Ao Vivo/Rio

Casuarina à Lavérune, les jeunes pousses prennent le samba par les racines

Ce soir, c’est samba au château de Lavérune. Toujours dans le cadre du festival de Radio France et des concerts gratuits de Musique dans l’Agglo, Casuarina vient balancer sa samba nouvelle génération mais profondément enracinée dans la tradition.

Casuarina, l’apprentissage du samba par la vie de bohème
Casuarina est un groupe de jeunes Cariocas, habitués à faire la bringue dans le quartier bohème de Lapa, qui s’est approprié avec brio le samba le plus classique. Comme son père Lenine, João Cavalcanti, leader non officiel du groupe, a grandi en écoutant du rock. Jusqu’à ce qui fut une révélation pour tant et tant de jeunes Brésiliens : Nação Zumbi, le groupe de Chico Science, qui avait su se réapproprier les musiques régionales pour mieux les dynamiser. Si Nação Zumbi fut une étincelle, Casuarina ne s’est pas pour autant lancé dans une relecture électrique du samba, avec force guitares électriques, mais a opté pour une approche 100% acoustique.
On savait Lénine « orchidolâtre » (cultivateur passionné d’orchidées), le fiston est lui aussi branché sur le règne végétal puisque Casuarina est le nom d’un arbre (de la famille des casuarinacées, et toc). Ce qui est une métaphore de la vocation du groupe : à la fois plonger aux racines et s’ouvrir aux feuillages et fruits de la nouvelle saison. Si Caetano Veloso disait « j’aime bien les racines mais je préfère les fruits », on n’aura aucun doute que nos jeunes pousses pencheront plutôt vers l’autre extrémité de l’arbre.
Par association d’idées, je me faisais la réflexion qu’il était peu courant de voir sur scène des artistes de père en fils. Je crois bien que la seule fois où cela m’est arrivé, c’était justement avec les Veloso. J’ai souvent vu Caetano en concert. Puis une fois son fils Moreno. J’ai déjà eu l’occasion de voir plusieurs fois Lenine, c’est au tour de son fils João Cavalcanti. Mais là où le père est félin, le fils est plutôt bon ours.
Casuarina n’est pas un représentant du samba de morro, le plus authentique. Il est celui du renouveau du samba auprès de la jeunesse de la classe moyenne. De même que Noel Rosa, dans les années trente, Casuarina permet au samba de toucher un nouveau public. Issu d’une famille bourgeoise, Noel Rosa vivait sa vie de bohème en la brûlant par les deux bouts, sa constitution fragile en fit un météore inoubliable, emporté à vingt-six ans par la tuberculose. Ses compositions sont restées et avec elle l’ouverture sur un autre milieu que celui d’origine du samba, jusqu’alors presque exclusivement noir et pauvre, à l’exception des quelques encanaillés qui en avaient fait leur étendard festif. Comme tant d’autres musiques populaires, le samba a emprunté le processus sociologique habituel. Né dans un milieu populaire marginalisé et stigmatisé, c’est l’étape bohème qui sera une charnière lui permettant par la suite de toucher le grand public.
J’ignore l’exact contexte sociologique dans lequel Casuarina a développé son approche du samba dans le Brésil contemporain. João Cavalcanti établissait récemment un état des lieux du samba dans Vibrations (n° 125) : « hormis le carnaval et quelques manifestations, la samba a été pendant vingt ans réservée au ghetto, sans aucune exposition médiatique. Même des chanteurs comme Zeca Pagodinho ou Beth Carvalho galéraient« .
L’histoire du samba est faite de hauts et de bas, de cycles. João Cavalcanti justifie l’approche de Casuarina au regard de cette histoire et explique que le titre de leur deuxième album, Certidão, était le « certificat de naissance du groupe » : « jusqu’en dans les années 1920, vous risquiez la prison si vous étiez pris avec un pandeiro, et puis la samba a été mise sur un piédestal, elle est devenue un monument intouchable. C’était aussi une façon de dire qu’il n’est pas nécessaire de naître et grandir dans le morro pour avoir la légitimité de jouer cette musique. Pas besoin du mythe« .
