Disques/Portrait/Rio

L’Instinct du Samba : Samba Esporte Fino de Seu Jorge

« O samba está na cabeça,
E na palma da mão e na sola do pé« 
(Seu Jorge, « O Samba Taí »)

Il aura suffi de quelques secondes à Seu Jorge pour qu’il s’impose à moi comme une découverte majeure de la musique brésilienne de ce début de millénaire. Dès que l’on entend sa voix, l’affaire est le sac : coup de cœur instantané et grosse claque.

Je dis que quelques secondes suffirent, car c’est en effet par cette seule portion congrue que j’ai découvert ce type : en écoutant en boucle les extraits de trente secondes qui étaient proposés sur le site Clique Music pour accompagner la critique de son premier album, Samba Esporte Fino. Les frais de port étant alors prohibitifs, je dus attendre la venue en France de mes amis Juremir et Claudia pour qu’ils veuillent bien me ramener le CD, celui-là et quelques autres.

Quelques secondes pour découvrir une voix fantastique, profonde et sensuelle. Une voix écorchée juste ce qu’il faut pour en faire le véhicule du samba le plus authentique. Et un flow hallucinant qui se promène sur le rythme, nonchalant ou précipité, pour allumer la flamme du funk.

Mais qu’il pulse funk ou balance reggae, Seu Jorge est samba. Ce premier album porte un titre qui sonne comme un manifeste : Samba Esporte Fino. Un manifeste qui louerait la finesse du samba, son élégance altière et populaire. Où Seu Jorge se place clairement sous l’influence tutélaire de Jorge Ben par cette allusion au titre du premier album de son aîné, l’autre Jorge, LE Jorge de la musique brésilienne : Samba Esquema Novo. Et comme Jorge Ben en son temps, il s’agit pour Seu Jorge de proposer un nouveau schéma de samba. Le maître a d’ailleurs adoubé son jeune disciple en lui offrant pour cet album, privilège rare, un morceau inédit, « Em Nagoya eu vi Eriko ».

« J’avais besoin de prendre une initiative au nom du samba, expliquait alors Seu Jorge. Je dois beaucoup au samba, et pas seulement musicalement, mais aussi comme personne. C’est en faisant la connaissance d’artistes comme Jovelina Pérola Negra, Bezerra da Silva et João Nogueira, que j’ai appris à me comporter. Dès lors, j’avais en tête que mon travail devrait incarner l’évolution du samba, pour montrer jusqu’où le rythme peut nous conduire« . Les propos de Seu Jorge étaient appuyés par la critique de Marco Antonio Barbosa pour Clique Music : « de fait, Samba Esporte Fino est un véritable voyage qui ouvre de nouveaux chemins au (bon) batuque. Métissé avec le funk, le sacundin de Jorge Ben, le reggae et le plus pur et enraciné fundo de quintal, le son de Seu Jorge est également un véritable portrait chanté de la musicalité carioca« .

Seu Jorge est profondément carioca. D’ailleurs, avant de se lancer en solo, la musique du groupe dont il faisait partie, Farofa Carioca, était décrite par la presse comme étant la nouvelle MPC (Musica Popular Carioca), au même titre que celle de Pedro Luis E A Parede. Une étiquette qui, précisons-le, a toujours été rejetée par Seu Jorge lui-même (« nous n’avons jamais eu de bannière, de manifeste ou de quoi que ce soit dans le genre« ). Seu Jorge préfère, pour rire, définir sa musique comme de la MBP (Mistura Brasileira e Popular) !

La révélation vint pourtant d’ailleurs. De Récife, Pernambouc. Comme pour tant d’autres musiciens de sa génération, ce fut en découvrant Chico Science & Nação Zumbi qu’une vocation allait naître. « Ce qui m’a donné le déclic, c’est Chico Science. Quand je l’ai vu sur scène, avec cette mixture de régionalisme nordestin et de modernité pop, j’ai commencé à imaginer une manière de faire la même chose avec les références que j’avais ici, à Rio« . Il reprend donc à son compte la devise de Chico Science : « moderniser le passé est une évolution musicale » et plonge dans les racines samba de sa ville. Car qu’il pulse funk ou balance reggae, Seu Jorge est samba. L’instinct du samba. Son esprit. En témoigne les scènes du film de Mika Kaurismäki, Moro No Brasil. On l’y découvre, jeune homme respectueux, allant se faire tailler une chemise sur mesure par le légendaire sambiste et, comme son nom l’indique, tailleur : Walter Alfaiate. Une belle chemise bleue qu’il portera sur scène, un peu plus tard dans le film, quand il interprète « Cirandar », que nous évoquions précédemment à propos de l’autre version qu’il propose de ce titre de Martinho da Vila sur son nouvel album, accompagné du groupe de circonstance, Almaz.

