ce n’est pas son livre le plus ambitieux mais les considérations philosophico-grivoises de la dame sont, ma foi, fort plaisantes à lire. Pour quelque chose de plus consistant, attaquez plutôt l’œuvre d’Ubaldo par Le Sourire du Lézard où les questions de bio-éthique sont au cœur d’une intrigue envoûtante et inquiétante à souhait.

Comme tous les étés brésiliens, Ubaldo quitte Rio où il vit depuis des années, pour rejoindre son île natale d’Itaparica, où il s’installe dans la maison de famille, au fond sur la photo…

Même si ses vœux diffèrent de ceux des insulaires à l’année, s’il s’oppose par exemple à ce qu’un pont relie Itaparica au continent quand les intérêts économiques le commanderait pourtant, il est un ambassadeur fervent de son île malgré l’éloignement. « Itaparica e João Ubaldo são sinônimos« . Itaparica dont l’évocation me rappelle des journées délicieuses. Peut-être que votre anniversaire, monsieur l’Immortel, n’était finalement que l’occasion rêvée pour laisser libre cours aux souvenirs de sensations bahianaises, pas seulement de paysages, d’anecdotes mais de sensations, ce qui est le plus difficile à retrouver mais qui surgit parfois à l’improviste. Sans rien en laisser paraître, en écrivant ces quelques lignes, ces sensations étaient bel et bien là, comme une brève évasion au cœur de l’hiver. Alors joyeuse fête, qu’elle soit sobre comme celle d’un repentant, ou arrosée comme celle d’un Rabelais tropical

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