Disques/Rio

Candeia, Raiz – Filosofia do Samba (1971) : des racines du samba au jongo-funk

 

Après avoir présenté Candeia et ses combats, il est temps de découvrir un de ses albums, en l’occurrence Raiz (Filosofia do Samba), enregistré en 1971. Cet album contient une véritable bombe, « Saudação ao Toco Preto », un jongo-funk époustouflant, mais que cela ne nous distraie pas trop du reste de cet album fabuleux.

En 1971, Candeia sort son deuxième album personnel sous le titre Raiz. Sans que je sache pourquoi, l’album dans sa ré-édition de 1976 prendra alors le titre de Filosofia do Samba. Peut-être parce que c’est aussi le titre du premier morceau de l’album, tout simplement. Dans les deux cas, on retrouve sur la pochette l’aigle qui est le symbole de l’école de samba de Portela.

Raiz, c’est-à-dire racines ! Le titre est explicite, presque un manifeste. Le titre de 1976 également, Filosofia do Samba, est un manifeste. Candeia, avec ce deuxième album sous son nom, précise sa démarche : son attachement essentiel aux racines des cultures afro-brésiliennes et dont le samba est la plus vibrante des manifestations. Le samba de Candeia est donc planté bien droit dans ses racines qui creusent au plus profond, sous le socle des apparences, de la stigmatisation, de la marginalisation.

Le samba est donc un art de vivre, une philosophie. Sur ce point, il faut rappeler que Candeia, même s’il était entouré d’intellectuels de toutes sortes, universitaires, journalistes, etc., est avant tout attaché aux cultures populaires. Cette « philosophie » est donc à considérer comme une sagesse de sens commun, ancrée dans le savoir-vivre du peuple, avec ses traditions, ses rituels, et dont le partido alto est une des manifestations les plus chaleureuses. Ainsi Raiz – Filosofia do Samba , entre racines et « philosophie », ne peut être qu’une démonstration de samba, au sens le plus pur. Partido alto, enredo, choro, Candeia brille dans tous les styles.

Cependant, s’il est présenté comme traditionnaliste, Candeia se livre pourtant ici à de surprenantes audaces, bien loin de l’orthodoxie du samba de raiz qu’il défendait. La production elle-même va surprendre les plus puristes. La présence d’un orgue est carrément incongrue pour eux. J’ai même lu un jour le commentaire d’une dame qui se plaignait, après avoir acheté le disque, et en trouvait le son vraiment trop épouvantable : cet orgue était un véritable sacrilège à ses yeux !

Autre élément surprenant, une batterie s’ajoute aux percussions habituelles du samba et sa présence est même mise en avant dans le mix sur plusieurs titres. Ainsi sur « Vem é Lua » où elle s’emballe, brute de décoffrage. Sur « Quarto Escuro », où elle accentue le rythme alors que les cordes auraient pourtant souhaiter entraîner le morceau du côté de la ballade. D’une manière générale, ce sont toutes les percussions, bien distinctes qui sont en avant. Eh, c’est un disque de sambiste, pas de crooner !

Sa verve festive de partideiro s’exprime joyeuse sur des titres comme « Filosofia do Samba » ou « Vai pro Lado de la », belle invitation à faire la fête tous les soirs de la semaine  : des bonnes choses à manger, à boire en abondance… La Casa Candeia, où il retrouvait ses amis pour des fêtes à n’en plus finir, trouve sa plus belle expression discographique avec un titre comme celui-ci.

Cet album témoigne également de la belle complicité qui unissait Candeia à Paulinho da Viola, complicité manifeste  par le jeu des influences réciproques. Ainsi, Paulinho reprendra lui-même « Filosofia do Samba », toujours en 1971. Et c’est ensemble qu’ils signent le titre le plus bouleversant de l’album, « Minhas Madrugadas ».

On le sait, Candeia se distinguait du mouvement Black Rio. Il reprochait parfois à la jeunesse brésilienne qui succombait aux charmes de la soul et du funk, d’ignorer ses propres racines. Sur son morceau « Eu Sou mais o Samba » (qui figure sur l’album Quatro Grandes do Samba, enregistré avec Nelson Cavaquinho, Elton Medeiros et Guilherme de Brito), il lui a balancé ce cinglant conseil : « A la jeunesse d’aujourd’hui, je répète toujours le même conseil : ça ne connait pas le B.A.-Ba et ça veut déjà parler anglais. Commencez par apprendre le portugais« . (« juventude de hoje dou meu conselho de vez: quem não sabe o beabá, já quer falar inglês. Aprenda o português« ).