Dans Moro no Brasil, on le voit également enregistrer un des titres forts de son premier album, « Pequinês e Pitbull », samba dans le style de Zeca Pagodinho, où même si l’élan y est plutôt festif, son chant reste vibrant d’émotion…

Car on sait bien que contrairement aux idées reçues, le samba n’est pas là que les jours de fête. Il accompagne la vie de tous les jours, dans les moments de joie mais aussi de peine où, comme un baume, il agit pour adoucir les bleus à l’âme. D’où le besoin, pour pleinement l’incarner, d’avoir un certain vécu. Même s’il est à peine trentenaire quand il enregistre son premier album, Jorge Mário da Silva, dit Seu Jorge (« Monsieur Jorge », ndla), le vécu, il l’a. Car certaines de ses années ont probablement compté double, ou triple. En effet, pendant sept ans, il vécut dans la rue. Il a souvent raconté son histoire. « C‘était traumatisant, bien sûr. Mon organisme en garde encore des séquelles« . La rue, après la mort de son grand frère, ce grand frère qui prenait soin de lui, et la vente de leur maison par sa mère, alors qu’il n’est âgé que d’une dizaine d’années et que plus rien ne faisait alors sens pour lui.

Quelle part accorder à la biographie d’un artiste pour appréhender son travail ? Dans quelle mesure cette expérience de la rue a-t-elle influencé les talents d’interprète de Seu Jorge ? Sa formidable capacité à incarner ce qu’il chante ? Il pourrait chanter les Pages Jaunes, que c’en serait déjà poignant ou, à l’inverse, entraînant. Je n’exagère pas en disant qu’il suffit de quelques secondes pour être captivé par sa voix. Si « Carolina » qui ouvre le disque témoigne de son agilité virtuose à chevaucher le rythme, dans la veine écorchée du samba, c’est « O Samba Taí » qui sort du lot. Ce titre dont j’écoutais en boucle les quelques trente secondes mises en ligne, quelques instants d’où jaillissait une émotion universelle. Le producteur Mario Caldato Jr. ne s’y était d’ailleurs pas trompé quand le Jorge lui fit écouter sa démo, à l’époque où il mixait A Invasão do Sagaz Homem-Fumaça, un album de Planet Hemp. Seu Jorge le racontait en imitant l’accent « portunglês » de Caldato :  » ‘Negão, O Samba Taí, c’est LA musique, ça va rendre dingue tout le monde. Fais attention, ne laisse pas cette musique s’échapper’ « .

Et Seu Jorge n’a rien laissé s’échapper. Ne se refusant aucun style, Seu Jorge s’est donc approprié tout ce qui lui plaisait. Après avoir quitté Farofa Carioca, il s’adonna au rap-fusion de Planet Hemp, vantant les plaisirs prohibés de la maconha avec son « collègue » Marcelo D2. Plus tard, son rôle de Pelé dos Santos, marin en bonnet rouge, dans The Life Aquatic, le film de Wes Anderson, lui offrit l’occasion d’interpréter quelques chansons de David Bowie. Ce dernier, qui refusait habituellement le droit d’utiliser ses chansons, fut conquis en découvrant ces versions guitare et voix interprétées par Seu Jorge (« Had Seu Jorge not recorded my songs acoustically in Portuguese I would never have heard this new level of beauty which he has imbued them with« ). A signaler que, dans la foulée du film, Seu Jorge a enregistré un album entier dédié au répertoire de Bowie, The Life Aquatic Studio Sessions, album que je vous recommande chaleureusement.

Sur Samba Esporte Fino, si le cœur est samba, il bat parfois à la cadence du funk, comme sur ce titre « Mangueira », hommage à la plus célèbre Ecole de Samba carioca, où il balance en intro son truc d’ambianceur terrible : « E isso ai ! E a hora do funk, rapaziada !« , allez, c’est l’heure du funk, les gars !!! Certes, la vénérable institution ne se l’appropriera pas pour son enredo carnavalesque. On se souvient Ivo Meirelles, alors qu’il dirigeait la bateria de la Mangueira et rêvait d’y insuffler un élan funk, dut quitter le navire pour divergence de vue artistique. C’est alors qu’il fonda Funk ‘n’ Lata mais trêve d’apartés, de ce groupe nous parlerons peut-être une autre fois…

Malgré la diversité de styles et d’expériences présents ici, malgré son ancrage fondateur dans le samba, quand sort Samba Esporte Fino, Seu Jorge est avant tout considéré comme le plus bel ambassadeur de la nouvelle vague du suingue-samba rock. S’il est celui qui a connu la plus grande réussite, il n’était pas le seul alors à se plonger dans ce revival du balanço, ou samba-rock. Ce premier album est d’ailleurs sorti sur Regata, une petite maison de disques qui avait gagné le surnom de Casa do Balanço. Ce label indépendant avait été fondé par Bernardo Vilenha, acteur de longue date de la scène musicale brésilienne, compositeur, producteur, voire même poète. Bernardo Vilenha est un passionné et il voulait donner les moyens à ses artistes d’enregistrer leurs albums dans les meilleures conditions. Il s’amusait alors à dire que Regata était la « casa oficial da black music brasileira » : « Ah, cette maison aurait besoin d’être beaucoup plus grande pour pouvoir abriter tous ceux qui le méritent« .

