Bahia/Disques

Chaud les Marrons ! : É Carlito Marrón de Carlinhos Brown

Les sorties de Adobró et Diminuto, ses deux nouveaux albums, sont l’occasion d’ouvrir un cycle Carlinhos Brown. Son concert à Cuba, hier soir, est une invitation à revenir sur son album latino Carlinhos Brown É Carlito Marrón. L’exercice ici consiste également à aller fouiller dans les archives et voir ce que j’avais pu écrire à l’époque de la sortie, avec le risque que les critiques aient pris un coup de vieux. En outre, la contrainte du nombre de signes à laquelle quiconque a tâté du journalisme aura appris à se plier, explique la concision de certaines de cette chronique…

Pareille liste sans un album de Carlinhos Brown m’aurait semblé impensable. Mais le choix est vite fait dans sa discographie des années 2000. Seul É Carlito Marrón était susceptible d’y figurer. Il s’agit d’un album particulier dans la carrière de Brown. C’est le premier album qu’il ait sorti à sa signature avec BMG Espagne. C’est aussi un album ancré autour d’une thématique précise : l’influence des rythmes cubains. Pourtant cette contrainte n’est qu’une manière de s’offrir une autre liberté, à savoir faire du Brown envers et contre tout. S’il est fortement ancré dans la culture bahianaise, Carlinhos Brwon est un citoyen du Monde, un homme curieux, capable en bon anthropophage de digérer toute influence et en faire un ingrédient de choix de sa mixture détonnante. Brown est généreux et rend toujours ce qu’on lui donne. Ici pour être signé sur un label espagnol, il s’amuse à jouer des castagnettes sur un titre. Ailleurs, il invite la chanteuse Rosario Flores à interpréter en duo « Juras de Samba ». Il signait là une de ses plus belles compositions, une samballade, un registre où il cherchait à obtenir la reconnaissance dont ne bénéficiaient pas encore ces morceaux les plus dansants. Raté, la mélodie de « Juras de Samba » n’a pas connu un sort différent ni reçu l’accueil qu’il méritait… Que n’aurait-on pas lu au Brésil si Marisa Monte en avait été l’interprète ! « Juras de Samba » est une magnifique respiration sur cet album dominé par une orgie de percussions. Une orgie à laquelle est conviée le génial tumbador ‘Angá’ Diaz, hélas bien trop tôt disparu… Mais, outre ces tambours en folie dans tous les coins, la curiosité de Brown pour toutes les musiques du Monde trouve à s’exprimer dans un sens du détail orchestral : citez-moi un effet quel musicien brésilien, surtout s’il est supposé semi-analphabète, irait utiliser un saz persan ?

Un dernier mot, le papier ci-dessous était dans sa publication d’origine consacré, outre à Carlito Marrón, aux albums de Batata et Davi Moraes, parties que j’ai simplement coupé du texte présenté maintenant.

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Chaud les Marrons !

Que pareil titre n’induise pas en erreur sur la saison, voici les suggestions musicales pour un été festif : Carlinhos Brown et Batata y su Rumba Palenquera. Le premier est un habitué de ces colonnes, le second un débutant de 75 ans qui signe un premier disque explosif. Entre Brown le Bahianais, devenu Carlito Marron le temps d’un album, et Batata, descendant de Marrons colombiens, c’est chauds les Marrons ! Deux artistes qui déclinent les rythmes latinos à en faire danser les plus récalcitrants, et qui font de leurs tambours un creuset où battre tout ce qui se bouge.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, tant il est un des artistes qui a le plus fait évoluer la musique brésilienne de ces dix dernières années, Carlinhos Brown vient de se retrouver en rupture de maison de disque. Le succès des Tribalistas, trio qu’il forme avec Arnaldo Antunes et Marisa Monte, porté par l’énorme popularité de cette dernière, n’y a rien changé : les albums de Brown ne sont pas des succès commerciaux. De là, ce nouveau projet : un contrat avec BMG Espagne qui débouche sur un album au titre ironique Carlinhos Brown È Carlito Marron. L’occasion pour le percussionniste bahianais d’aller se frotter à la clave cubaine et autres variations sur des rythmes latinos… Le reproche fait aux disques de Brown est leur côté brouillon, à s’égarer dans trop de directions, alors que ses partisans y voient justement toute la richesse du bonhomme. Toujours est-il que ce nouvel album bénéficie d’une vraie cohérence, sa « re-latinisation« . Certes, Brown y malaxe toujours les genres mais ici sans perdre le fil, et continue de pratiquer un véritable esperanto, idiome tant musical que linguistique (ici à base de « portunhol« ).

Lors de son récent passage par Paris, il s’excusait auprès du public de ne pas parler français (ce qui est faux, bavard comme il est, il se débrouille sans chichis pour être compris) et de réaffirmer son credo : « parler communication » . Ce concert l’a montré au meilleur de sa forme, n’ayant pas son pareil pour faire bouger toute une salle, portée par son énergie communicative. Brown est à la fois l’alchimiste et le forgeron de la nouvelle pop bahianaise, alchimiste pour sa capacité à fondre dans son chaudron une mixture roborative, aux ingrédients les plus divers, qu’il s’agisse de rythmes ou d’instruments, forgeron car il y a chez lui cet inlassable martèlement qui donne leur forme aux choses, parce que le rythme reste primordial, parce que sa frappe sur les peaux est sèche, tendue, et que le forgeron est aussi le maître du rythme.

O.C.
(article paru dans Cultures en Mouvement n°59, juillet-août 2003)

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