Bahia/Disques

Carlinhos Brown, Diminuto : où l’infime est sublime

 

En sortant deux albums simultanément, Carlinhos Brown se présente sous deux visages. Si Adobró remet en scène Brown tel qu’on le connaît, formidable machine à faire du groove, c’est sur Diminuto, album au registre plus intimiste, qu’il semble vouloir mettre l’accent puisque sa tournée actuelle, Romântico Ambiente, reprend en grande partie le répertoire de celui-ci. Il vise par ce biais une reconnaissance qu’il n’a pas encore obtenu au Brésil et seul un album de ce type peut la lui offrir.

La carrière de Carlinhos Brown est un paradoxe : fondateur de ce pilier du carnaval de Bahia qu’est Timbalada, bâtisseur dans son quartier de Candéal, personnage d’une envergure dépassant de loin le cadre musical, artiste de renommée internationale, jouissant d’une notoriété à l’étranger dont peu de ses compatriotes peuvent s’enorgueillir, sa carrière est cependant mal connue au Brésil. Ou mal perçue. Car Brown est le fer de lance d’une véritable révolution esthétique de la musique brésilienne. A travers lui, comme l’expliquait mon amie anthropologue Goli Guerreiro dans son livre A Trama dos Tambores, « les percussions sont passées de la cuisine au salon » (ouvrage sur lequel nous reviendrons très vite). Grâce à Brown, mais aussi Olodum, Ilê Ayiê, le batuqueiro devient percussionniste et gagne dans cette évolution lexicale ses galons de musicien. Mais une révolution, fut-elle esthétique, ne se passe pas sans heurts. Si le dynamisme et la créativité de Brown ont contribué à redonner une fierté aux Bahianais, l’accueil fut parfois réservé, voire même méprisant, dans le reste du pays. Nul n’est prophète en son pays… Avec Carlinhos Brown, cette devise prend un relief particulier.

Après avoir beaucoup tourné à l’étranger ces dernières années, notamment en Espagne où se trouvait sa maison de disques, Brown semble désormais prêt à affronter les médias de son pays afin d’être enfin reconnu à sa juste valeur. Il revient avec un nouveau challenge : le costume qu’on a voulu lui  faire porter est trop petit pour lui, étroit aux épaules et avec les manches qui lui arrivent aux coudes. Non : il n’est pas qu’un type débordant d’énergie, percussionniste exubérant qui met le feu au carnaval. Ou plutôt oui, mais pas seulement. Il est aussi un compositeur délicat et un fin mélodiste qui aimerait enfin que cela se sache. D’où la nécessité de revenir avec un album de ballades pour affirmer cette ambition.

En attendant de découvrir Adobró, revenons donc sur Diminuto. Titre ironique : diminuto, littéralement l’infime ou l’insignifiant. Belle ironie donc, avec laquelle il espère enfin voir son ambition récompensée.

Il ne m’a pas fallu plus d’une écoute pour réaliser que Carlinhos Brown avait réussi avec Diminuto l’album qu’on attendait de lui depuis bien longtemps. J’avoue pourtant que je craignais le pire pour avoir suivi par lointains échos ses récentes pérégrinations. Le voir, à L.A., poser aux côtés de Johnny Mathis n’augurait rien de bon. Ce détail certes insignifiant s’ajoutait à d’autres indices inquiétants. On espérait que la reprise lourdingue de ce bijou de douceur qu’est le « Emôrio » de João Donato, sur l’album de Sergio Mendes, n’était imputable qu’à l’incurable absence de finesse de ce dernier. Par ailleurs, si Carlinhos Brown est un bâtisseur, on avait l’impression que son projet de Museu do Ritmo, au sein duquel va prendre place le futur Centre des Musiques Noires, dans sa ville de Salvador, accaparaient toute son attention au détriment de la musique. D’où notre bonne surprise…
Diminuto est intimiste, certes, mais c’est sur cet album que Carlinhos Brown, pour la première fois, se confronte véritablement au samba, qu’il n’avait fait jusque-là qu’effleurer. « J’ai voulu faire un disque de chansons, plus ‘raiz’, avec plus de racines, des sambas, des mélodies et le Nordeste, explique-t-il. Je voulais faire du samba, mais aussi faire du sertanejo, mais pas de façon contemporaine, plutôt un style sertanejo calqué sur la force ethnique des Celtes, depuis le Nord de l’Europe jusqu’à la Galice, et le Brésil de Luiz Gonzaga, Edu Lobo, Dominguinhos« .  (Cette référence incongrue aux Celtes serait-elle un dommage collatéral de sa participation à l’album brésilien de Carlos Nunez* ou une perspective particulière de la géographie brownienne où les distances sont beaucoup moins grandes que ce que le commun des mortels pourrait imaginer, tant il est vrai qu’il parcourt le Monde chaussé de bottes de sept lieues ?)

« Ma lointaine parenté avec Assis Valente m’a donné cette notion que mon samba est sans domicile ni gare. Mon maître Pintado do Bongô m’a beaucoup parlé de cela. Et, en plus, de ce qu’il m’a enseigné sur le samba, il mettait beaucoup d’emphase à me dire que le bon sambiste est celui qui joue de tout, et pas seulement des sambas. Ce fut  très enrichissant pour moi d’aller voir du côté du pop-rock ou du carnaval, mais c’est avec le samba que j’ai le plus d’aisance« .