Cette jeunesse du Black Rio s’attachait autant que lui à défendre les cultures afro-américaines, pourquoi alors Candeia n’appréciait-il pas ce mouvement ? Selon son biographe, Joao Baptiste Vargens, c’est « parce que c’était une copie. Et pourquoi c’était une copie, hein ? Parce qu’ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Parce que le Black Power américain possède ses propres principes, non ? Mais ici, non : c’est juste un mouvement aliénant. Le sujet chante des musiques en anglais sans savoir ce qu’il dit« .

Est-alors pour les prendre sur leur propre terrain qu’il enregistra ce « Saudação ao Toco Preto » ? C’est en tout cas un vrai truc de malade. Un titre considéré comme « un des plus innovateurs de toute la musique brésilienne. Un jongo déchiqueté , avec un thème religieux, mais exécuté avec des claviers, des cuivres dans le meilleur style des 45 tours de funk. Le résultat est sensationnel mais a plus stimulé l’imaginaire de la MPB que du samba à proprement parler« , comme l’écrivait Bernardo Carvalho pour Overmundo.

A vrai dire, j’ai découvert ce morceau à travers la reprise qu’en avait proposé Pedro Luis e A Parede sur leur album Zona e Progresso (2001). D’emblée, c’est devenu un morceau fétiche, mon préféré du groupe. Jusqu’à ce que je découvre l’original et constate que la reprise, pour réussie et énergique qu’elle soit, n’arrivait pas à la cheville de l’original en matière de tension et d’intensité.

On sent bien pourtant que Candeia explore des territoires dont il est peu familier, que le morceau manquerait peut-être de fluidité, qu’importe, c’est du lourd et ça emporte tout sur son passage. Candeia assène ses lyrics avec son autorité habituelle et vous êtes emporté. Pas le choix.

Ce « Saudação ao Toco Preto » pourrait ainsi se décrire comme un jongo-funk, le jongo étant une des musiques traditionnelles les plus caractéristiques de l’héritage afro-brésilien. A l’origine rural, le jongoa commencé à toucher les villes et pourrait être considéré comme un des éléments qui servira de matrice au samba. Conjuguez le jongo à cette approche funk, et vous obtenez juste une tuerie. Ecoutez-ça !!!

Mais que ce morceau ne soit pas l’ « arbre qui cache les racines« , pour paraphraser l’ouvrage que Candéia écrivit avec Isnard Araujo. Des titres comme « De Qualquer Maneira », « Saudade », « Silêncio Tamborim » sont des classiques intemporels du samba du meilleur cru. Et, bien sûr, « Minha Madrugadas » où toute la douleur de Candeia, impuissant et cloué dans son fauteuil, semble transparaître tant, pour lui, ne demeure plus que le souvenir de toutes ces lèvres embrassées, toutes ces mains caressées : « Quantos lábios beijei / Quantas mãos afaguei / Só restou saudade no meu coração« .

Candeia enregistrera encore trois albums solos avant sa mort, en 1978, dont Axé, le dernier, souvent présenté comme son testament et son meilleur album. Nous préférons commencer par Raiz, mon préféré, peut-être le plus varié. Puisqu’aucun de ces disques ne fait l’objet d’une ré-édition digne de la majesté de Candeia, je vous encourage à les chercher sur la Toile qui, à sa façon, remplit le même rôle que son Quilombo : assurer la sauvegarde de témoignages artistiques de première grandeur. Dont ses disques, assurément des œuvres essentielles de la musique brésilienne.

