Bahia/Disques/Portrait

Noriel Vilela : Umbanda, samba-rock et voix basse basse basse

« Eu acredito sim
Não falem mal da umbanda perto de mim (…)
Levou, levou, levou
Agradeço a umbanda
a umbanda me salvou« 

Les vacances sont finies : misère !!! Pour adoucir la descente vers l’automne et son cortège pénible de désagréments (bientôt remiser les sandales au placard, oublier grillades et bains de mer, frissonner de crainte comme le premier Pythécanthrope venu à la tombée de la nuit, se cailler les miches au matin frisquet, etc… la liste est longue), voici un élixir puissant à consommer sans modération. Le genre de musique qui vous trotte dans la tête quand vous fixez la mer en pensant à Iemanjá (ou qui vous trotte dans la tête même si vous ne pensez pas à Iemanjá ou, mieux, même si vous n’avez pas la mer en guise d’horizon). Un album inspiré par l’Umbanda, accommodé à la sauce samba-rock, et porté par la plus incroyable voix de basse qui soit, celle de Noriel Vilela. L’album s’intitule Eis o « Ôme » et date de 1968. Culte et unique !!!

Noriel Villela - eis o ômeSelon David Toop, l’exploitation musicale des résonances caverneuses est la plus ancienne peut-être des formes d’expérimentation sonore (cf. son livre Ocean Sound). Les hommes de Cro-Magnon, Néanderthal, Tautavel, et autres ancêtres préhistoriques le savaient bien. S’il nous reste les vestiges de leur art pariétal, on ignore par contre qu’ils choisissaient probablement leurs grottes en fonction des échos de celles-ci, afin qu’ils correspondent aux animaux figurés sur leurs parois. La crainte que fait naître ces endroits, sorte d’entrailles de la Terre, est propice au surnaturel et demandent à être domestiquée. Les formes élémentaires de la vie religieuse de nos ancêtres auraient trouvé dans la voix de Noriel Vilela le véhicule idéal, susceptible de provoquer cet état de fascination si particulier qui fait naître l’incarnation des esprits, ou ici des orixas.

Noriel Vilela, c’est la voix la plus basse qui puisse s’imaginer. Son registre est celui d’un basso profondo, ce qui existe de plus grave. En dessous il n’y a rien, si ce n’est les abysses. Alors, bien sûr, dès que vous l’entendez Noriel, ça fait un choc. Mais sa voix, pour caverneuse qu’elle soit, n’a rien d’un phénomène de foire. En fait, le registre de Noriel évoque celui des chanteurs basse des quartets vocaux de gospel ou, en version profane, de doo-wop. Et c’est justement par ce rôle de basse profonde qu’il débuta, sous le nom de Noriel Arantes, au sein des Cantores de Ébano. Ce groupe, formé et dirigé par Nilo Amaro au début des années soixante, avait introduit au Brésil, avec un indéniable succès, le style nord-américain des chorales de spirituals ou de gospel. Les « Chanteurs d’Ebène » s’étaient constitués un répertoire mêlant aussi bien des classiques américains que brésiliens. Leur premier album, Os Anjos Cantam, en 1961, comprend ainsi « Down by the Riverside » en même temps qu’un titre de Dorival Caymmi, « A Lenda do Abaeté », et le reste à l’avenant. Leur chant choral était rehaussé par des interventions en solo de divers membres du groupe. Les plus marquants de ses solos étaient sans conteste ceux de Noriel, sur le titre de Caymmi et, surtout, sur le premier titre de l’album, « Leva Eu Sodade ».

Certains chercheurs et spécialistes de la musique brésilienne insistent sur l’importance historique de Nilo Amaro, « peut-être le seul en son temps à avoir subi les influences des Platters, de Nat King Cole, Ray Charles, etc. pour incorporer et réinterpréter le style yankee dans le plus pur sentiment, lamento et alegria, de notre racine noire profonde » (Luiz Américo Lisboa Junior, encore lui décidément !).Malgré le succès de Nilo Amaro et ses Chanteurs d’Ebène, Noriel décida de voler de ses propres ailes.

Outre son unique album Eis o « Ôme », la brève carrière solo de Noriel Vilela fut marquée par quelques 45 tours, dont un où il chante « Je Suis la Marie » (sic), et un titre devenu culte, « 16 Toneladas ». Une adaptation de « 16 Tons », un morceau de country évoquant la dure vie d’un mineur. Si la traduction du titre est littérale, les paroles de la version brésilienne n’ont pas grand-chose à voir avec celles de l’original mais chantent plutôt les vertus du samba. Le refrain affirmant même que celui qui n’aime pas le samba, n’aime rien : « Quem não gosta de samba / Não gosta de nada » . Un type pas très fréquentable, donc.