Seu Jorge lui-même raconte avoir eu du mal à convaincre d’autres labels de le signer. Comme il envisageait de demander à Caldato de le produire, certains lui rétorquaient tout simplement que celui-ci était trop cher. C’est Paula Lima, l’ex-chanteuse du groupe Funk Como Le Gusta, qui lui suggéra de se tourner vers Vilenha. Elle-même enregistra pour Regata son premier album… Et j’ai comme dans l’idée que l’on risque d’en reparler bientôt ici-même… C’était en tout cas un sacré bon conseil que donna la Diva Paulista à Seu Jorge.

« J’ai expliqué à Bernardo quel était mon idée pour ce disque et je pensais qu’il allait faire marche arrière. Pas du tout, il a banqué et m’a envoyé à Los Angeles pour travailler avec Caldato. Bernardo est total sangue-bom, le type se bat pour la musique honnête, pour le son noir qui n’est encore qu’à la périphérie« .

Bernardo Vilhena s’était effectivement fixé un but : « j’aime dire que nous ne voyons pas Regata comme un travail mais comme une mission« . A man on a mission qui a frappé très fort en 2001. S’il a commencé par sortir le groupe Classe, il a enchaîné avec les albums de Paula Lima, Clube do Balanço, Seu Jorge, Banda Black Rio, Gerson « King' » Combo, ou Ivo Meirelles. Et chacun de ces albums était au moins bon, sinon carrément terrible. De plus, nombre de ces artistes se sont mutuellement invités à participer à leurs albums respectifs, renforçant le sentiment qu’une famille musicale se créait.

La ligne éditoriale de Regata est nette, comme l’expliquait Vilhena à Marco Antonio Barbosa, pour son article « Regata, a casa do balanço » : « nous travaillons sur un segment bien défini qui est celui de la musique noire produite au Brésil. Et à l’intérieur de ce segment, nous souhaitons nous développer au maximum. »

Il était fier des artistes qu’il avait signé, que ce soit les vétérans ou la nouvelle génération : « ce sont des artistes cultes et courageux. Principalement parce qu’ils ne restent pas superficiels. Ils n’ont pas peur d’aller gratter, râcler le fond de la marmite, de faire des recherches, de récupérer des valeurs et des sons qui n’étaient pas jugés porteurs par le marché« . En effet, les musiques noires brésiliennes ont longtemps souffert d’ostracisme et se voyaient reléguées, comme le disait Seu Jorge, à la « périphérie ». C’est ainsi que le samba-rock, le balanço, le suingue étaient tombés dans l’oubli, alors qu’ils étaient toujours joués dans les fêtes et bals des quartiers populaires, à São Paulo ou Rio. Et malgré ce revival du début des années 2000, comme le dit Seu Jorge, « le samba-rock n’est pas à la mode. Tous ceux qui font ce son aujourd’hui sont authentiques. Le problème est que le Brésil a oublié le samba-rock (…) Ils peuvent tenter de pasteuriser ce rythme, l’exploiter commercialement, ce qui est dans leur logique, c’est ce qui est arrivé avec le forro : le style a des hauts et des bas, mais la racine reste toujours vive« .

Bernardo Vilenha regrettait d’autant plus cet état de fait qu’il sentait bien le potentiel de ce samba-rock qui est, disait-il, « une invention brésilienne légitime. Le peuple adore mais les médias et l’industrie du disque le négligent. Alors que les gringos qui le découvrent en deviennent raides dingues et s’approprient directement sa sonorité. S’il existait un système décent de diffusion, le samba-rock pourrait être la grande explosion de la musique brésilienne dans le monde entier« .

Sur Samba Esporte Fino, c’est « Carolina » qui ouvre l’album sur son versant samba-rock et c’est une sacrée illustration du potentiel contagieux de cette musique. (C’est d’ailleurs sous le titre Carolina qu’est sorti l’album en Europe, distribué par Mr. Bongo.)

A l’époque où est sorti Samba Esporte Fino, en 2001, tout s’est soudainement accéléré pour Seu Jorge. Il était sur scène interprétant Folias Guanabaras, une comédie musicale où il avait la grande Elza Soares pour partenaire, et se faisait connaître au cinéma avec le rôle marquant de Mané Galinha dans La Cité de Dieu. Sa carrière musicale était lancée fort brillamment et dépassait largement le cadre du revival samba-rock. On pourrait parler de son charisme et de sa belle gueule mais, ici, nous insisterons simplement sur le fait que Seu Jorge est un interprète exceptionnel. Exceptionnel pour sa capacité à s’approprier tout ce qu’il chante. Ici, il brasse samba de raiz, partido alto, balanço black, batuque carioquissimo, funk etc… Mais ce qui lui donne sa ligne directrice, bien sûr, c’est qu’il œuvre à l’évolution du samba. Samba qui est, comme il le chante, « dans la tête et la paume de la main et la plante des pieds », et aussi toujours à fleur de peau…

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« Voz da rua ganha espaço no samba de Seu Jorge » : un article (en portugais) de Silvia Vivona où Seu Jorge, dans un entretien datant de la sortie de Samba Esporte Fino, évoque ses débuts artistiques et sa vie pendant les années où il était à la rue.

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