Portrait/Rio

Elizeth Cardoso, la « Mère de toutes les chanteuses brésiliennes »

En matière de commémoration, 2010 pourrait être considéré comme l’année Elizeth Cardoso. Doublement. Elle est née, il y a quatre-vingt dix ans aujourd’hui, le 16 juillet 1920, et nous a quitté, il y a vingt ans, le 7 mai 1990. A cette date du 7 mai, ici-même, nous rendions hommage à la « Divina ». Inconnue en France, où on ignore même qu’elle est l’immortelle interprète de « Manha de Carnaval » dans Orfeu Negro,  Elizeth Cardoso était la « mãe de todas as cantoras brasileiras », la mère de toutes les chanteuses brésiliennes, comme le disait Chico Buarque. D’elle, on disait qu’elle pouvait tout chanter. De sa voix, on disait qu’elle brillait de la lumière de la lune, qu’elle était « enluarada ».

De sa technique vocale, elle disait simplement à Hermínio Bello de Carvalho qui, lors d’une visite à l’hôpital quelques jours avant sa mort, lui demandait son secret : « a vondade de cantar« , l’envie de chanter. Cette envie de chanter l’habitait depuis l’enfance, comme en témoigne la biographie que lui a consacré Sérgio Cabral. Dès cinq ou six ans, la petite mulata montait sur scène, défilait pour le carnaval… A seize ans, grâce à Jacob do Bandolim, elle fut découverte et signée par Rádio Guanabara pour chanter dans un programme hebdomadaire.

Mais cette vocation précoce ne l’a pas empêché d’avoir des débuts difficiles. Ainsi, avant de vivre de son art, elle a été contrainte d’exercer toutes sortes de petits métiers, dont celui qu’elle pratiqua le plus longtemps : taxi-girl ! Je précise bien que ce métier n’a rien à voir avec les taxis, son activité consistant à danser avec les clients des boîtes et autres dancings. A être leur cavalière moyennant rétribution. Lesquels clients achetaient en général leur lot de danses pour la soirée et se voyait poinçonner une unité à chaque fois qu’ils se lançaient, le temps d’une danse, avec une de ces taxi-girls d’emprunt.

Ce n’est qu’à trente ans qu’Elizeth Cardoso commença à enregistrer. Elle ne s’arrêtera plus, sa discographie comportant une quarantaine d’albums. La majeure partie consacrée aux thèmes romantiques, thématique principale de son œuvre. La carrière d’Elizeth Cardoso couvre un demi-siècle. Tout ce que le Brésil compte de grands musiciens l’aura un jour ou l’autre approché, côtoyé, admiré. Et le plus souvent, ce sont des liens qui ont traversé le temps. Pixinguinha, Cartola, Dorival Caymmi, Jacob do Bandolim, Vinícius de Moares et Tom Jobim, etc… Même João Gilberto qui lui suggéra pourtant de chanter de manière plus feutrée « Chega de Saudade », devait apprécier son art. On les voit ainsi ensemble dans cet extrait de Pista de Grama, un film de 1958.

Mais quelle injustice que ce temps qui passe et laisse place à l’oubli ! Car qui aujourd’hui écoute encore Elizeth Cardoso ? A part moi, du moins ! Même au Brésil, Sérgio Cabral est parfois obligé de rappeler qui elle était quand il s’adresse à un public jeune. Dans cet océan d’indifférence et d’amnésie collective, je me souviens avoir été surpris de la découvrir mentionnée dans le roman de Murakami Ryû, Les Bébés de la consigne automatique. Hashi, un des deux bébés abandonnés, devenant musicien, dit à un moment préférer « Clara Neumaus à Elizetti Cardoz » (sic). Derrière cette orthographe, malmenée probablement par le traducteur ignorant l’existence de notre grande dame, on aura bien sûr reconnu Elizeth. Car, au Japon aussi, elle était également une grande star. C’est d’ailleurs là-bas que lui fut diagnostiqué le cancer qui finira par l’emporter, alors qu’elle pensait que les douleurs intestinales qui la gênaient depuis longtemps n’étaient qu’un ulcère. Les médecins lui conseillèrent alors d’annuler toutes les dates de sa tournée. Ce qu’elle refusa. Elle honora tous ses engagements. Même s’il est de bon ton de louer le courage des grands malades, celui d’Elizeth Cardoso a, paraît-il, forcé l’admiration de ses compatriotes. Jusqu’à la fin, la scène resta un lieu de joie auquel elle ne renonça jamais.

A l’occasion du vingtième anniversaire de sa mort, Sérgio Cabral a justement vu ré-édité sa biographie Elisete Cardoso – Uma vida. Journaliste vétéran des musiques brésiliennes, Cabral était également un ami de longue date d’Elizeth Cardoso. L’orthographe ? Oui, il a choisi Elisete pour le respect du portugais, plutôt qu’Elizeth qu’elle adoptera assez vite comme nom d’artiste, alors que son état civil est… Elizette. On peut en lire le premier chapitre sur le site de l’édition brésilienne de Rolling Stone, ici, chapitre qui revient principalement sur l’enfance et les débuts de notre jeune mulâtre. Où, pour l’anecdote, on apprend que son premier amoureux, était le frère de Carmen Miranda, Oscar Miranda, dit Tatá, à un âge où elle aimait se décrire comme une « namoradeira« . Et où elle commençait à accumuler les expériences qui donneraient tant d’émotion à ses interprétations d’un répertoire presque exclusivement romantique. Et qui finirait par lui donner une « voix d’expérience, affûtée par la patine de la vie« , ainsi que l’écrivait Vinícius, quelque temps après qu’ils aient enregistré, en 1958, cette première borne de la bossa nova, Canção do Amor Demais. Un album que nous avions déjà longuement évoqué ici-même

Elizeth ne fut pas seulement la Divina, elle a aussi été surnommée, excusez du peu : la Fiancée du Samba-Canção (A Noiva do Samba-Canção), la Lady do Samba, la Machado de Assis de la Sérénade, la Mulata Maior, la Magnifica, l’Enluarada.

Certes, sur la plupart de ses disques, les arrangements avec leurs cordes encombrantes de rigueur, ont pris un coup de vieux, mais l’émotion de sa voix reste intacte. La voici interprétant « Ingratidão » dans le film É Fogo Na Roupa (1952). On remarquera la légèreté de ses pas de danse lors de son entrée en scène.

Outre quelques albums ré-édités, ou de vagues compilations, les amateurs pourront encore trouver à télécharger un grand nombre d’albums originaux, convertis du vinyl en format mp3 (voire FLAC), sur le blog majeur qu’est Loronix (hélas défunt mais toujours en ligne). Grésillements garantis.

 

 

 

 

 

 

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