Portrait/Rio

Le Centenaire de Noel Rosa, sambiste bohème

Rares sont les artistes brésiliens à jouir d’une postérité aussi fameuse que celle de Noel Rosa. Aujourd’hui, 11 décembre, jour de son centenaire, les hommages vont se multiplier au Brésil pour évoquer le destin fulgurant de ce jeune homme de la classe moyenne qui va se dédier au samba et à la vie de bohème.

Noel Rosa naît dans la douleur,  le 11 décembre 1910, la mâchoire fracturée par un accouchement au forceps qui le laisse défiguré. Il meurt le 4 mai 1937, à seulement vingt-six ans. Tout sa vie, il habite la même maison, dans son quartier de Vila Isabel, ce qui lui vaudra son surnom de « Poeta da Vila ». S’il entreprend d’étudier la médecine, il y renonce vite. Noel Rosa préfère fréquenter les bars et faire de la musique. De santé fragile, tuberculeux, Noel Rosa est emporté si jeune, à la suite d’une grave crise d’hémoptysie. Rarement quelqu’un incarne autant que lui l’expression « brûler sa vie par les deux bouts ».

Outre le répertoire de sambas qu’il a composé, si son rôle est crucial dans l’histoire de la musique brésilienne, c’est parce qu’il tend un pont entre les morros de Rio, les collines qui sont le foyer du samba le plus authentique, et les quartiers résidentiels. Là se trouve l’apport historique de Noel Rosa. Il est le médiateur qui permet à la classe moyenne de s’intéresser, puis de s’approprier, un style musical qui n’était jusqu’alors qu’un truc de pauvres et de Noirs.

C’est un processus sociologique courant : les musiques populaires rencontrent un public plus large dès lors que celui-ci fréquente leurs lieux pour s’y encanailler. De ce fantasme, de cette mauvaise réputation originelle, va germer un idiome emblématique de tout un peuple. Le tango des bas-fonds est d’abord passé par Paris, où il acquis ses galons de légitimité, avant d’être adopté par la bourgeoisie portègne. Le samba carioque était pratiqué dans les quartiers les plus populaires avant de devenir l’étendard de tout un pays. Et, plus près de nous, le baile funk, plus couramment appelé funk carioca au Brésil, a d’abord été cantonné aux favelas avant que la classe moyenne n’en fasse son loisir du samedi soir. Etc… La force d’attraction « canaille » d’une musique joue un rôle non négligeable dans son succès. Aujourd’hui, si on parle plus communément de cool, c’est le même principe qui est à l’œuvre.

Dans ce rôle de charnière, de maillon permettant le passage d’une forme culturelle de son milieu d’origine au grand-public, le bohème est souvent essentiel. C’est lui qui, inconsciemment, signe notre arrêt d’expulsion de notre quartier natal, autrefois faubourg populaire, s’il lui prend l’envie d’y installer son atelier. Car, de fil en aiguille, qui dit bohème, atelier, squatt d’artiste, puis bar branché, dit ensuite cadre, embourgeoisement, gentrification, boboïsation…

Le bohème est le lien entre le peuple et l’élite, quoique l’élite se limite parfois à la fréquentation du bohème, sans prendre la peine d’aller jusqu’au peuple. Ainsi, Noel Rosa est-il ce jeune homme qui mène d’abord double vie, étudiant le jour, bohème la nuit. Avant d’être bohème et musicien à plein temps. Il fréquente les plus grands et est admis, sans chichis, parmi la confrérie des sambistes. Noel Rosa est quelqu’un qui ne pose pas de barrières, ses partenaires de musique sont aussi bien des types des morros, des sambistes authentiques, comme Cartola avec qui il compose plusieurs morceaux, Ismael Silva, Donga, que des gens de son milieu mais tout aussi portés que lui sur la vie nocturne dans les bars de Rio.

Un processus sociologique ne fait pas une œuvre et si aujourd’hui Noel Rosa est considéré un des grands sambistes de l’histoire, c’est bien sûr parce que son répertoire tient la route. Il a ainsi signé quelques classiques comme « Com que Roupa ? », « Conversa de Botequim », « Feitio de Oração », « O Orvalho vem caindo », etc… La plume de Noel Rosa est celle d’un fin observateur qui croque les scènes de la vie quotidienne du peuple carioca, sachant utiliser l’argot pour mieux incarner les thèmes traités dans ses chansons… Tombé dans l’oubli après sa mort, c’est en 1950 qu’il est redécouvert, grâce aux reprises que propose Aracy de Almeida de son répertoire. Depuis lors, l’œuvre de Noel Rosa appartient au patrimoine de la culture brésilienne et est parvenu à faire accepter le samba comme âme du peuple brésilien : « O samba, a prontidão e outras bossas são nossas coisas… São coisas nossas » (in « Coisas Nossas »). Il est fêté au titre d’artiste ayant su toucher la fibre populaire et séduire tout un pays, symbole d’un Brésil uni malgré les différences de milieu et d’origines.

Ci-dessous, paraît-il les seules images filmées de Noel Rosa. Il y figure comme guitariste du groupe Bando de Tangarás…

Bossas Filmes a réalisé un petit court-métrage à l’occasion du centenaire de Noel Rosa. Si on l’y voit finalement assez peu, c’est une plongée dans le Rio de l’Epoca de Ouro grâce à des images d’archives. A voir ci-dessous…

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