Disques

Où Codona transgressait les codes esthétiques d’ECM…

On pourrait présenter « Mumakata » de Codona par une énigme : quel est le point commun entre tous les instruments présents sur ce titre ? Comme indice, je vous dirais seulement que certains ne verraient dans cette caractéristique commune qu’un défaut à corriger. Pour cette raison, rarement un morceau publié par ECM aura à ce point été en rupture frontale avec l’esthétique très marquée du label… Je vous laisse écouter avant de dévoiler la réponse.

Avoir exhumé, il y a quelques jours, Hear & Now de Don Cherry m’a incité à me replonger dans le premier album de Codona, trio que Don Cherry formait avec Collin Walcott et Naná Vasconcelos. Un nom construit à partir de la première syllabe de leurs prénoms : Co-Do-Na. Ensemble, entre 1979 et 1983, ils ont enregistré trois albums. Cette trilogie aux albums simplement intitulés Codona 1, Codona 2 et Codona 3, fait partie des réussites indémodables de ECM. Elle vient d’ailleurs d’être rééditée en coffret il y a deux ans.

Initié par Collin Walcott, Codona est une véritable rencontre entre trois grands musiciens, au point qu’elle sonne comme une évidence alors qu’ensemble, ils inventent une musique, certes baignée d’influences variées, qui ne ressemble à aucune autre. Il est d’ailleurs probable que le trio aurait poursuivi son aventure commune si Collin Walcott n’avait pas trouvé la mort, en 1984, dans un accident de voiture alors qu’il tournait en Allemagne.

codona+1

Pour être tout à fait franc, je n’ai encore jamais écouté le dernier volet de cette trilogie. J’aime principalement le premier album et certains titres du second. Sur ce projet comme dans leurs carrières respectives, Collin Walcott, Don Cherry et Naná Vasconcelos conjuguaient le langage du jazz aux musiques du Monde à une époque où le terme de world music n’était pas encore entré dans l’usage. Et d’ailleurs leur musique n’aurait jamais pu être associée à de la world. Ils jouent du jazz, improvisent. En les écoutant, on sent la spontanéité, la connivence, le plaisir, la complicité qui les unit. Leur musique possède des vertus à la fois apaisantes et euphorisantes, c’est dire la qualité de cet élixir !

Notre trio est composé de multi-instrumentistes brillants qui utilisent des instruments plutôt inhabituels dans le jazz. Ancien élève de Ravi Shankar, Collin Walcott joue bien entendu du sitar, des tablas, mais aussi du dulcimer et de la sanza. Naná Vasconcelos est aux percussions et au berimbau. Quant à Don Cherry, il joue bien sûr de la trompette mais aussi du n’goni.

Ce premier album est composé de longues pièces où l’influence indienne est la plus manifeste, d’un medley « Colemanwonder » mêlant deux titres d’Ornette Coleman à un de Stevie Wonder, et donc de ce titre plus afro qu’est « Mumakata ». Le rythme s’y emballe et où personne n’est en reste. Redoutable. A vrai dire, c’est mon préféré, celui que je réécoute volontiers ces derniers jours. Après l’avoir beaucoup écouté, il y a une vingtaine d’années lorsque j’avais acheté le vinyl, je l’ai redécouvert avec plaisir.

Coïncidence, hier matin, je le faisais découvrir à mes étudiants du Département d’Etudes Soniques, une des filières de l’Institut Supérieur de Funkologie Positiviste où j’enseigne, établissement élitiste aussi mystérieux que le Palace of the Dogs, où il faut montrer patte blanche (ou carte bleue) pour être admis. Je leur posais la même question qu’en introduction de ce message, quelle est la particularité commune des instruments de « Mumakata » ? Ils ont séché.

Et vous, avez-vous deviné ?

Réponse : tous les instruments… grésillent. Sur « Mumakata », alors qu’ils chantent tous les trois, Collin Walcott joue de la sanza, Don Cherry du doussou n’goni et Naná Vasconcelos est diabolique sur son berimbau.

Collin+Walcott+with+Codona

Dans ce cours, j’utilisais justement « Mumakata » comme morceau emblématique du grésillement. Si, selon notre conception classique, il s’agit d’un défaut, d’un véritable parasite que l’on doit éliminer, dans d’autres traditions, ce grésillement vient enrichir le son d’un instrument. Parfois qualifié d’effet mirliton, il est universel et on trouve sa trace dans pratiquement toutes les cultures. Le musicologue André Schaeffner, notamment dans Origine des Instruments de Musique – Introduction ethnologique à l’histoire de la musique instrumentale, a ainsi décrit l’importance de ces effets, obtenus par divers procédés et dont le rôle consiste à poser un masque sur la musique. Le son ainsi brouillé, flou, « sali », gagne en épaisseur, et vient conférer à la musique une dimension insolite, parfois surnaturelle.

On peut alors s’interroger sur la démarche de nos trois brillants compères, visait-elle à prendre le contre-pied des codes esthétiques prônés par Manfred Eicher ? Apôtre d’un son clair et froid, il décrivait celui d’ECM comme « le plus beau après le silence« . En troublant le son avec ce festival de grésillements, ont-ils cherché à titiller leur hôte ou, simplement, à lui offrir un peu de la chaleur afro qui manquait à son catalogue ?

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