Candeia, Raiz – Filosofia do Samba (1971) – mp3 256 kbps

1 – Filosofia do samba (Candeia)
2 – Vem é Lua (Candeia)
3 –  Silêncio Tamborim (Anézio & Wilson Bombeiro)
4 – Saudade (Arthur Poerne & Candeia)
5 – A Hora e a vez do samba (Candeia)
6 – Quarto escuro (Candeia)
7 – Vai pro lado de lá (Euclenes & Candeia)
8 – Saudação a Toco Preto (Candeia)
9 – De qualquer maneira (Candeia)
10 – Imaginação (Aldecy, Candeia)
11 – Minhas Madrugadas (Candeia & Paulinho da Viola)
12 – Regresso (Candeia)

7 réflexions sur “Candeia, Raiz – Filosofia do Samba (1971) : des racines du samba au jongo-funk

  1. Ouhh lala, ça c'est magnifique. Je ne connaissais pas du tout. Sacrée gifle.Muito obrigado (d'autant que c'est en 256kbps) ; c'est le Selector Del Camping qui va être content 😉

  2. Cet album est vraiment magnifique! Un des meilleurs dans le genre Afro-samba avec la touche funky 70's qui s'impose. Les arrangements sont, pour les morceaux les plus funkys, crédités José Roberto : il est fort à parier que cela soit l'oeuvre de Jose Roberto Bertrami, le clavier d'Azymuth. Affaire à suivre… Bravo pour le blog! Cdt, Adrien [wegofunk]

  3. Pour Bertrami, ce serait à vérifier. Je n'en suis pas persuadé car dans tout ce que j'ai lu sur Candeia en préparant les articles que je lui ai consacrés, je n'ai jamais trouvé son nom mentionné. Mais c'est une piste…

  4. Certes, aucune info n'apparait sur cette possible collaboration. Toutefois, l'utilisation de l'orgue Hammond sur ces morceaux (instrument bien rare au Brésil à l'époque, cf l'interview de Bertrami dans Wax Poetics #19, il était l'homme aux 5 hammonds…), les faits que Bertrami avait déjà signé un album sur le même label en 1970 (Ze Bertrami & Projecto III), qu'il se faisait appeler justement Jose Roberto à ses débuts (album Jose Roberto Trio, 1966) et que je ne connaisse pas d'autres arrangeurs brésiliens du nom de Jose Roberto (même s'il existe un chanteur Jose Roberto au sein du Quinteto Ternura mais qui n'est ni crédité comme arrangeur, ni comme musicien sur l'album du même nom), laissent vraiment planer un doute raisonnable.Le mieux serait peut-être de lui demander la prochaine fois qu'il passe à Paris… 😉

  5. Merci Adri3n. Je suis impressionné et reconnaissant pour ce commentaire d'une précision que je n'aurais osé espérer. Tu aurais même pu conclure d'un magistral CQFD car, effectivement, je ne vois pas comment ça pourrait être quelqu'un d'autre que Jose Roberto Bertrami.C'est marrant de voir comment l'histoire de la musique devient une série d'innombrables énigmes dès que l'on cherche à en connaître des détails. Tel nom que l'on voit ici ou là, renvoie-t-il au même artiste ou est-ce un homonyme ? Il y a une paire de mois, par exemple, je cherchais des informations sur Noriel Vilela. J'avais repéré le nom d'un Sidney Martins qui avait composé "Saudosa Bahia" sur son album. J'ai trouvé un Sidney Martins, musicien brésilien sur Facebook, et lui ai demandé s'il était bien l'auteur de la chanson. Il m'a répondu que non. Raté, ce coup-là…

  6. C'est vrai qu'il est agréable d'endosser la gabardine de détective pour résoudre les mystères de la musique enregistrée. J'ai l'impression que c'est un truc qu'on chopppe à l'adolescence, avec l'obsession de retourner les pochettes des vinyles ou CD pour découvrir les crédits et liner notes. On fait d'abord attention aux musiciens. Puis on commence à s'attarder sur les labels. On s'intéresse ensuite aux arrangeurs et parfois aux producteurs. On recoupe les informations : on se trompe parfois, mais quand on tient un nom qui revient trop souvent pour que cela devienne suspect, on cherche, on fouille. Parmi ces noms qui m'ont marqué dans la musique brésilienne : le guitariste et producteur Durval Ferreira ou l'arrangeur Jose Briamonte du label Philips.

  7. Oh my, I did not see this here! I recently posted a reissue of this over at my blog. The track order as listed above (I did not download the rip there) is actually out of order from the original LP, however there must have been another pressing with the order you list because quasi-legit, quasi-bootleg label Discobertas used the same track listing on their artwork (however, the music corresponds to the track list of the original LP sleeve, which ironically is also included inside the booklet..) I must link to this article, its much better than anything I wrote about the album

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