Il peut paraître surprenant qu’un chanteur de samba reprenne un morceau de country mais, en fait, il est plus probable que Noriel ait été incité à adapter « 16 Tons » en raison de sa reprise par Stevie Wonder en 1966. Ce qui serait musicalement plus proche que les versions de Merle Travis ou Tennessee Ernie Ford.

Quelles qu’aient été les motivations de Noriel, « 16 Toneladas » est devenu un morceau culte. À retardement et posthume mais culte. Il figure ainsi sur diverses compilations témoignant de la musique emblématique du Black Brasil des 70’s, citons par exemple Brazilian Beats Brooklyn. À l’abord des années 2000, le morceau avait été repris par la joyeuse troupe Funk Como Le Gusta, sorte de big band funk originaire de São Paulo, riche en individualités de talent. « 16 Toneladas » y était interprété par Reginaldo Gomes (par la suite membre du Clube do Balanço), qui parvenait à se la jouer grave avec une certaine réussite, même si nous étions encore loin des profondeurs abyssales de la voix de Noriel. En effet, pour s’attaquer au répertoire de Noriel Vilela, faut-il avoir un sacré coffre, une voix bien basse et profonde à l’abri des modulations impromptues. Le genre de truc pas pour les mauviettes. D’ailleurs, dans l’argot de l’époque, Eis o « Ôme » signifiait « voilà l’homme » !!!

Aujourd’hui, c’est au tour de Seu Jorge de se confronter à pareille épreuve. Son récent album de reprises où il est accompagné par le groupe Almaz, le voit reprendre « Saudosa Bahia », titre qui figure sur ce seul album de Noriel Vilela, Eis o « Ôme ». Tout ce que l’on souhaite, c’est que la couverture médiatique dont bénéficie Seu Jorge puisse ramener quelque lumière sur la voix et les disques du défunt Noriel.

Si « 16 Toneladas » est effectivement un morceau idéal pour bien ambiancer vos soirées, sur Eis o « Ôme » on aura aussi l’envie de se lever sur des titres comme « Só o Ôme’ », « Promessado » ou « Acocha Malungo ». Sur ce dernier titre, écoutez son irrésistible ponctutation « en langues » : « Isquidum borogundá!  » ( cf. 56′, 1.42′ et 2.25′). Juste terrible !!!

D’une manière générale, je vous garantis que c’est le genre d’album qui s’écoute d’une traite. S’il est empreint de spiritualité, salue les orixas, Xangô et Iemanjá en particulier, on ne s’étonnera pas qu’il soit placé sous le signe de l’Umbanda, plus syncrétique que le Candomblé, et qui s’accommode tout à fait de cet accompagnement samba-rock, au goût du jour quand fut enregistré cet album. Cet album est afro sans forcer, fondamentalement, tout simplement parce que son auteur est noir et que ses thématiques et ses ambiances reflètent la vie et la culture des Noirs brésiliens à la fin des 60’s. Où le terreiro n’est pas qu’un lieu de culte mais aussi un endroit de réconfort et de chaleur humaine et dont on a la saudade quand on en est éloigné. Noriel décrit ces moments, leur plénitude quand y chante l’assemblée réunie : « Que saudade dos terreiros /  
Onde eu ia assistir pai timbó trabalhar
 / Trabalhar! / 
Era lindo ouvir negros cantando / 
Cantigas de umbanda e ver pai timbó, saravá!« . rCela à une époque où ce genre de musique ne bénéficiait guère de l’attention des médias du pays.

Si Noriel fait le show, c’est parce que sa voix n’est pas seulement grave, elle se promène avec aisance sur le rythme, le chevauchant comme un orixa chevauche ses fidèles. On ne parlait pas encore de flowà l’époque où il chantait mais sa façon de se poser sur le tempo est un régal. Ce qui est d’ailleurs une qualité qu’il partage avec Seu Jorge.

Noriel ?Noriel est « culte » mais pourtant, outre celles mentionnées ici, il est bien difficile de trouver des informations détaillées sur sa vie et sa carrière *. Aucune photo si ce n’est celle où il figure sur la pochette de Eis o « Ôme ». Ci-contre, je suppose que c’est lui, au temps où il chantait avec Nilo Amaro. J’ai scruté tous les membres du groupe sur la pochette de Os Anjos Cantam, leur album de 1961. Après élimination des autres membres, il m’a semblé que celui-ci était Noriel. Mais je peux me tromper…

Noriel est mort brutalement en 1974. En raison de complications hépatiques dues à son fort penchant pour la bouteille (« complicações hepaticas decorrentes de profundo 
amor pelo marafo » ). A moins que cela ne soit à cause d’une réaction allergique lors d’une anesthésie chez le dentiste (« devido à reação alérgica de uma anestesia de dentista » ). La première cause de décès convient mieux à l’édification du mythe d’un artiste maudit. Cependant, la seconde semble plus vraisemblable, justement parce qu’elle casse le mythe, ou le ramène à sa simple dimension humaine… Malgré sa voix presque surnaturelle.

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