Diminuto s’ouvre donc logiquement sur un samba, mais un samba tout en douceur : « Centro da Saudade ». Doit-on voir un clin d’œil au post-tropicalisme dans la présence des guitaristes  Davi Moraes et Pedro Baby sur ce titre ? Ils sont en effet les fils des Novos Baianos Moraes Moreira et Baby Consuelo. En même temps, ce titre est le plus bel hommage qu’il ait jamais pu rendre à son maître de percussions, celui qui lui a tout appris des rythmes dès l’enfance, Pintado do Bongô. Où probablement l’élève a dépassé le maître par sa fantastique partie de « bongô pintado », un numéro tout en finesse… S’il joue des bongôs du maître sur ce titre d’introduction, il décrit le morceau suivant, « Mãos Dengas », comme un hommage à celui-ci, un sambolero, genre depuis longtemps tombé en désuétude. Un invité de marque vient y réciter un texte de Brown : Chico Buarque. En personne. Le beau-père de Brown. Un beau-père qui mit un certain temps à accepter ce gendre en raison, on a beau être de gauche, de ses origines… Il se disait que Chico trouvait le Brown un peu trop noir pour lui marier sa fille, pour unir les vénérables Buarque de Hollanda à la plèbe, si douée soit-elle. D’où l’ironie et le toupet de la chose : alors que c’est Chico l’écrivain, c’est un texte de sa plume d’autodidacte qu’il lui donne à lire.

Depuis des mois que ce nouvel album était annoncé, une info avait filtré : la participation du groupe Os Paralamas do Sucesso. On les y retrouve effectivement sur « Verdade, Uma Ilusão », un morceau plutôt reggae, des plus réjouissants, le seul titre composé par la Triplette Tribaliste, le trio de compositeurs qu’il forme avec Marisa Monte et Arnaldo Antunes, inséparables sur leurs divers projets respectifs ou ensemble sur le one-shot Tribalistas qui remporta un succès à mille lieues des maigres ventes des albums de Brown… Autrement dit, il s’émancipe de ses fidèles partenaires au moment où il va jouer sur le terrain qui était le leur. Une façon de s’affirmer et prendre toutes ses responsabilités.

Pour accoucher de cette œuvre sophistiquée, Brown fait preuve d’un goût très sûr. Il s’entoure de musiciens d’exception comme Jaques Morelenbaum, Gabriel Improta ou David Feldman. Avec Morelenbaum, ce sont des retrouvailles. Dès Omelete Man, son deuxième album produit par Marisa Monte, il avait présenté une facette inédite de crooner sur une paire de titres. Et il avait sollicité Jaques Morelenbaum pour que celui-ci pose sa patte de maestro sur des arrangements d’orchestre avec cordes à foison, comme sur le titre « Musico ». Déjà, c’était la reconnaissance du chanteur et du compositeur que recherchait Brown. Sans réel succès, il faut bien le dire…

Si la présence de Jaques Morelenbaum est déjà un gage de raffinement, celles du guitariste Gabriel Improta et du pianiste David Feldman confirment qu’on atteint là une forme d’excellence. Ces deux virtuoses possèdent un bagage impressionnant, conciliant une solide formation classique à l’aisance du jazz, et comptent parmi les instrumentistes les plus doués de la nouvelle génération. Ainsi, « Veleiros Negros », peut-être le sommet de l’album, s’ouvre sur une intro de guitare hispanisante magnifique, accompagné de ce discret piano. De même, sur le titre suivant « Você Merece Samba », l’introduction guitare-piano est encore une fois magnifique. Avec eux, Brown s’appuie sur des musiciens dont le talent se passe d’esbrouffe.

Peut-être est-ce là l’album de la maturité ? « Aujourd’hui, je me sens beaucoup plus sûr comme artiste. Comme percussionniste, ou même comme chanteur… J’ai beaucoup progressé comme chanteur, c’est le temps qui me l’enseigne. Le temps joue en ma faveur« . Sur Diminuto, Carlinhos Brown semble débarrassé de la tentation de trop en faire, d’avoir trop à prouver. Alors même que justement, avec cet album, il cherche la reconnaissance qui lui manque, il y va apaisé.

Diminuto, présenté par Brown, sans sous-titres malheureusement…

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* Carlos Nuñez : « la gaïta (la cornemuse, ndla) a été le premier instrument du nouveau Brésil. Elle a totalement disparu au XIXe siècle, mais son âme est restée vivante dans la musique brésilienne, si bien que là-bas, les accordéons s’appellent des gaïtas. D’ailleurs, la langue brésilienne ressemble au galicien médiéval. Dans le désert du Sertão on trouve aussi des gwerzioù et des sonorités médiévales. Je mets en valeur ce Brésil mystérieux, celtique« .

2 réflexions sur “Carlinhos Brown, Diminuto : où l’infime est sublime

  1. Salut Docteur,Venant d'un musicien je pense que "diminuto" veut surtout dire "diminué" – comme dans un accord diminué.Que Carlinhos soit plus noir que Chico son beau-père, il n'y a pas de doute, mais après je n'ai pas bien compris ce que tu voulais dire.Enfin, oui il y a plein de bons musiciens sur cet album, et pris individuellement on peut aimer tels morceaux ou tels autres. Mais je persiste à le trouver décousu sur le plan stylistique.Bon, on se revoit sur Adobró ? Cette fois tu tireras le premier.Abraço.

  2. Sur le sens de "diminuto", tu as raison mais ça foutrait mon titre à l'eau. Je préfère donc imaginer que Brown l'a choisi pour sa dimension polysémique, n'est-ce pas…Pour Chico, de plusieurs sources, j'ai entendu dire qu'il avait beaucoup de mal à accepter que sa fille se marie avec lui, en particulier parce qu'il était noir, aussi étonnant que cela puisse paraître…Pour Adobró, je ne l'ai toujours pas écouté. Je ne vois pas encore le CD annoncé sur Amazon… Le premier qui trouve une source prévient l'autre !

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