Casuarina entend bien faire (re)découvrir ses racines musicales à la jeunesse brésilienne. Si dans les années trente, le samba offrait un joyeux moyen pour s’encanailler, le genre a aujourd’hui perdu de son caractère sulfureux. Et nos garçons ne cherchent d’ailleurs pas à endosser une panoplie de malandro qui ne ferait d’eux que des petits poseurs branchés. Ils n’ont pas besoin de cela, n’ont pas à se justifier.
Comment faire danser les chaises ?
Encore une fois, hier soir, comme lors du concert d’Anthony Joseph à Cournonsec, comme probablement à tous les concerts de la manifestation Musique dans l’Agglo, des rangées de chaises sont alignées devant la scène. Toutes occupées. Mais cette disposition laisse imaginer que ça va demander deux fois plus de boulot au groupe pour faire danser le public. Devant la passivité des seniors locaux installés sur les chaises, Casuarina ne s’affole pas. Comme l’Espagne lors de la récente finale de la Coupe du Monde, il continue à jouer son jeu. La patience allait finir pour porter ses fruits, et le groupe trouver l’ouverture qui fera venir danser la foule au pied de la scène. L’immobilité du public étant au samba ce que le comportement des bouchers hollandais est au beau jeu dans le football, une insulte.
Derrière les tenues indéterminées, non-look total, qui pourraient être celles de n’importe qui sur cette planète, sorte de globalisation par le terne, s’oppose heureusement le contraste d’une identité culturelle très forte et enracinée. A les voir ainsi vêtus, baskets, jeans, t-shirt, tout juste pourrait-on leur suggérer de faire comme Seu Jorge et d’aller se faire tailler une belle chemise sur mesure par Walter Alfaiate, sambiste et tailleur.
Casuarina, sans frime, imprime sa cadence. Reconnaissant, il prend comme de coutume la peine de remercier qui de droit. Mon ami Juremir a coutume de déclarer que « pour un Bahianais, dire Bahia c’est déjà de la poésie ». A entendre João Cavalcanti, au milieu du chapelet de remerciements qu’il débite, répéter le nom de la commune accueillant le concert, on se demande presque si, pour un Carioca, répéter plusieurs fois « Lavérune, Lavérune, Lavérune », en essayant de le prononcer comme il faut à la française, était déjà de la poésie.
Sur scène, le répertoire du groupe se frotte aux standards et avance en terrain connu. « É Isso Aí » de Sidney Miller pour ouvrir le bal, « Disritmia » de Martinho da Vila, « Na Baixa do Sapateiro » d’Ary Barroso auquel fait suite un medley Dorival Caymmi enchaînant « Maracangalha / Samba da Minha Terra / Rosa Morena / Vatapa », annoncé en disant qu’au Brésil les bébés connaissent les sambas de Dorival Caymmi avant même de savoir parler et marcher, un hommage à Portela, une afro-samba de Vinicius et Baden Powell, « Canto de Ossanha », le « Chiclete com Banana » de Jackson do Pandeiro, histoire de rappeler les origines familiales du Pernambouc, etc… On avance en terrain connu mais l’exécution est impeccable, le plaisir de jouer palpable.
Sans faire les beaux, sans querelles d’ego, sans danser ni chercher à « ambiancer » lourdement, simplement en jouant bien une des musiques les plus enthousiasmantes qui existe sur cette Terre, les gars de Casuarina, avec humilité, sobriété et cohésion, parviennent à « triompher ». Au gré des morceaux, le public danseur a pris le dessus et tant pis si les mémés ne peuvent plus voir la scène, la vue bouchée par les corps en mouvement. Bien sûr, le public compte son lot de Brésiliens dont quelques danseuses qui savaient vraiment « samber ». Dommage quand même que les rangées de chaises n’aient pas été disposées quelques mètres plus en retrait de la scène. Histoire d’avoir plus d’espace pour bouger, n’être pas cantonné sur les côtés de la scène ou serré sur une étroite bande de trois mètres entre la scène et les personnes assises. Qu’importe après tout : devant la densité est festive. Belle soirée, qui fut aussi l’occasion de retrouver quelques bons amis.

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